Fabula, la recherche en littérature (actu)

J.-M. Djian, Vincennes. Une aventure de la pensée critique

Parution livre (collectif)

Parution : 4 mars 2009.

Information publiée le dimanche 29 mars 2009 par Marc Escola



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Vincennes - Une aventure de la pensée critique
Jean-Michel Djian

Pascal Binczak (Préfacier), Collectif

Paru le : 04/03/2009
Editeur : Flammarion
ISBN : 978-2-08-122437-7
EAN : 9782081224377
Nb. de pages : 191 pages

Prix éditeur : 45,00€


Conspuée par le pouvoir politique mais célébrée par les intellectuels du monde entier, " Vincennes " est une légende.

Car l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, initiée il y a quarante ans par Edgar Faure dans la foulée de 68, a su attirer dans ses murs parmi les plus grands penseurs et artistes contemporains : Alain Badiou, Étienne Balibar, Roland Barthes, François Châtelet, Noam Chomsky, Hélène Cixous, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Dario Fo, Michel Foucault, André Glucksmann, Félix Guattari, Pierre Guyotat, Henri Laborit, Jacques Lacan, Georges Lapassade, Jean-François Lyotard, le mime Marceau, Herbert Marcuse, Jacques Marseille, Henri Meschonnic, André Miquel, Henri Mitterand, Mona Ozouf, Jean-Claude Passeron, Frank Popper, Jacques Rancière, Madeleine Rebérioux, Michel Serres, Tzvetan Todorov, Iannis Xenakis et tant d'autres encore.

En réunissant des textes et des documents dont certains sont inédits, Jean-Michel Djian honore l'expérience vincennoise à travers les témoignages de quelques-uns de ceux et celles qui l'ont enfantée ou nourrie : l'écrivaine Hélène Cixous, les géographes Yves Lacoste et Alain Bué, le mathématicien Denis Guedj, les linguistes Pierre Encrevé et Bernard Cerquiglini, l'historien de l'art Pascal Bonafoux, les anglicistes Bernard Cassen et Pierre Dommergues, le psychanalyste Gérard Miller, le poète Philippe Tancelin, la dramaturge Stéphanette Vendeville, le lusophone ( et ancien président de la République du Portugal ) Mario Soares, le sociologue de l'éducation Rémi Hess, l'historien journaliste Jacques Julliard.

Creuset fécond des imaginaires sociaux, des utopies politiques et des pratiques novatrices de la transmission des savoirs, l'histoire de Vincennes illustre ici, et de belle manière, le rôle critique de l'Université française. Un pavé dans le jardin de la pensée unique académique d'aujourd'hui.

*  *  *

Dans Libération du 28/03/2009, on pouvait lire un article sur cet ouvrage: Vincennes refait ses universités Livre. L'aventure de Paris-8, initiée il y a quarante ans.


NATALIE LEVISALLES

Jean-Michel Djian est à la fois journaliste et professeur associé à Paris-8 depuis 1994. Voilà comment il a eu accès aux archives de la fac de Vincennes (aujourd'hui installée à Saint-Denis), et a retrouvé des bouts de films du département cinéma, des photos du «souk» ou du Living Theatre et de ses acteurs nus comme des vers, des tracts et des affiches, une masse de documents formidables. Il a ensuite demandé aux enseignants présents dans les premières années de raconter leur passage à Vincennes. On peut ainsi lire Gérard Miller et Bernard Cerquiglini sur Michel Foucault, Pierre Dommergues sur Marcuse, Pascal Bonafoux sur Frank Popper. Il y a aussi des textes des années 70, notamment Henri Laborit sur la biologie et l'urbanisme, Noam Chomsky sur la linguistique, Deleuze sur les maths, la philo et la musique…

Expérience unique. A l'arrivée, ces textes et ces images réunis racontent de manière incroyablement vivante ce qu'a été ce projet, il fait sentir l'air du temps et entendre les slogans, il nous rappelle que la plupart des intellectuels français de l'époque (Foucault, Châtelet, Cixous, Deleuze, Meschonnic, Rébérioux, Lyotard, Serres…), plus quelques étrangers (Chomsky, Marcuse, Frank Popper…) ont fait de Vincennes un lieu qui a tenté de mettre en oeuvre les idées de 68 et en même temps une université qui a eu un rayonnement international.

