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C. Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie

Parution livre

Information publiée le jeudi 12 mars 2009 par Marielle Macé



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«Le Lièvre de Patagonie», par Claude Lanzmann,

Paris, Gallimard, 560 p., 25 euros (en librairie le 12 mars). EAN 13: 9782070120512

 

Présentation: 

"Dire que Claude Lanzmann a vécu plusieurs existences en une serait à la fois banal et en dessous de la réalité. De cette vie comme un roman jaillissent, bien sûr, les épisodes les plus marquants ou les plus connus, comme la réalisation du film Shoah, mondialement connu, ou la rencontre avec Sartre et Beauvoir, et aussi les souvenirs d'une famille radicalement non conformiste et géniale, entre son frère Jacques Lanzmann (notamment parolier de Jacques Dutronc) et sa soeur la comédienne Evelyne Rey, l'évocation de grands reportages sur des affaires tragiques comme le crime du curé d'Uruffe ou plus souriantes comme la liaison entre Yves Montand et Marilyn Monroe, le récit des heures noires de l'Occupation et des combats de la Résistance.

Contées dans une prose magnifique et extraordinairement concrète, avec forces détails et précisions quasi cinématographiques, ces mémoires sont à la fois chargées du flot de l'Histoire et d'une foule de micro histoires qui ont cependant, chacune à leur manière, une signification historique. Elles racontent ainsi toute la liberté et toute l'horreur du XX° siècle, faisant du Lièvre de Patagonie un livre unique, qui allie la pensée, la passion, la joie, la jeunesse, l'humour, le tragique."

 

On peut lire dans la London Review of Books un compte rendu d'Adam Shatz : "Nothing he hasn't done, nowhere he hasn't been" : "The life of Claude Lanzmann, Claude Lanzmann declares at the beginning of his memoir, has been ‘a rich, multifaceted and unique story’. Self-flattery is characteristically Lanzmannian, but its truth in this case can hardly be denied. He has lived on a grand scale. A teenage fighter in the Resistance, he became Sartre’s protégé in the early 1950s as an editor at Les Temps modernes. He also became – with Sartre’s blessing – Beauvoir’s lover, ‘the only man with whom Simone de Beauvoir lived a quasi-marital existence’. He marched with the left against the wars in Algeria and Vietnam; moonlighted in Beijing as an unofficial conduit between Mao and de Gaulle; and fell under the spell of Frantz Fanon in Tunis. Writing for the glossies at the height of the Nouvelle Vague, he interviewed Bardot, Moreau, Deneuve, Belmondo and Gainsbourg: ‘I met them all … and, I can say without vanity, I helped some of them make a qualitative leap in their careers.’ He had a brief, stormy marriage to the actress Judith Magne, and was Michel Piccoli’s best man at his marriage to Juliette Gréco. He knew how to woo his subjects off and on the page. ‘You are the only one who talked about me as I would have wished,’ the novelist Albert Cohen told him."

 

On peut lire, dans Le Monde 2, "Un très grand vivant", par Serge July; et sur le site de Biblio-Obs, un bel article de Philippe Sollers : "Que penser d'un intellectuel célèbre qui commence l'énorme roman de ses Mémoires par les mots suivants: «La guillotine plus généralement la peine capitale et les différents modes d'administration de la mort - aura été la grande affaire de ma vie»? Qu'il est, d'emblée, dans le sujet même. Qu'il a compris que la mort est un scandale, et la vraie vie aussi. Que les bourreaux, à travers le temps, se ressemblent tous, de même que les victimes. Il a 5 ou 6 ans, Lanzmann, quand la guillotine lui apparaît dans un film. Il n'en dort plus. Il ne dormira pas, non plus, au moment de la guerre d'Algérie, quand une exécution aura lieu à l'aube." Lire la suite

 

*  *  *

 

Dans Le Monde des livres du 21/3:

 

Critique "Le Lièvre de Patagonie", de Claude Lanzmann : Claude Lanzmann sur tous les fronts LE MONDE DES LIVRES | 20.03.09 | 11h17
Quand on prononce le mot monument, on voit immédiatement quelque chose d'imposant, de grandiose et de figé. Mais Claude Lanzmann, homme de paradoxes, a fait de ce livre de Mémoires - mot qu'il récuse, avec raison - un monument en mouvement. Il est fou de la vie, comme cet animal qu'il aime, le lièvre - d'où le titre, Le Lièvre de Patagonie. Le lièvre qui parvenait à s'enfuir des camps de concentration en passant sous les barbelés ; celui qui, en Patagonie, a traversé la route comme un bolide, au mépris de la voiture de Lanzmann arrivant à grande vitesse ; celui qui ne sera jamais rattrapé par la tortue. "Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, écrit Lanzmann, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas." Cent vies, il les a eues (lire son portrait par Serge July dans Le Monde 2 du 7 mars), et, à 83 ans, il s'en souvient avec une acuité magistrale.

