Fabula, la recherche en littérature (actu)

M. Symington et de B. Bonhomme (dir.), Libres horizons – Pour une approche comparatiste – Lettres francophones – Imaginaires

Parution livre (collectif)

Information publiée le lundi 15 septembre 2008 par Alexandre Gefen (source : Béatrice Bloch)


Libres horizons – Pour une approche comparatiste – Lettres francophones – Imaginaires

Centre Transdisciplinaire d'Epistémologie de la Littérature, UFR Lettres, Nice et éd. L'Harmattan, Paris, janv. 2008, 490 p.

 

Sont réunies dans cet ouvrage plus de cinquante contributions qui, en littérature comparée, en lettres francophones et dans le domaine des recherches sur l'imaginaire, présentent un état de la critique et des analyses actuelles. Ce livre est composé en hommage à Arlette et à Roger Chemain, professeurs à l'université de Nice, qui ont oeuvré au Congo,  entretenu des liens avec plusieurs pays d'Afrique et du Bassin méditerranéen, et travaillé à faire connaître  et reconnaître les écrivains francophones d'Afrique. Mais loin qu'il s'agisse d'un simple ouvrage de « mélanges », le livre se présente comme un tour d'horizon de la pensée littéraire contemporaine dans trois champs majeurs francophone, imaginaire et comparatiste.

Se faisant l'écho de méthodes en cours de transformation, le volume apporte un témoignage sur un moment de la critique, au sens plus large de réception, et fait référence aux centres d'intérêts de chercheurs, les uns doctorants, les autres confirmés, dans un éventail intergénérationnel. Chaque intervenant a donné le concentré de ses préoccupations et un aspect représentatif de son travail, observe l'auteur(e) de la préface, Eva Kushner (Canada), longtemps présidente de l'Association Internationale de Littérature Comparée.  Ainsi, un structuralisme repensé reste actif dans la communication d'André Patient Bokiba ; la prise en compte des circonstances politiques semble indispensable à une interprétation en termes d'imaginaire, comme le prouvent l'article de Tanella Boni (Côte d'ivoire) : Ecrire en état d'urgence, ou celui de Judith Sinanga Ohlman (Rwanda- Windsor-Ontario), et la lecture se constitue en se dégageant progressivement d'une socio-critique systématique et rigide. Enfin, la mythocritique (Gilbert Durand) redevient, tout en renouvelant sa sensibilité, actuelle parce qu'elle s'appuie sur le vacillement de la dominante cartésienne et parce qu'elle s'ouvre à la pluralité des conjugaisons culturelles, c'est-à-dire à la fois aux « pluriels du beau » (intitulé de Jean Bessière) et aux approches pluridisciplinaires (selon le souhait du chercheur roumain Basarab Nicolescu), s'inspirant de l'anthropologie, et de la philosophie. La psycho-critique et la pédagogie, si nous savons entendre Yves Durand, inventeur de l'AT9, ont ici des prolongements.

Les réflexions comparatistes se succèdent, d'abord diverses. Le ton est donné par Miceala Symington (Faire signe à l'autre - Comparatisme - Francophonie et partage) montrant combien le travail d'Arlette Chemain sur le mythe ne se fait qu'en passant par la prise en compte du contexte historique et social d'écriture. La comparaison que fait Danielle Pastor entre Renoir et Monet introduit aux peintres impressionnistes, à une époque où la modernité offrait enthousiasme et libération aux créateurs : Libres horizons pour de libres vibrations.

Les représentants du Groupe de Recherches Coordonnées des Centres de Recherche sur l'Imaginaire participent à l'ouvrage avec un ensemble important d'articles en synergie. La réflexion sur l'Antiquité gréco-romaine introduite par Joël Thomas (Camille, vierge et martyre)  montre la genèse et les mutations de cette figure mythique, à laquelle se rattachent les Amazones. Claude-Gilbert Dubois retrace avec Io et Europe, en des parcours fulgurants, un élan qui  fait se rejoindre par-dessus le Bosphore, les continents : arc double, texte rigoureux et érudit. Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger incite à une réflexion profonde sur le paradoxe de toute localisation, dans son  Approche herméneutique du Lieu, entre immanence et transcendance. Michel Maffesoli s'appuyant sur les transformations des mentalités actuelles, harmonise culture littéraire et sociologie.

Des oeuvres apparemment « excentrées », confirment un travail de re-mythologisation qui sourd dans la littérature ou la critique. L'imaginaire est ré-interprété par Béatrice Bloch observant Biblique du dernier geste de l'auteur antillais Chamoiseau, comme démultiplication. Mounira Chatti interroge la genèse d'un mythe historique Kanake. Agnès Rogliano croise plusieurs approches, rappelant la tradition orale corse et l'imaginaire de la relation mère-enfant. Y.T. Hassanein d'El Minia (Egypte) renouvelle l'approche de l'imaginaire du feu. Ilmira Dadvar revient sur la légende de Simorq. Josiane Rieu, dans « L'imaginaire du miroir, de la fontaine et de la licorne dans la 'Délie' », montre comment Maurice Scève participe à un « ré-enchantement » imaginaire à son époque en faisant se joindre forme pure aristotélicienne et incarnation.

