Fabula, la recherche en littérature (appels)

Journée "Proust et le Moyen Age", 2

Appel à contribution

Information publiée le jeudi 28 janvier 2010 par Vincent Ferré (source : Sophie Duval )

Date limite : 31 mars 2010

Appel à communications

Proust et le Moyen Age 2

15 octobre 2010, université de Reims Champagne-Ardennes

« Proust et le Moyen Âge » est un projet qui associe TELEM - EA 4195 (université de Bordeaux 3) et le CRIMEL - EA 3311 (université de Reims Champagne-Ardennes). Sa finalité est de réunir des proustiens, des médiévistes, des médiévalistes et des historiens de l'art pour croiser les éclairages sur une question qui n'a pas fait l'objet de réflexions systématiques depuis la publication en 1975 de Proust and the Middle Ages de Richard Bales. Il prévoit deux journées d'études qui se tiendront l'une à Bordeaux (25 mars 2010) et l'autre à Reims (15 octobre 2010).

Les propositions de communication pour la journée rémoise d'octobre sont à envoyer à Miren Lacassage (miren.lacassagne@univ-reims.fr) ou à Sophie Duval (Sophie.Duval@u-bordeaux3.fr) avant fin mars.

Comité scientifique : Sophie Duval (Bordeaux 3), Miren Lacassagne (Reims), Jean-René Valette (Bordeaux 3).

Sur fond d'engouement du XIXe siècle pour le Moyen Âge, de wagnérisme et de mode ruskinienne, Proust manifeste un intérêt essentiel et intime pour la période, la pensée et l'art médiévaux, que l'on pourra étudier dans l'ensemble de ses écrits, oeuvre littéraire, traductions et éditions de Ruskin, articles et correspondance. Cette fascination se reflète notamment dans ses lettres à Reynaldo Hahn : la fantaisie moyenâgeuse, qui sert de code à la complicité amoureuse, s'épanouit en dessins décalqués de L'art religieux du XIIIe siècle en France d'Emile Mâle, vitraux, statues, bas-reliefs, dans lesquels Proust se met en scène avec son destinataire. Exécutés entre 1902 et 1911, ces dessins livrent quelques pistes de réflexion sur la façon dont Proust s'approprie le Moyen Âge : érudition et investissement affectif et érotique ; parodie, autodérision et humour ; transposition profane voire profanatoire du sacré ; travestissement burlesque et codage allégorique ; jeux d'anachronisme et actualisation du passé.

On pourra donc se pencher sur le contexte historique de la redécouverte du Moyen Âge au XIXe siècle (historiographie, architecture, beaux-arts, littérature) et sur les médiateurs du médiévalisme proustien (Augustin Thierry, Ruskin, Mâle, Viollet-le-Duc, Wagner, Chateaubriand, Huysmans, Monet,…) et se demander si le traitement proustien du Moyen Âge, littéraire et esthétique, peut être envisagé selon des perspectives d'époque, néo-gothique, art nouveau ou problématique de la restauration, aptes à actualiser le passé.

En effet, si, pour Mâle comme pour Hugo, le livre imprimé devait tuer le livre de pierre, celui-ci peut maintenant être représenté et ranimé par celui-là. Si l'on pourra revenir sur la présence de la culture et de l'art du Moyen Âge (légendes et hagiographie, Dante et Giotto, églises imaginaires et cathédrales réelles, …) et sur la topique en laquelle il se réalise (essence de la francité, poésie du snobisme, proximité du peuple et de l'aristocratie, merveilleux chrétien ou païen, …), il s'agira aussi d'analyser les modalités d'inscription du passé dans le présent. Aux motifs de la permanence des pierres (art monumental, architecture domestique), de la filiation (généalogie et étymologie), de la pérennité du peuple français (attestée au portail de Saint-André-des-Champs), on adjoindra la puissance de palingénésie de l'art médiéval : un damné de Dante ressuscite en nénuphar ou en tante Léonie, et les Vices et les Vertus de Giotto se détachent de leur grisaille pour transmigrer en êtres vivants et contemporains tandis que ses anges se métamorphosent en jeunes élèves de Garros. Cette question soulève celle de la présentification du Moyen Âge, qu'il s'actualise dans le présent en en épousant les structures (restaurant de Rivebelle) ou que la contemporanéité se médiévalise (cris de Paris), que la remémoration personnelle s'articule avec la commémoration historique ou que l'association métaphorique enchaîne les deux cercles d'un passé prestigieux et fabuleux et d'une modernité prosaïque et familière.

