


Europe n°964-965, août-septembre 2009: Jean-Pierre Vernant
Anthropologue du monde grec, Jean-Pierre
Vernant (1914-2007) est l'un des grands esprits de notre temps.
Renommé pour la rigueur de ses analyses à la clarté
quasi géométrique, il était également doté
d'un extraordinaire talent de conteur qui lui a permis de transmettre
sa passion pour les cultures classiques bien au-delà du cercle
des antiquisants.
Ce numéro d'Europe s'ouvre sur un grand entretien
inédit avec Jean-Pierre Vernant. Ce document constitue sans nul
doute une voie royale pour découvrir le paysage intellectuel
dans lequel le chercheur a évolué, plusieurs décennies
durant. On y perçoit en effet les étapes d'un parcours
scientifique et humain, les influences qui l'ont formé,
les inflexions d'une pensée sensible aux critiques et aux
apports nouveaux, jamais figée, et néanmoins profondément
fidèle à elle-même.
Au témoignage direct de l'entretien s'ajoutent des
contributions internationales qui illustrent l'impact de l'oeuvre
de Vernant dans différents domaines et abordent des thématiques
fondamentales : la tragédie, le politique, le mythe, le féminin,
l'image, les représentations de l'altérité…
Nous allons ainsi à la rencontre l'homme et du savant,
du chercheur et du militant, du résistant et de l'helléniste
— sans que ces facettes, reliées entre elles par un dense
réseau de correspondances, puissent jamais être dissociées
les unes des autres. On pourra également lire dans cette livraison
d'Europe un ensemble d'études sur le travail
dans l'Antiquité. Cette section montre en acte comment
la pensée de Vernant demeure vivante et efficace : en autorisant
des questionnements nouveaux et en permettant de formuler des hypothèses
inouïes. Où l'on voit que l'oeuvre de Jean-Pierre
Vernant est une oeuvre vivante, et qu'au-delà de la
disparition de son auteur, elle continue à travailler et Ã
faire travailler.
ÉTUDES ET TEXTES DE
Bernard Mezzadri, Jesper Svenbro, Jean-Pierre Vernant, Riccardo Di Donato, Diego Lanza, Pietro Pucci, Claude Mossé, Pauline Schmitt Pantel, Froma Zeitlin, Françoise Frontisi-Ducroux, François Lissarrague, John Scheid, Raymond Descat, Yan Thomas, Charles Malamoud, Gabriella Pironti.
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Sommaire:
JEAN-PIERRE VERNANT
Bernard MEZZADRI : Vernant au travail. [texte reproduit ci-dessous]
Jean-Pierre VERNANT : Itinéraire.
Riccardo DI DONATO : De l'importance d'avoir eu un maître.
Diego LANZA : Vernant et l'Italie.
Pietro PUCCI : Mythe et tragédie.
Claude MOSSÉ : La place du politique.
Pauline SCHMITT PANTEL : Figures féminines.
Froma ZEITLIN : Retour au pays du soleil.
Françoise FRONTISI-DUCROUX
et François LISSARRAGUE : « Écoute voir ».
Vernant et les problèmes de l'image.
Le Travail dans l'Antiquité
Jesper SVENBRO : Les divinités du métier et l'impensable
travail d'Aristote.
Raymond DESCAT : Idéologie antique du travail et pratiques économiques.
Yan THOMAS : Le travail comme marchandise.
John SCHEID : Théologie romaine et représentation de l'action.
Charles MALAMOUD : En Inde ancienne : le sacrifice au travail.
Dires & Débats
Gabriella PIRONTI : Les dieux grecs entre polyvalence et spécificité.
CAHIERS DE CREATION
Giuseppe CONTE : Le chant irlandais
Moon CHUNG-HEE : Quand je vois un homme grand.
Yves LECLAIR : Autres belles vues.
CHRONIQUES
La machine à écrire
Jacques LÈBRE : La tâche contradictoire de la traduction.
Le théâtre
Karim HAOUADEG : L'école de la démesure
Le cinéma
Raphaël BASSAN : Explorateurs de frontières.
La musique
Béatrice DIDIER : Redécouvertes.
NOTES DE LECTURE
Poésie
César VALLEJO : Poésie complète 1919-1937, par
Charles Dobzynski.