Sous le titre « Contacts de culture », un regroupement d'articles consacré à l'Afrique comme lieu des gestations actuelles d'écritures, donne une impulsion au recueil. La section conduite par Abel Kouvouama s'enrichit entre autres des contributions de Marc Gastaldi, Abdellah Hammouti, Raphaël Safou, Jean-Baptiste Tati Loutard, et décrypte l'hymne à la tolérance qu'impliquent les mémoires d'Hamadou Hampaté Ba.

La section « Orients en miroirs », dont le second terme rappelle le projet comparatiste, regroupe les articles concernant le Maghreb, le Liban, et le Makrech, conformément au classement d'Etiemble dans  l'Histoire des littératures de « La Pléiade ». Regina Keil, poète et traductrice, ose une prestation insolite et une mise en résonance des langues arabe, française, allemande. Samira Douider inaugure les recherches reliant Maghreb et Afrique subsaharienne. Szonja Hollosi introduit le regard d'une Europe hongroise nostalgique de la Méditerranée. Seza Yilancioglu donne une voix aux auteurs féminins en France et en Turquie. D'un Orient plus lointain nous parviennent des échos de la Corée du Sud, avec l'article de Sookhee Chae, et de la Chine grâce à la contribution de Sun Chao-Ying Durand. Daniel-Henri Pageaux interroge une francophonie chinoise. Ainsi se prolonge un échange et un dialogue au « rendez-vous du donner et du recevoir »  appelé par Léopold Sédar Senghor.  

Dans la partie médiane, le chapitre « Résurgences et réciprocité » relie des textes de la littérature française intégrés sous l'intitulé « Lettres francophones ». Anne Martineau fait le lien entre les chants de l'époque médiévale et un roman au tournant du XXIème siècle : La dame du Lac gelé, essai sur ‘Geai' de C. Bobin, texte suggestif, éclairé de l'intérieur, légende et récit initiatique autour des lacs de montagnes. A l'orée des siècles classiques, Sylvie Puech dans son Portrait du lecteur en singe gourmand (Thomas More) fait vivre une intertextualité ludique en un texte plein d'humour, érudit et maîtrisé. Jacques Domenech, analysant Le rôle du prêcheur dans les romans apologétiques au tournant des lumières, apporte une contribution dense et paradoxale qui laisse entendre combien littérature « mineure » de l'époque et écrivains reconnus (Sade, Laclos) se répondent. Andrée Mansau puise dans les romans de Stendhal et de Fuentes une méditation sur les tombeaux de Rome. Nekrassof  réactualisé en Ontario par Adrian van den Hoven, apparaît comme une auto-satire de Sartre par lui-même. Le XXe siècle fait une place à Italo Calvino écrivant en français ou mis à la portée du public français par Sandra Garbarino.

Jean-Marie Seillan dans Réflexion sur un genre mineur : le roman aérostatique de Léo Dex, réussit  à montrer avec une virtuosité pleine d'humour les préoccupations d'un auteur sachant associer au tournant du XXe siècle, navigation aérienne, Afrique subsaharienne et éducation du lecteur. Colette Guedj tresse autour de l'Hexagone, une couronne de versets poétiques, dits en notre langue autour de la thématique de l'eau comme lieu de jonction : par extension, c'est une vaste culture arabe et africaine qu'elle fait revivre Autour de l'altérité, titre qui fait écho aux travaux de Nathalie Duclot. Celle-ci montre comment les héroïnes de Morrison, de Condé et de N'Diaye se construisent non à partir de la communauté mais dans la recherche de ce qui fonde leur singularité.

Outre des réflexions sur la littérature, le volume propose des oeuvres de création : celle Béatrice Bonhomme, poète et vingtiémiste dont les paroles s'insinuent entre les traits du peintre Serge Popof. Plus avant dans la publication, une écriture au sens de création poétique, tient lieu de points d'orgue. Marie-Hélène Cotoni trace des profils fortement ciselés dans un récit aux résonances littéraires et philosophiques, Voltaire, Rousseau, Diderot en arrière-plan (Horizons parallèles). Testimonia de Claire Legendre introduit un récit poétique, nostalgique où se superposent un passé autobiographique, la fidélité aux siens, et la pensée des demeures-refuges, un lac où la barque appareille ... Un poème francophone de la vallée d'Aoste au début du XXème siècle, a sa pertinence, si l'on tient compte de la proximité savoyarde. Frédérique Monneyron nous entraîne dans une contrée lointaine et floue où se cherche la communication entre différents milieux, à une époque post-coloniale.

Les illustrations en contrepoint à cet ensemble littéraire, suggèrent une évolution perceptible, des tableaux précédents de Gilbert Durand aux dominantes beiges, vert-sapin, noir profond (La forêt qui nous regarde) jusqu'aux couleurs éclatantes de l'oeuvre retenue pour la page de couverture : Le grand bleu, le lac profond.

Le recueil encadré  par la Lettre d'accueil de Henri Lopes, et par les  Lignes d'avenir  de Simone Vierne : Pour ce que l'imaginaire est (aussi) le propre de l'homme, amorce une « reliance » entre les Lettres et les arts, entre le vécu et le rêve, les attendus de la doxa et l'épreuve de l'écriture. L'émotion n'est plus exclusivement « nègre », ni la raison « hellène ». Subvertissant les formules tant citées, la sensibilité, et la sensualité nourrissent l'écriture, et en modifient la réception, comme en témoignent les articles confrontés.

                                                              Arlette Chemain et Béatrice Bloch

 

 




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