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Le corps à l'oeil nu. La nudité au théâtre

Evénement

Information publiée le mardi 21 mai 2002 par Thomas Parisot

Lundi 27 mai 2002, Université de Paris-Sorbonne

L'érotisme individuel, au théâtre, ravale la représentation. Les actrices sont donc priées, comme disent les Grecs, de ne pas poser leur con sur la table. (Jean Genet)

 

TABLE RONDE

Hauke LANZ, metteur en scène d'AnticlimaX de Werner Schwab au Théâtre MC93, travaillant sur les univers psychiatriques, le corps et le son
- Catherine CASABIANCA, comédienne, tenant le rôle de la petite Marie dans AnticlimaX
-
David NOIR, auteur et metteur en scène des Puritains et des Justes Story, au Théâtre Trianon, travaillant sur le désir et le corps
Stéphane DESVIGNES, comédien dans Les Justes Story
Christophe REYMOND, metteur en scène de La Tour de la défense de Copi au Théâtre de la Tempête et, par ailleurs, prix d'interprétation au festival de Sarajevo (1997) pour son rôle dans L'Homosexuel ou la difficulté de s'exprimer (mise en scène de Philippe Adrien)
- Pierre LHÔTE, créateur de Strip-tease, spectacle expérimental autour de la question de la monstration du désir

 

Que montre-t-on quand on expose un corps nu ?

La question de la nudité au théâtre s’est (im)posée à nous, spectateurs lorsque nous avons vu, la saison passée, La Tour de la Défense de Copi (Théâtre de la Tempête), Les Justes Story de David Noir (Théâtre du Trianon) et AnticlimaX de Werner Schwab (MC93). Mais on aurait pu envisager également Catégorie 3:1, de Lars Norèn, mis en scène par Jean-Louis Martinelli aux Amandiers (Nanterre) avec des scènes de pornographie, de masturbation et de défécation. Il faudrait citer aussi Asservissement sexuel volontaire de Pascal Rambert, ainsi que Porcherie et Violence, de Stanislas Nordey – la liste serait longue… Au sortir de ces spectacles, toujours le même mouvement spontané d’interrogation, mêlé d’un certain scepticisme : quelle est la valeur ajoutée de la nudité sur scène ? Aussi avons-nous souhaité inviter des acteurs et des metteurs en scène à discuter de leur travail sur cette question.

Mais qu’interroge-t-on, au juste, quand on parle de nudité au théâtre ? Le premier réflexe serait de poser la question en termes exclusivement éthiques, et d’envisager la nudité comme un outrage aux bonnes mœurs. Or jouer nu sur scène ne semble plus, aujourd’hui, choquer le grand public. Nous en voulons pour preuve Bent : reprise cette année au Théâtre de l’œuvre, la pièce a été récompensée par un Molière, sans susciter la moindre polémique autour de l’une des premières scènes, où l’on voit l’amant traverser le plateau en nu intégral. Est-ce à dire, pour autant, que tout usage du corps nu serait devenu anodin ? En juin 2001, après quelques représentations à l’Espace Cardin, le spectacle Les Justes Story fut déprogrammé : après avoir assisté aux premières vingt-cinq minutes, Pierre Cardin était sorti, choqué. Certain usage du nu provoque un malaise, pourquoi ?

Il nous a semblé que la discussion ne gagnerait pas à être orientée vers la polémique morale, à l’instar de la controverse, en littérature et au cinéma, autour d’une Breillat et d’une Despentes. (Ce genre de débat devient vite une lutte de pouvoirs où les uns taxent les autres de réactionnaires, pour garantir – ou asseoir – la modernité de leurs propositions.) La question qui nous intéresse reste liée à l’éthique, puisque la réception du public dépend de ses mœurs, de son ethos, mais elle gagne justement à être placée sur le plan esthétique. Au théâtre, tout se passe comme si le corps représenté, nu, et le corps représentant, de l’acteur en tant qu’être de chair et d’os, ne pouvaient tout à fait coïncider dans l’esprit du spectateur, car le second renvoie trop crûment à notre propre corps. C’est donc la relation au spectateur qu’il faut interroger, plus que la légitimité du nu sur scène. Le malaise, le choc du spectateur quittant la salle sont avant tout affaire de mimèsis.