Paul CLAUDEL : Psaumes, par Claude Minière.
Robert BROWNING : L'Anneau et le Livre, par Anne Mounic.
Maurice BENHAMOU : Prose des morts, par Françoise Hà n.
Joël-Claude MEFFRE : Entre vents, racines et rocs, par Marie-Claire
Bancquart.
Charles-Mézence BRISEUL : La dernière épopée,
par Pascal Boulanger.
Bernard MAZO : La cendre des jours, par Max Alhau.
Romans, Récits, Correspondances
Pierre LARTIGUE : Des fous de qualité, par François Souvay.
Pierre MICHON : Les Onze ; Agnès CASTIGLIONE : Pierre Michon,
par Thierry Romagné.
Claude LANZMANN : Le Lièvre de Patagonie, par Charles Dobzynski.
Patrick LAUPIN : L'homme imprononçable, par Alain Freixe.
Didier BLONDE : Un amour sans paroles, par François Souvay.
Nathalie PRINCE (dir.) : Petit musée des horreurs, par Roger
Bozzetto.
Philippe JACCOTTET / Giuseppe UNGARETTI : Jaccottet traducteur d'Ungaretti.
Correspondance 1946-1970, par Isabelle Kalinowski
Jean PAULHAN, Georges PERROS : Correspondance 1953-1967, par Tristan
Hordé.
Stéphane DUDOIGNON : Voyage au pays des Baloutches, par Aurélie
Julia.
Essais, Divers
Sophie OLLIVIER : Paoustovski, l'homme du dégel, par Natalia
Gamalova.
Christiane RANCÉ : Simone Weil, le courage de l'Impossible,
par Stéphane Barsacq.
Max RAPHAEL : Questions d'art, par Pierre Rusch.
Florence de MÈREDIEU : L'Affaire Artaud. « Journal
ethnographique », par Alain Virmaux.
Laura DETHIVILLE : Donald W. Winnicott. Une nouvelle approche. W.R.
BION : Séminaires cliniques, par Agnès Verlet.
Lya TOURN : La psychanalyse dans les règles de l'art, par
Patrick Avrane.
Jean-Richard BLOCH : Un théâtre engagé, par Sylvie
Jedynak.
COLETTE : Billets de théâtre, par Karim Haouadeg.
Odette ASLAN : Paris, capitale mondiale du théâtre. Le
Théâtre des Nations, par François Regnault.
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Vernant au travail
Ce cahier d'Europe consacré à l'oeuvre
de Jean-Pierre Vernant fut mis en chantier voici bientôt un lustre,
quand l'anthropologue du monde grec, déjà octogénaire
et bien qu'officiellement à la retraite du Collège
de France et n'exerçant plus la direction du Centre Louis
Gernet (qu'il avait fondé dans les années soixante),
intervenait encore avec vigueur et acribie dans le débat intellectuel
ou politique et transmettait sa passion pour les cultures classiques,
guidée par une insatiable « volonté de comprendre
», bien au-delà du cercle des antiquisants. À preuve
les conférences offertes au « grand public » et aux
lycéens qui, dans la foulée de son ouvrage d'introduction
à la mythologie L'univers, les dieux, les hommes,
ont fait découvrir à de nouvelles générations
d'auditeurs et de lecteurs enthousiastes l'extraordinaire
talent de conteur que possédait ce savant, renommé par
ailleurs pour la rigueur de ses analyses à la clarté quasi
géométrique.
Ce Vernant plein d'allant, à la fois précis et chaleureux,
exigeant et tolérant, modeste mais ferme dans ses convictions,
nous avons eu la chance et le plaisir de le rencontrer longuement en
2005, Jesper Svenbro et moi, et il a bien voulu répondre, avec
sa bienveillance et sa bonhommie coutumières, aux questions que
nous avions préparées pour l'occasion. Cet entretien
constitue la pièce maîtresse de notre recueil et nous l'avons
placé en son début, convaincus qu'il conserve, malgré
la transcription, le charme de la parole vive et qu'il fraye une
voie royale pour découvrir le paysage intellectuel dans lequel
le chercheur a évolué, plusieurs décennies durant.