 

Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire intellectuelle de la seconde moitié du XXe siècle, à Sartre et Beauvoir particulièrement, savaient qu'ils seraient enthousiasmés par le récit de Claude Lanzmann. Par son contenu, même si le livre n'était pas, en soi, un grand livre. Mais, bonheur supplémentaire, Le Lièvre de Patagonie est un très grand livre. Par sa construction, qui bouscule avec subtilité la chronologie, par la précision de la narration, par le style, qui exige de lire ligne à ligne ce long texte rassemblant plusieurs livres : celui d'un aventurier de la vie, celui d'un combattant, d'un guerrier, d'un partisan, celui d'un amoureux, celui d'un cinéaste singulier. Et celui, qui les unit tous, d'un écrivain.

 

"FONCER AU LARGE"

Les récits de voyage sont de petites merveilles. La découverte d'Israël en 1952, un séjour en Corée et une idylle improbable avec une infirmière dans un pays totalement verrouillé, les mois passés à Berlin, la Chine, l'Algérie et la haute figure de Frantz Fanon, tant d'autres pays encore, pour ce voyageur infatigable.

A 18 ans, à Clermont-Ferrand, Claude Lanzmann entre dans la Résistance, transporte des armes avec la jeune et séduisante Hélène, fait l'expérience de la violence, de la lâcheté - d'un camarade - et de son tempérament de guerrier. Il n'a pas peur de mettre son corps en danger - ce qui ne signifie pas qu'il n'a jamais peur. Il fait du planeur, apprend à piloter, aime la montagne, et nager : "Foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire." Un jour, en Israël, il a failli ne pas revenir et se noyer, à l'endroit même où, le dimanche précédent, l'ambassadeur d'Angleterre en Israël avait péri. Mais, une fois de plus, la mort n'a pas voulu de lui.

Parallèlement à ce roman d'aventures se déploie, dans Le Lièvre de Patagonie, une histoire plus intime. Et Lanzmann a le talent des portraits. Ceux des témoins de son enfance, sa mère, son père - vite séparés -, son beau-père et sa belle-mère. La mère qui "avait fait honte à l'enfant conformiste que j'étais. Son bégaiement terrible, intraitable, inexpugnable, (...) ses colères qui faisaient rouler dans leurs orbites ses beaux grands yeux". D'autres femmes aussi : sa soeur très aimée, Evelyne, belle actrice, malheureuse en amour, qui s'est suicidée ; celles qu'il a épousées, dont Judith Magre ; celles qu'il a séduites, et rapidement aimées, lui qui affirme : "Je hais profondément, de tout mon être, les figures obligées de la roucoulade, temps perdu, paroles convenues (...) et aujourd'hui je vais droit, comme dirait Husserl, à "la chose même"."

"ENCORE PLUS FOLLE QUE MOI"

Dans Le Lièvre de Patagonie, ce qu'on pourrait appeler "le roman de Beauvoir" aura évidemment une place à part pour tous ceux qui aiment Simone de Beauvoir. Non que Sartre, cette "formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés", soit absent. Au contraire, on voit comment, avant même leur rencontre, son oeuvre a été fondatrice dans la formation intellectuelle du jeune Lanzmann.

Quand Simone de Beauvoir, dite le Castor par ses proches, s'est liée avec Lanzmann, il avait 27 ans et elle 44. Il est le seul homme avec lequel elle ait cohabité. "La présence de Lanzmann auprès de moi me délivra de mon âge (...) car ma curiosité s'était beaucoup assagie", écrit-elle dans La Force des choses. Et lui : "Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi. C'est le Castor qui l'emporta." Expéditions en montagne trop dangereuses parce qu'ils sont mal équipés et frôlent l'accident fatal, passion de la corrida, curiosité insatiable. Quand on a lu Beauvoir, on la reconnaît à chaque page, illuminée par la tendresse avec laquelle Lanzmann évoque ses manies et ses angoisses. Sa frénésie de tout voir dans une ville, et de tout savoir, de tout raconter et reraconter, avec Lanzmann ce que lui a dit Sartre, avec Sartre ce que lui a dit Lanzmann... Jamais Simone de Beauvoir n'a été, de nouveau, aussi vivante.

L'un des autres livres de ce texte pluriel est évidemment l'aventure extraordinaire de la réalisation de Shoah. Et ce moment essentiel où Lanzmann comprend que le sujet du film sera "la mort même, la mort et non pas la survie". La mort, qui est comme la scène inaugurale de ce récit puisque le premier chapitre commence ainsi : "La guillotine - plus généralement la peine capitale et les différents modes d'administration de la mort - aura été la grande affaire de ma vie." Pour parler de la mort comme le fait Lanzmann, pour réaliser Shoah, pour écrire Le Lièvre de Patagonie, il faut aimer la vie. La vraie vie. Passionnément.

Article paru dans l'édition du 21.03.09




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