 

Corps représenté/corps représentant : l’artifice en question

Nous pouvons aborder cette question sous trois aspects : d’abord, le nu comme un artifice supplémentaire ; mais aussi, le nu qui casse toute distance et donc toute possibilité d’artifice ; enfin, le nu comme nouveau matériau dans la représentation du corps.

« J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi » : cette phrase, d’Artaud, peut désigner la relation de l’acteur, mais aussi du spectateur, au théâtre, qui serait le lieu, l’espace, où cette distance trouve sa place. Au théâtre, les actions et les paroles qui sont données au public ne sont jamais reliées à un sujet unique, mais ont toujours une double origine : l’acteur et l’auteur, deux instances qui se positionnent par rapport à une troisième, le public. La distance, que donne le théâtre, est alors ce qui permet d’accepter l’illusion : de loin, les deux points-origines se confondent en un seul. La distance est ce qui rend l’artifice possible.

Si le théâtre est du côté de la distance, la représentation du nu est du côté de la proximité, de l’intimité, de la sensation. Et pour continuer ce parallèle, le nu semble s’opposer au théâtre comme le naturel s’oppose à l’artificiel. Dans les représentations picturales qui illustrent le mythe du péché originel, Adam et Eve sont nus, et cette nudité signifie l’absence de distance par rapport à soi-même.

Arrivé là, le nu ne semble pas avoir sa place au théâtre, à moins que le théâtre ne cherche à se démarquer de sa nature artificielle, et que le nu lui soit, non pas un nouveau costume, mais un nouveau matériau.

Christophe Reymond s’est immédiatement étonné d’être interrogé sur la question de la nudité car, après tout, dans sa mise en scène, on ne voit que deux ou trois personnages nus, très peu de temps, et pour l’essentiel, le sexe est représenté hors du regard du spectateur, dans une douche d’où l’on entend seulement des cris. Ce qui lui importe plus, c’est de dénoncer la violence, en la montrant. Car le spectateur sait bien que le corps qu’il voit est faux, qu’il n’est que symbole. Ainsi a-t-il raconté qu’à la sortie de son spectacle, des jeunes lui ont affirmé qu’ils se trouvaient moins violents que dans la pièce.

Christophe Reymond s’est également révolté contre l’idée que le théâtre puisse être défini comme une dialectique entre le naturel et l’artificiel. Pour lui, le théâtre est un espace de liberté, et il veut adresser sa mise en scène à ceux qui sont suffisamment avertis pour comprendre toute la part d’humour qu’il y a à accumuler du faux sur du faux. La nudité n’est donc rien d’autre pour lui qu’un artifice supplémentaire, dans le sens où, au théâtre, de toute façon, tout est faux.

 

La nudité, vecteur de sens : l’érotique, le sexuel, l’obscène

Pour David Noir, la question de la nudité est accessoire : elle n’est pas problématique mais naturelle, du point de vue de l’écriture et de la pensée contemporaines, n’en déplaise aux spectateurs choqués, dont seules les névroses individuelles peuvent expliquer leur réaction de rejet. Le théâtre est une masse réactive, chimique, où le nu n’est qu’un ingrédient parmi d’autres, au même titre que la couleur jaune, par exemple. Dénoncer la nudité sur scène serait la dernière idée fascisante. Si la pornographie est jugée vulgaire, comment baiser ? D’autre part, l’érotisation dépasse le nu. D’ailleurs, on peut se demander jusqu’à quel point l’on pénètre l’intimité de l’autre quand on pénètre son corps.