On y perçoit en effet les étapes d'un parcours scientifique
et humain, les influences qui l'ont formé (au premier rang
desquelles le psychologue Ignace Meyerson et l'helléniste
Louis Gernet : sur l'importance de ces deux maîtres, l'étude
de Riccardo di Donato apporte de précieuses indications et des
documents inédits), les inflexions d'une pensée
sensible aux critiques et aux apports nouveaux, jamais figée,
et néanmoins profondément fidèle à elle-même
— à l'instar d'Ulysse, le héros aux
mille tours qui, au travers de ses multiples pérégrinations
et tribulations, reste obstinément attaché à son
identité, indissociable d'Ithaque, sa patrie, et de son
épouse Pénélope.
Bref, grâce au regard rétrospectif jeté sur un itinéraire,
c'est une méthode qui se révèle progressivement
à nous, selon la belle définition qu'en donnait
Marcel Granet et que Vernant (comme Dumézil) avait faite sienne
: « le chemin, après qu'on l'a parcouru ».
Les relations de proximité et de distance entretenues par Jean-Pierre
Vernant avec deux grands courants théoriques, le marxisme et
le structuralisme, peuvent témoigner de sa liberté d'allure.
La pensée de Marx est au fondement des premières études
publiées, sur le travail, la fonction technique ou la société
grecque, et reste présente comme un courant sous-jacent Ã
toute son oeuvre. Mais d'emblée, Vernant s'affranchit
de tout dogmatisme et se démarque de la vision mécaniste,
reposant sur un déterminisme univoque, qui prévalait alors.
Pour lui, le marxisme n'est pas une interprétation ne
varietur des phénomènes humains, qu'il suffirait
d'appliquer comme une grille de lecture toute faite à la
société des Anciens. C'est une pensée vivante
qu'il convient de confronter aux faits et d'aménager
au fil du parcours ; attitude scientifique qui n'est pas sans
rapport, bien sûr, avec celle du militant communiste que son sens
critique toujours en éveil et son incessante remise en cause
des dogmes avaient pu faire qualifier de « termite » par
les tenants de la ligne officielle. À en croire la leçon
de Meyerson, l'homme et les oeuvres entretiennent des relations
dialectiques : si les ouvrages sont le produit de leurs auteurs, ils
configurent et transforment ceux-ci en retour, de sorte que les hommes
en leur diversité se définissent et se fabriquent eux-mêmes
en agissant et en produisant. Le processus vaut, mutatis mutandis,
pour le chercheur et ses théories, pour le militant et sa cause
: une ligne théorique peut bien guider le cheminement, comme
une batterie d'hypothèses à tester, mais les rencontres
et découvertes entraîneront le réaménagement
des prémisses et la transformation du savant lui-même.
Valable pour le marxisme, la remarque l'est a fortiori
pour le structuralisme ; il est notable que, en 2005, Ã un moment
où il est de bon ton de porter un regard condescendant sur les
errements de cette « mode intellectuelle », Vernant ne renie
en rien l'inspiration structurale de ses travaux et réaffirme
l'importance des outils forgés alors dans les laboratoires
des linguistes puis des anthropologues. Non moins significatif est au
rebours son refus d'être catalogué comme le représentant
d'un courant de pensée où l'on a regroupé
artificiellement des savants fort différents les uns des autres,
ou comme le sectateur d'une doctrine philosophique improbable.
Une adhésion critique donc, sensible à la puissance heuristique
de la notion de système appliquée aux faits religieux,
mais rétive à s'enfermer dans un cadre théorique
contraignant ou dans une école.
Ce n'est pas un hasard s'il refuse de qualifier ainsi son
Centre de Recherches, pourtant volontiers désigné Ã
l'étranger comme « l'École de Paris
» ; il veut bien y reconnaître un style, une orientation
intellectuelle voire une coloration politique, mais n'accepte
ni la clôture et l'homogénéité, ni
a fortiori la hiérarchisation que tend à suggérer
le terme. L'indépendance qu'il avait toujours dû
(et su) préserver et défendre le dissuade de se poser
à son tour en chef d'école, d'imposer un discours
d'autorité, préférant considérer comme
des pairs ceux en qui il aurait pu voir des disciples (et cela dès
ses débuts de professeur de lycée, quand il faisait fi
de la chaire, au grand dam de son proviseur).
