


L'Offrande lyrique.
Sous la direction de Jean-Nicolas Illouz
Paris: Hermann, coll. "Savoir Lettres", 2009.
Ce livre interroge le genre lyrique en faisant porter l'accent sur les fonctions du destinataire dans le poème, sur les figures de l'adresse, et sur le geste de don qui accompagne l'oeuvre.
La parole lyrique, invoquante ou désirante, y apparaît comme une parole fondamentalement tutoyante, – tournée vers un interlocuteur, qui cependant se dérobe, – comme si l'énonciation poétique ne se soutenait que de l'inconnu de sa destination.
Plusieurs figures font poindre cette place, nécessairement vacante, de l'autre dans le poème. Il peut s'agir sans doute de figures restreintes : une figure grammaticale (le vocatif), ou des figures rhétoriques (l'apostrophe et ses divers développements, comme l'hypotypose), elles-mêmes filées ou amplifiées dans des formes poétiques fixées par la tradition ou disséminées dans les écritures de la modernité, – comme l'envoi, l'épigramme, l'éloge, l'hommage, le thrène, le toast, ou le tombeau… Mais aucune figure ne suffit à désigner à elle seule la part de l'autre dans la parole. Parce que celle-ci est inassignable, elle est aussi partout dans la langue dès que l'on parle ; si bien que l'apostrophe engage en réalité tout le travail du poème, auquel elle donne sa pulsation initiale, et dont elle constitue le rythme fondamental.
En outre, quand la recherche du mot juste engage, au-delà de simples figures du langage, une forme entière d'attention à autrui, la poétique, placée sous le signe de l'interlocution, vaut comme une éthique ou une politique. En réfléchissant sur les différentes manières dont le don du poème se met en scène dans le texte (par exemple à travers les tours et les détours d'une dédicace, dans le repliement de l'oeuvre sur elle-même ou au contraire dans son ouverture qui la voue à une réception imprévisible), ce livre prend donc pour objet la communauté qu'instaure le partage du poème, – que cette communauté se pense au miroir de modèles sociaux existants ou qu'elle joue de sa dissidence, qu'elle se garantisse de quelque grand Autre (qui sacralisait jadis l'offrande poétique) ou qu'elle se reconnaisse désormais adossée à la solitude d'écrire.
Dix-huit études de grande qualité, offertes par des chercheurs reconnus ou plus jeunes, composent cette Offrande lyrique. Elles balisent quelques-uns des moments les plus significatifs (ou les plus critiques) du lyrisme, dans un champ chronologique qui va de l'Antiquité à l'extrême-contemporain. Le mouvement d'une histoire apparaît, et le sens d'une historicité se dégage : du geste d'abord religieux de l'offrande à sa profanation, – où l'on voit cependant en retour la poésie reprendre à la théologie son bien.
Table des matières
Préface par Jean-Nicolas Illouz.
Christian Doumet –– La dédicace et son secret.
Lyrique amoureuse, lyrique funèbre, lyrique sacrée
Stéphane Rolet –– Inventions et métamorphoses du destinataire dans la poésie lyrique gréco-latine.
Gisèle Mathieu-Castellani –– à qui s'adresse le message amoureux ?
Anne Gourio –– “Je ne suis que parole intentée à l'absence” : les paradoxes de l'adresse funèbre chez Jouve et Bonnefoy.
Gérard Dessons –– Jean de la Croix : donner à entendre.
Jeux d'adresse
Christopher Lucken –– Mirlifiques oberliques. Charles d'Orléans marchand de chansons.
François Cornilliat –– Poètes lyriques, poètes “leriques”? Sur quelques mutations du « chant » à la Renaissance.
Dominique Rabaté –– Voici des fruits, des fleurs… Remarques sur le poème comme don d'amour.
Anne-Emmanuelle Berger –– Donner sa langue au chien.
Loïc Windels –– Offrande publique et don privé : Baudelaire et le don du poème aux poètes.
Jean-Nicolas Illouz –– Mallarmé, “à une tombe ou à un bonbon” : éthique et poétique du don (à propos des Loisirs de la poste et autres Récréations postales).
Partage du poème
Alain Génetiot –– Don du poème dans la poésie mondaine du XVIIe siècle.
Céline Guillot –– “Survivants de la fourmilière 304, regroupez-vous !” : la communauté humaine et le sujet poétique dans Épreuves, exorcismes de Henri Michaux.
Margot Demarbaix –– “A un jeune homme” : poétiques de l'adresse au jeune poète (Max Jacob, Jean Genet, Jude Stéfan).
Jasmine Getz –– Poétique de l'interlocution : Ossip Mandelstam, Paul Celan, André du Bouchet.
Martine Créac'h –– “Objet invisible” ou “mains tenant le vide” : que peut donner la sculpture ?
Patrick Labarthe –– Yves Bonnefoy et le don de la citation : sur un vers de Ronsard dans Les Planches courbes.
Jean-Claude Mathieu –– La tombe et le passant : l'apostrophe de la mort.
Présentation des auteurs
Llewellyn BROWN (dir.) : Samuel Beckett 2 : "Parole, regard et corps"
P. Dirkx & P. Mougin (dir.), Claude Simon : situations
M. Murat & Fr. Worms (dir.), Alain, littérature et philosophie mêlées
C. Lozier, De l'abject et du sublime. G. Bataille, J.Genet, S. Beckett
F. Gaudin (dir.), Alain Rey, vocabuliste français
François Noudelmann, Tombeaux, d'après La Mer de la fertilité de Mishima
A. Gatti, La Traversée des langages
A. Moeglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste. Une introduction à l’art contemporain (rééd.)
C. Habib (dir.), Eduquer selon la nature. 16 études sur Emile de Rousseau
S. Bouquet, Clint Fucking Eastwood
U. Krampl, Les Secrets des faux sorciers. Police, magie et escroquerie à Paris au XVIIIe siècle
A. Jarry, J. Silva, L'Amour absolu
A. Gide, Quelques réflexions sur l'abandon du sujet dans les arts plastiques
Émile Zola, Lettres à la jeunesse (1879-1897)
I. Lavergne, Italo Calvino - Ecrivain du paradoxe
T. Tremblay, Anamnèses - Essai sur l'oeuvre de Pierre Klossowski
D. Val-Zienta, Les Misérables, l'Evangile selon "saint-Hugo" ?
R. Anker, Henry James, le principe spectral de la représentation
S. Labrusse, Au coeur des apparences, Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet
J.-P. Fourmentraux, Artiste de laboratoire. Recherche et création à l'ère numérique