Mais si le livre moderne régénère le Moyen Âge, le Moyen Âge, en retour, féconde l'oeuvre proustienne. On pourra réexaminer la façon dont il informe la géographie et les personnages romanesques (Combray, Balbec, Venise, Françoise, les Guermantes, …), explorer les perspectives qu'il ouvre sur le sacré (« Bible historiée » de Balbec, « colossal évangile de Venise », quête de Dante ou de Parsifal, …) et sur la morale (Vices et Vertus des fresques de Giotto et des bas-reliefs et vitraux des cathédrales), touchant ainsi aux questions de la culpabilité et de la rédemption, et observer quels furent son évolution et sa dynamique dans la genèse de l'oeuvre. Mais, pour comprendre comment Proust incorpore le Moyen Âge, il faudrait également tenter de dégager une éventuelle poétique médiévaliste. Si l'on a déjà insisté sur l'écriture du vitrail ou sur l'oeuvre-cathédrale, on pourrait envisager sous d'autres angles la manière dont le Moyen Âge ensemence le récit, le style et l'esthétique de Proust de ses schèmes et de ses concepts : danse macabre, roue de la Fortune, parodia sacra, etymologiae, pensée de l'allégorie et du symbole, coïncidentia oppositorum, conception du temps, … On pourrait ainsi voir comment Proust retravaille le matériau romantique et symboliste repris du Moyen Âge et notamment la transposition du système théologico-cosmologique médiéval dans le domaine de la création littéraire : jugement dernier, fonction et culte des images, correspondances et analogie universelle, pouvoir performatif du verbe démiurgique, livre de la mémoire et grand livre du monde, … Quant à la cathédrale, elle a souvent été comprise comme un modèle de totalisation, d'éternisation, de structuration ou de didactisme. Donnant à l'architecte « la joie de bâtir avec de la clarté » (lettre à Emile Mâle), elle répond au voeu proustien d'éclaircir ce qui est obscur, et d'exprimer et de transmettre la vérité. Mais c'est aussi sur un tympan d'église, « gigantesque poème » (Pléiade, II, p. 197), que le héros apprend, grâce à Elstir, ce qu'est la poésie.

Le traitement proustien du Moyen Âge n'en est pas pour autant exempt de certaines ambiguïtés. Que penser de la « franchise » de l'« opus francigenum », quintessence de la francité, illustré par Saint-Loup, Françoise, Théodore et Albertine ? Comment interpréter la comparaison du livre avec la cathédrale, analogie présentée dans une prétérition, assortie d'une épanorthose et issue d'une syllepse sur le verbe « bâtir » (IV, p. 610) ? Et enfin comment lire le comique de médiévalisme ? Véhicule d'une satire frappant des cibles contemporaines ou ironie visant, par retournement blasphématoire ou esprit potache, l'érudition voire le Moyen Âge lui-même ? Mise en oeuvre du principe médiéval du ludicra seriis miscere ou élément d'une réflexion sur la réception du Moyen Âge par la modernité ? Goût ludique du pastiche ou humour poétique créant d'inattendues analogies entre présent et passé, « sans irrévérence, comme le peuple pieux du Moyen Âge, sur le parvis même de l'église, jouait les farces et les soties » (III, p. 634) ?


Responsable : Sophie Duval (Bordeaux 3), Miren Lacassagne (Reims)



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