Au témoignage direct de l'entretien, nous avons adjoint
une collection d'articles illustrant l'impact de l'oeuvre
de Vernant dans différents domaines et différents pays.
L'entreprise pourrait paraître superfétatoire si
l'on songe que, depuis qu'il nous a quittés, les
hommages et rétrospectives se sont multipliés pour évoquer
l'homme et le savant, le chercheur et le militant, le résistant
et l'helléniste — sans que ces facettes, reliées
entre elles par un dense réseau de correspondances, puissent
jamais être dissociées les unes des autres. Tout est-il
dit, et vient-on trop tard ? Nous ne le croyons pas, et s'il fallait
donner une seule raison pour justifier notre publication, elle tiendrait
en cela que l'oeuvre de Vernant est une oeuvre vivante,
qu'au-delà de la disparition de son auteur, elle continue
à travailler et à faire travailler. La réluctance
qu'il a toujours manifestée à la voir se transformer
en monument (corrélative de sa méfiance à l'égard
des théories toutes faites et des écoles), son entêtement
à la toujours remettre sur le métier ont fait qu'il
a transmis aux historiens de la religion grecque, aux sociologues et
anthropologues de l'Antiquité et au-delà une démarche
plus qu'un répertoire de thèses ; un élan
et un mouvement — certes raisonnés — plus qu'une
collection de résultats ; un chantier balisé plus qu'un
édifice achevé. Là encore, nous retrouvons un esprit
analogue à celui qui animait Georges Dumézil quand il
dénonçait les périls de la « manuelisation
» qui menaçaient ses découvertes indo-européennes,
arguant qu'elles ne valaient que dans le contexte de leur élaboration,
que les procédures qui y conduisaient comptaient autant et plus
que les résultats bruts.
Quand Jesper Svenbro veut exprimer cette caractéristique de l'héritage
vernantien, il aime à rappeler la fable du laboureur et ses enfants.
Au moment de les quitter pour toujours, le vieux paysan fait croire
à ses fils qu'un trésor est caché dans le
champ qu'il leur lègue, de sorte que ces derniers, pressés
de le découvrir et de s'en emparer, retournent la terre
à qui mieux mieux ; rendue plus fertile par ce chamboulement,
elle en produit bien davantage ; et le fabuliste de conclure : le vrai
trésor, c'est le travail. Pour sûr, la parabole est
congrue : telle analyse ponctuelle pourra bien être dépassée,
telle interprétation contestée, reste une volonté
de comprendre, une manière d'aborder les textes et les
documents sans pareille qui n'ont pas fini de porter leurs fruits
et — révérence parler — de faire école.
Un excellent exemple en est fourni dans l'étude de Françoise
Frontisi et François Lissarrague : une partie des données
archéologiques sur lesquelles reposait l'article fondateur
sur le colossos est désormais obsolète ; pour
autant, la réflexion que Vernant inaugure là sur le statut
de l'image en Grèce ancienne — entre présentification
de l'invisible et imitation de l'apparence — reste
pertinente et féconde, actuelle.
Ce n'est dès lors peut-être pas un hasard si notre
dossier comporte une longue section consacrée au travail, bien
à même d'illustrer les deux formes de l'héritage
qui nous est transmis. Il y a d'une part des thèses qui
ont été formulées dans les années cinquante
du siècle dernier, largement inspirées du questionnement
marxiste de l'époque ; il y a, de l'autre, l'aptitude
à mettre en perspective un objet ou une notion pour faire ressortir
la singularité de conceptions qui nous paraissent aller de soi.