David Noir est à la fois auteur, metteur en scène et acteur ; il termine son propos en disant que la nudité renvoie à l’innocence et à l’enfance de chacun, ce que souligne Pierre Lhôte qui, en tant qu’acteur, s’est vu reprocher de faire de la pornographie pour une pièce où il n’était pas un seul instant nu, mais où des éléments symboliques, telles deux boules qui se balançaient accrochées à son costume, le mettaient dans une grande difficulté de jouer, par la charge symbolique qu’elles véhiculaient. Il a insisté sur le fait que l’obscénité n’est pas nécessairement liée à la nudité ou au sexe : elle peut également résider dans le spectacle de biens dont jouissent certains, quand d’autres en sont privés. Ainsi semble obscène, lorsqu’on a faim, l’étalage d’une gourmandise excessive, non partagée.

D’où la question à David Noir, posée à plusieurs reprises par le public : que partage-t-il dans une mise en scène où la crudité des paroles et des postures semble relever d’une volonté délibérée de faire fuir tous ceux qui n’ont pas le même rapport au sexe que celui que représentent les comédiens sur scène ? Stéphane Desvignes, acteur, résume cette attitude en disant que son désir de jouer avec David Noir vient du fait qu’il peut, au théâtre, exhiber son corps tout entier, d’une manière ludique, et telle que les conventions sociales ne le permettent pas dans la vie de tous les jours. Interrogé sur cette dimension politique, David Noir a répondu, quant à lui, qu’il avait certes envie de jouer, de communiquer avec le public, mais si ce qui se joue sur scène ne plaît pas au spectateur, « la terre est grande » !

 

Difficulté : immédiateté du nu, médiatisation de l’intime

Hauke Lanz a souligné la diversité des types de nudité, et la nécessité de ne pas les confondre : le nu anatomique, le nu érotique, le nu d’ordre sexuel, le corps mort, etc. Ainsi, d’après Catherine Casabianca, actrice, le corps qu’elle montre à travers le personnage de « la petite Marie » est un corps qui se présente comme un objet, dans une nudité plate. Contrairement à celui de Stéphane Desvignes, le jeu de Catherine Casabianca ne naît pas d’une envie de se montrer, de montrer un corps nu « en entier », mais de servir le personnage de la pièce de Werner Schwab. Alors que Stéphane Desvignes n’a pas tenu à ce qu’on donne au public les caractéristiques du personnage qu’il joue dans Justes Story, Catherine Casabianca a été clairement présentée d’emblée comme « l’actrice jouant le rôle de la petite Marie ». La nudité semble donc, pour la troupe des Justes, plutôt liée à une volonté de réduire au maximum la distance qui les relie au public, au risque de rompre tout lien avec lui, alors que pour Hauke Lanz et Catherine Casabianca, la nudité est un matériau dont la mise en scène (Hauke Lanz préfère dire « manipulation ») fait varier les utilisations.

Du point de vue du rythme dramatique, pour Hauke Lanz, le nu est question de mesure : le nu sert à donner l’aura d’un moment. La nudité est certes un autre moyen d’approcher l’intime, mais il ne faudrait pas oublier qu’une partie du fantasme n’est pas visible, au théâtre (comme l’illustre le titre de la pièce de Schwab : AnticlimaX… lisez « anti-climat-X »). La sexualité n’est pas immédiatement accessible. Aussi le metteur en scène travaille-t-il sur le son, non pas par simple pudeur, mais pour médiatiser l’intime. Genet et Pasolini ont pressenti qu’il y avait des couches que le politique ne pouvait atteindre, les pulsions échappant à la société.

Marie-Carmen DE ZALDO et Thomas PARISOT

Avec le soutien du Service de l'Action culturelle
et des Associations de l'Université Paris 4 Paris-Sorbonne


Responsable : Marie-Carmen De Zaldo et Thomas Parisot

Url de référence :
http://www.lesouffleur.net/



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