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Genèse du tabou (revue Genesis)

Genèse du tabou (revue Genesis)

Publié le par Léo Mesguich (Source : Élise Nottet-Chedeville )

Genèse du tabou

Genesis, n°61, automne 2025 - Appel à communications

Publiée par Sorbonne Université Presses et par voie numérique, la revue Genesis  (Manuscrits-Recherche-Invention) est spécialisée en critique génétique.

Elle prépare un numéro sous la direction d’Élise Nottet-Chedeville sur la genèse du tabou.

Argumentaire

Si l’on en croit un récent numéro de la revue Communications (106, 2020), notre temps serait marqué par le retour de la censure et de l’interdit, combiné à un refus fermement revendiqué de toute censure et de tout interdit. À ce retour ambigu du tabou discursif, on associe tout un ensemble de catégories dont les mieux connues sont généralement désignées par un terme américain : cultural appropriation, cancel culture, trigger warning, sensitivity reader… Paradoxalement, il fut longtemps d’usage de considérer que le discours littéraire bénéficiait, de façon générale et a priori, d’une énonciation « surprotégée » ou « hyperprotégée »[i]. On entendait par là non seulement que la littérature échapperait aux règles communicationnelles élémentaires (on tient même l’opacité pour une marque de littérarité), mais encore qu’elle appartiendrait à un petit groupe des productions qui ne seraient pas astreintes aux impératifs de la « décence discursive »[ii].

Pour sa 61ème livraison, Genesis souhaite s’intéresser à la genèse du tabou en invitant à mesurer, dans les avant-textes ou la genèse post-éditoriale des œuvres littéraires, le rôle joué par les impératifs de la morale discursive entendue comme « cet espace réflexif par lequel le sujet du discours prend soin de ses productions verbales, les examine et éventuellement les contrôle, de manière à respecter les codes de son époque et de sa société[iii] ». Michel Foucault nous a d’ailleurs proposé, il y a bien longtemps déjà, d’« étudier ce domaine des interdits de langage dans son autonomie », notamment sous la forme qui « consiste à soumettre une parole, apparemment conforme au code reconnu, à un autre code dont la clef est donnée dans cette parole même ; de sorte que celle-ci est dédoublée à l’intérieur de soi : elle dit ce qu’elle dit, mais elle ajoute un surplus muet qui énonce silencieusement ce qu’il dit et le code selon lequel il le dit[iv] ».

Les premiers exemples qui viennent en tête concernent la sexualité. C’est Jean Genet atténuant – au fil des manuscrits ou des éditions – la crudité de ses poèmes ou romans ; c’est François Mauriac effaçant dans L’Agneau le terme homosexualité présent dans ses brouillons et passant de l’explicite au filigrane ; c’est Gallimard supprimant des mots obscènes dans La Nausée de Jean-Paul Sartre. C’est encore Albert Camus, supprimant dans la seconde édition de L’Étranger une phrase qui nous dit que Meursault s’adonne à la masturbation, ou bien Julien Green préparant l’édition ad usum Delphini de son journal, etc. C’est peut-être Céline écartant à la suggestion de Denoël des pages du Voyage récemment publiées sous le titre Guerre.

Mais la sexualité n’est qu’un domaine parmi d’autres où doit s’exercer la prudence discursive des écrivains, et ce numéro a vocation à prendre en considération les « tabous » d’ordres divers, notamment politiques, ethniques, historiques, moraux ou religieux, mais aussi tous les cas où le manuscrit témoigne d’une attention à l’interdit (on songe à Camus ajoutant des marques d’ironie dans La Chute, de sorte que le cynisme du propos ne soit pas prêté à son auteur), attention qui peut encore se retrouver au stade post-éditorial (on songe à Duras supprimant toutes les occurrences du mot cancer quand elle reprend en volume sa nouvelle de 1954 « Le boa »).

La réflexion sur la gestion de l’interdit discursif dans la genèse des œuvres n’a d’ailleurs pas vocation à se limiter aux seuls cas où cet interdit (de quelque ordre qu’il soit : violence et cruauté, mépris personnel ou collectif, etc.) est masqué ou édulcoré[v]. On pourra aussi se demander comment l’avant-texte témoigne d’un travail d’exhibition de l’interdit en vue d’une provocation par surenchère.

Modalités de soumission

Les propositions (titre et résumé, 500 mots) devront mettre en avant la perspective génétique privilégiée (manuscrits, documents, fonds d’archives). Elles sont à envoyer pour le 15 avril 2024 à Élise Nottet-Chedeville (elise.nottet-chedeville@univ-rennes2.fr), accompagnées d’une brève présentation de l’auteur.

Elles recevront une réponse dans un délai d’un mois.

Une fois acceptés, les articles seront à rendre pour le 15 octobre 2024.

Bibliographie indicative

BOURDIEU Pierre (2001). Langage et pouvoir symbolique. Paris, Le Seuil.

COUTURIER Maurice (1996). Roman et censure ou la mauvaise foi d’Éros. Sesseyl, Champ Vallon.

DOMENECH Jacques, dir. (2005). Censure, autocensure et art d’écrire. Bruxelles, Complexe.

DUCAS Sylvie (2006). « Censure et autocensure de l'écrivain », Ethnologie française, vol. 36, n°1, p. 111-119.

DURAND Pascal (2006). La censure invisible. Paris, Actes Sud.

FAUGÈRE Clémence, MUGNIER Vincent, SYLVOS Françoise (2023). Censure et tabou. Paris, Éditions Classiques Garnier.

FOUCAULT Michel (1964). « La folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, n° 196.

Id., (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Paris, Gallimard.

Id., (1976), Histoire de la sexualité, t. 1. La Volonté de savoir. Paris, Gallimard.

HERSANT Marc (2021). Genèse de l’impur. L’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790). Paris, Armand Colin.

KRÉMER Jean-Pierre et POZZUOLI Alain (2007). Dictionnaire de la censure. Paris, Scali.

MAINGUENEAU Dominique (2004). Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation. Paris, Armand Colin.

NOËL Bernard (2011). L’outrage aux mots. Paris, P.O.L.

PAUVERT Jean-Jacques (1994). Nouveaux (et moins nouveaux) visages de la censure. Paris, Les Belles Lettres.

PAVEAU Marie-Anne (2013). Langage et morale : une éthique des vertus discursives.  Limoges, Lambert-Lucas.

PIERRAT Emmanuel (2022). Les nouveaux justiciers : réflexions sur la cancel culture. Paris, Bouquins.

SAPIRO Gisèle (2011). La responsabilité de l’écrivain. Paris, Le Seuil.

STORA-LAMARRE Annie. L’enfer de la IIIème république, censeurs et pornographes. Paris, Imago Auzas éditeurs.

VIOLLET Catherine et BUSTARRET Claire (2005). Genèse, Censure, Autocensure. Paris, CNRS éditions.

Communications (2020). Post-censure(s), n°106, Brun Catherine et Roussin Philippe (dir.). https://www.persee.fr/issue/comm_0588-8018_2020_num_106_1

[i] Voir Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004, p. 60.
[ii] Voir Marie-Anne Paveau, Langage et morale : une éthique des vertus discursives, Limoges, Lambert-Lucas, 2013, p. 233-244.
[iii] Marie-Anne Paveau, « Peut-on dire n’importe quoi ? », Le Français aujourd’hui, n°167, 2009, p. 109.
[iv] Michel Foucault, « La folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, n° 196, 1964, p. 11-21.
[v] Voir par exemple Marc Hersant, Genèse de l’impur. L’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790), Paris, Armand Colin, 2021.