De ce point de vue, la conclusion négative à laquelle
aboutit, après Marx, l'anthropologue (il n'existait
pas en Grèce ancienne de représentation unifiée
du travail, de travail « abstrait ») est symptomatique ;
elle pourrait aussi bien se réclamer, d'ailleurs, des études
de psychologie historique meyersonienne où les catégories
(la mémoire, la volonté…) n'apparaissent plus
comme des données éternelles et immuables mais comme des
constructions progressives, entées sur des structures sociales
et des idéologies spécifiques qui leur confèrent
leur allure singulière en chaque lieu. On pourra certes s'interroger
sur la validité en soi d'un tel constat négatif
(qui pourrait conduire à penser l'absence de notre notion
de travail comme un manque sinon un défaut — Raymond Descat
y insiste) ; on pourra relever aussi comme le pointe Jesper Svenbro
que certains documents, tels les comptes de l'Érechthéion,
suggèrent que la valeur du travail « en soi » est
perçue de facto dès lors que sont payés
du même salaire le citoyen libre et l'esclave mandaté
par son maître (lequel, évidemment, perçoit la rémunération
gagnée par son serviteur). Il reste que l'équivalence
entre deux produits hétérogènes (des souliers et
une maison, e. g.) demeure pour Aristote difficile Ã
concevoir autrement que comme un pis-aller pratique, et que ce que nous
appréhendons comme la catégorie de travail paraît
la plupart du temps éclaté entre différents métiers
irréductibles les uns aux autres ; et surtout, que ce constat
de la discordance entre les Anciens et nous ouvre la porte Ã
une meilleure compréhension de leur vision propre du monde :
le morcellement des activités techniques pourrait bien reposer
entre autres sur la dimension religieuse de celles-ci, qui implique
que soient mobilisées dans chaque secteur une kyrielle de petites
divinités tellement singulières qu'il serait impossible
de les faire intervenir dans un autre domaine. Partant, la dialectique
entre l'un et le multiple qui sous-tend la conception du travail
permet aussi de mieux appréhender l'oscillation, la respiration
des systèmes polythéistes entre concentration du pouvoir
(sur une puissance divine dominante sinon unique) et division Ã
l'extrême (entraînant la poussière de minuscules
indigitamenta hyperspécialisés, dont se gausse
saint Augustin) ; l'analyse de John Scheid isole, comme au laboratoire,
ce double mouvement contradictoire de concentration et d'expansion
quand il montre que les mêmes listes de divinités sont
tantôt plus développées, tantôt au contraire
réduites, de même que la divinisation de l'empereur,
avant que de se manifester en un numen individualisé,
peut se monnayer en une collection de divinités indépendantes
incarnant les vertus du Prince. Toujours à Rome, c'est
le statut complexe des esclaves qui fournit aux juristes le meilleur
champ d'observation et d'expérience pour dégager
une notion relativement autonome du travail et de sa valeur ; mais la
notion n'émerge pas dans le contexte de rapports de production
qui les opposeraient en tant que classe à la classe antagoniste
des maîtres exploiteurs : c'est à l'autre bout
du spectre, quand l'esclave individuel est décomposé,
démembré abstraitement dans le cadre de contrats qui,
avec une méticulosité maniaque, distinguent sur sa personne
l'usage, l'usufruit et la nue-propriété, que
la valeur spécifique de son travail peut être isolée.
On l'aura compris, la « solution » de Vernant au problème
du travail a d'abord pour vertu de poser de nouvelles questions,
et elles ne se cantonnent pas au domaine de l'Antiquité
gréco-latine ; en soulignant l'impertinence de la notion
moderne de travail pour les Grecs, on procède déjÃ
en comparatiste (car il ne s'agit pas de pointer une infériorité
ou une supériorité, mais de noter une différence,
fût-elle formulée en termes négatifs). Dans la logique
de la démarche de Vernant et du Centre de Recherches comparées,
cela ouvre la porte à la mise en rapport avec d'autres
cultures encore ; la fécondité de ce nouveau déplacement
se révèle de manière particulièrement frappante
dans l'étude de Charles Malamoud, où l'on
se rend bien compte à la fois comment les notions de travail
et de valeur (revisitées par leur première mise en perspective
gréco-romaine) sonnent étrangement quand on les transfère
dans l'univers du Veda — sous-tendu par une conception
du monde radicalement différente de la nôtre et de celle
des Grecs —, mais aussi comment elles permettent par leur effet
contrastif, révélateur, de faire saillir l'originalité
des faits indiens. Le marchandage paradoxal, mi-sérieux, mi-parodique,
avec le vendeur de soma, la vache conçue comme un étalon
monétaire indivisible prennent tout leur relief dans leur opposition
et leur analogie avec les objets de valeur quasi monétaire de
la Grèce archaïque (les agalmata chers Ã
Gernet), la pecunia des Romains ou la notion abstraite de marchandise
de nos sociétés modernes. De même, parler de travail
dans le cadre du sacrifice védique implique que l'on fasse
jouer l'un sur l'autre les deux éléments rapprochés
; le sacrifice (ni les officiants) ne travaille, il va sans dire, au
sens où un ouvrier travaille dans une usine en système
capitaliste ; mais pour autant, il n'est pas inopérant
de faire réagir le travail (y compris avec les connotations et
implications qu'il comporte pour nous) sur le sacrifice ; on en
jugera sur pièces en découvrant les avatars de la fatigue,
de la rémunération ou de l'efficacité de
l'action…
Ce séminaire sur le travail dans l'Antiquité montre
en acte comment la pensée de Vernant demeure vivante et efficace
: en autorisant des questionnements nouveaux et permettant de formuler
des hypothèses inouïes. Cette fécondité est
plus perceptible encore peut-être dans la vivacité des
discussions qui ont suivi les exposés et dont nous avons tenu
à conserver l'essentiel ; pour leur intérêt
intrinsèque certes, mais aussi pour montrer à quel point
le débat reste ouvert, intense et stimulant : le ban n'est
pas fermé.