Le livre est un dossier très riche, très informé et souvent assez drôle, sur une expérience restée unique en France : la création en janvier 1969 du Centre universitaire expérimental de Vincennes, dit aussi université Paris-8. Son auteur raconte l'histoire de cette expérience, de la construction des préfabriqués dans le bois, en 1968, jusqu'au déménagement forcé à Saint-Denis en 1980. Il décrit les «milliers de non-bacheliers, de travailleurs, d'étudiants de toutes origines géographiques et sociales, d'enseignants cooptés», la création des premiers départements de géopolitique et d'arts plastiques, le «souk» où on pouvait acheter merguez, tuniques indiennes, patchouli et drogues diverses, la crèche et la maternelle sur le campus, et les AG interminables. On y retrouve aussi la flamme qui animait tout le monde, à commencer par une des fondatrices, Hélène Cixous, qui, à propos de «ces années arides et extrêmement séismiques», écrit : «Cela fait de l'amitié le commencement d'une armée idéale. On n'en peut plus et on n'en veut plus du Vieux Monde, incarné en France, pour le malheur commun, par de Gaulle qui fut grand et s'entoure de petits.» Si les textes de souvenirs ou d'analyse écrits aujourd'hui sont pour la plupart très intéressants, les plus étonnants sont les documents d'époque.

«Détachement louable». Même s'il est difficile de déterminer sa nature, apocryphe ou non, on lira avec délectation cette affiche signée Alain Badiou et datée du 2 juin 1969. «Auront leurs UV [unités de valeur, ndlr] ceux qui auront condensé toute leur pensée philosophique dans un bombage ou dans une inscription murale, ceux qui ne sont jamais venus mais qui ont ainsi montré par leur absence un détachement louable des choses de ce monde et une méditation profonde.» On conseillera aussi au lecteur de s'arrêter sur ce très édifiant document pédagogique (1972) du département de chinois (qui, rappelons-le aux plus jeunes de nos lecteurs, était tenu par des maoïstes qui ne rigolaient pas). «Faire autre chose de notre département de chinois, c'est briser et non aménager ce qu'il a été jusqu'à présent. Que s'y passait-il ? Qu'y faisait-on ? En ce qui concerne la langue, on l'abordait à travers des textes et dialogues pour enfants […] Or, ce sont LES TEXTES LUS ET DÉBATTUS CHAQUE JOUR PAR LES CHINOIS EUX-MÊMES que nous voulons aborder […] Les UV de civilisation sont donc remplacées par un système d'UV critiques qui ont pour objets essentiels les matériaux qu'on utilise pour apprendre la langue, mais aussi d'autres matériaux non nécessairement chinois. […] Notre système d'UV critiques organise les connaissances que possèdent les enseignants du département ET CELLES QU'ILS NE POSSÈDENT PAS ET QUE NOUS ALLONS CHERCHER HORS DE L'UNIVERSITÉ. Ne nous le cachons pas ; il y aura entre nous des débats, des discussions que nous n'escamoterons pas : NOUS APPRENDRONS LA CHINE QUI EST ELLE-MÊME UNE RÉALITÉ CONTRADICTOIRE A TRAVERS LE PROCESSUS DE NOS PROPRES CONTRADICTIONS.»

Lacan et le savoir. Mais le plus croustillant des documents est peut-être la transcription du seul séminaire que Jacques Lacan a donné à Vincennes, le 3 décembre 1969. «Lacan : - C'est ça qui est mis en question : la fonction dans la société d'un certain savoir, celui que l'on vous transmet. Il existe.

Intervention : - Est-ce que vous ne pourriez pas parler plus lentement parce que certains étudiants n'arrivent pas à prendre des notes ? Intervention : -Il faut être débile pour prendre des notes et ne rien comprendre à la psychanalyse et à Lacan en particulier. […] Lacan : - Le discours universitaire, le voici. Ici, en position maîtresse, comme on dit, S2 le savoir. J'ai expliqué… Intervention : - Tu te moques de qui ici ? Le discours universitaire, il est dans les unités de valeur… Alors ne nous fais pas croire que le discours universitaire est au tableau ! Parce que ça, c'est pas vrai. Lacan : - Le discours universitaire est au tableau parce qu'il occupe, au tableau, une place en haut à gauche… Intervention : -Pendant que ce cours ronronne tranquillement, il y a cent cinquante camarades des Beaux-Arts qui se sont fait arrêter par les flics et qui sont depuis hier à Beaujon parce que, eux, ils ne font pas des cours sur l'objet "a" comme le mandarin ici présent et dont tout le monde se fout.»

Pour ceux qui trouveraient cet échange un peu violent, le livre rappelle aussi des moments plus doux, comme celui évoqué par une photo qui immortalise des enfants de la maternelle réunis autour du poète Philippe Soupault, 80 ans.




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