Le travail se voit offrir la part du lion, mais les remarques qu'il
nous a inspirées valent pour d'autres thématiques
qui ont occupé Vernant et que les autres intervenants ont choisi
de déployer : la tragédie (Pietro Pucci), le politique
(Claude Mossé), le mythe (Diego Lanza), le féminin (Pauline
Schmitt Pantel), l'image (Françoise Frontisi-Ducroux et
François Lissarrague) ou les représentations de l'altérité
(Froma Zeitlin).
Chacune de ces contributions pourrait illustrer en condensé la
dialectique qui anime l'ensemble du séminaire. Quand Diego
Lanza étudie l'accueil reçu par l'oeuvre
de Vernant en Italie, il part de données historiographiques (le
souvenir d'un colloque d'exception, Ã Urbino dans
les années soixante-dix, où se rencontrèrent l'équipe
du Centre Gernet et l'« École de Rome » d'Angelo
Brelich) et socioculturelles (l'importance de l'oeuvre
d'Antonio Gramsci pour faciliter l'acclimatation dans la
péninsule de celle de Vernant), mais très vite l'évocation
se mue en dialogue, et l'on en vient à réfléchir
à nouveaux frais sur la religion grecque et la mythologie. On
trouvera un autre écho du rôle catalyseur de l'oeuvre
de Vernant dans l'entretien avec Gabriella Pironti, qui ouvre
la section « Dires et débats » : la jeune historienne
des religions s'inscrit pleinement dans l'héritage
des analyses des systèmes polythéistes proposées
par l'équipe du Centre Gernet — y compris quand elle
marque ses distances à l'égard de certaines de leurs
thèses ; elle peut ainsi camper une nouvelle image de la déesse
Aphrodite, puissance polyvalente aux multiples facettes, Ã mille
lieues des platitudes ressassées par la tradition. Le même
mouvement qui animait l'article de Diego Lanza sous-tend le texte
de Pietro Pucci : le rappel de l'événement intellectuel
que furent les volumes de Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet
sur la tragédie (un véritable big-bang) et de
leur impact toujours sensible plus de trente ans après, l'incite
à rouvrir les questions restées pendantes de la relation
entre le patronage dionysiaque des drames et leur caractère fictionnel
ou de leur (étrange et problématique) transhistoricité.
Froma Zeitlin résume les études où Vernant insistait
sur la dimension alimentaire de l'anthropologie des Grecs, qui
fait coïncider l'humanité de plein exercice avec une
diète spécifique (articulée autour du repas de
viande sacrificiel, de la consommation de pain et de vin) et attribue
donc aux « autres », étrangers ou divinités,
des régimes déviants. Mais cet arrière-plan sert
en fait de tremplin pour une lecture originale des Éthiopiques
d'Héliodore qui emprunte aussi à l'iconologie
et se conclut sur une vision philosophique (et politique) du monde hellénistique
: un monde mêlé, un monde de la poikilia…
Si Pauline Schmitt Pantel se focalise sur quatre figures féminines
(Hestia, Pandora, Gorgô et Pénélope) auxquelles
Vernant s'est spécialement intéressé, et
illustre par ces exemples la manière très personnelle
dont il a abordé la question des relations entre genres dans
l'Antiquité, la présentation se métamorphose
derechef en un dialogue : avec les tenant(e)s des gender studies
tout d'abord, avec lesquel(le)s il a entretenu des rapports théoriques
ambivalents, puisque ses recherches ont largement contribué Ã
mettre en exergue la position marginale que la société
grecque classique conférait aux femmes, sans partager pour autant
la démarche militante des féministes les plus engagées.
On retrouve derrière ce féminisme décalé
le même écart critique que vis-à -vis du structuralisme
ou du marxisme. Au-delà cependant de ce débat déjÃ
daté s'en ouvre un second entre les nouvelles historiennes
des femmes (deuxième et troisième générations)
et l'on s'aperçoit que Vernant pourrait bien avoir
encore son mot à y dire…
À la riche mise au point que nous offrent Françoise Frontisi
et François Lissarrague sur le thème de l'image,
nous avons déjà fait allusion, pour signaler comment une
problématique fructueuse pouvait à l'occasion survivre
à la réinterprétation d'une partie des données
sur lesquelles elle s'était d'abord appuyée.
Retenons ici un autre aspect de la modernité de Vernant : le
débat avec Suzanne Saïd pourrait être mis en parallèle
avec la discussion, dans l'entretien, sur l'ouvrage dirigé
par Anne Balansard — occasion de tordre un peu le bâton
dans l'autre sens : certes, la richesse du legs de Vernant tient
surtout à une démarche, qui survit à la remise
en cause de ses résultats ; il serait cependant abusif de considérer
tous ceux-ci comme désormais obsolètes : les statues de
Midéa doivent certainement être comprises autrement ; mais
le réexamen rigoureux de l'emploi des termes « idole
» et « icône » dans l'épopée,
loin d'infirmer les conclusions de 1962, renforce l'idée
d'une évolution dont l'image conçue comme
imitation n'est qu'un produit relativement tardif. Le travail
peut bien apparaître à l'Érechthéion
comme unifié sous un taux unique de rémunération,
il reste éclaté dans le concret des ateliers, entre artisans
et puissances divines techniciennes ; et Aristote peine à admettre
une relation fondamentale (« en vérité »,
alêtheiai) entre produits de technai différentes…
Last but not least, le politique : Claude Mossé nous
rappelle son omniprésence dans le questionnement de Vernant,
qu'il soit ouvertement l'objet d'étude (dès
Les Origines de la pensée grecque, où l'invention
de la cité instaure un monde nouveau, solidaire de modes de réflexion
inouïs et qui contraste radicalement avec l'univers mental
des royaumes mycéniens) ou qu'il serve de contrepoint pour
comprendre l'univers des dieux (les mythes de souveraineté)
et celui des héros tragiques (confronté aux valeurs nouvelles
de la polis). Contrastivement, la figure du tyran, entre histoire
et idéologie, littérature et société, a
bénéficié au premier chef des nouveaux éclairages
permis par cette (re)découverte du politique et de la démocratie.
Mais à prendre pied sur le versant politique de l'oeuvre
de Vernant, nous retrouverions vite le militant, dont les combats sont
aussi — et ô combien ! — toujours d'actualité.
Bernard MEZZADRI
A. Cousin de Ravel, Quignard, Maître de lecture. Lire, vivre, écrire
P. Engel, Les Lois de l'esprit. Julien Benda ou la raison
Laurence Brogniez (dir.), Écrits voyageurs. Les artistes et l'ailleurs
O. Biaggini, B. Milland-Bove (dir.), Miracles d'un autre genre Â
Sévigné, Lettres de l'année 1671
A. Pope & J. Swift, Pensées sur différents sujets
H. Melville, Le Marchand de paratonnerres, suivi de La Véranda
S. Kierkegaard, La Crise et une crise dans la vie d'une actrice
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I. Raynauld, Lire et écrire un scénario - Le Scénario de film comme texte
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Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique. Commentaire - Tome I : Études d'introduction
P. Engel, Les lois de l'esprit, Julien Benda ou la raison Â
P. E. Fobah, Introduction à une poétique et une stylistique de la littérature africaine
O. Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes
A. Alciato, Il libro degli Emblemi, secondo le edizioni del 1531 e del 1534
Marc Azéma, La Préhistoire du cinéma
I. Mons, Lou Andreas-Salomé. En toute liberté