Cours de M. Antoine Compagnon

Cinquième leçon : Rhétorique des genres : la roue de Virgile


Suivant H.R. Jauss, les caractères généraux des genres littéraires peuvent être abordés de trois façons : ante rem, soit d'un point de vue normatif ; post rem, soit d'un point de vue classificateur ; in re, soit d'un point de vue historique. La latinité et le Moyen Âge ont adopté une perspective essentiellement classificatrice sur les genres.


Rhétorique des genres : la roue de Virgile

On ne trouvait pas encore de système des genres chez Platon ni chez Aristote, mais un principe de classement ad hoc, soit une ébauche d'opposition entre narration et représentation afin de justifier l'exclusion les poètes de la Cité, soit une introduction à une définition de la tragédie et à une analyse de sa nature. La réduction aristotélicienne du poétique au représentatif (mimétique, fictif) n'en a pas moins pesé très longtemps, induisant le problème de la place de la poésie lyrique, non ignorée mais absente du paradigme. Le silence d'Aristote était sans doute lié à la distinction de la poésie et de la musique (il ne dit rien sur les parties chantées de la tragédie non plus). On se contenta donc longtemps d'une définition technique de la poésie lyrique comme poésie accompagnée par un instrument, la lyre. Le contenu et le ton étaient pourtant mentionnés, les parties étaient énumérées et le style idéal caractérisé, mais la poésie lyrique pâtissait de sa méconnaissance par Platon et Aristote.

1. Les genres latins

Par exemple chez Horace, pourtant poète lyrique et satirique lui-même, l'analyse des genres dans l'Art poétique se réduit à l'éloge d'Homère et à l'exposé des règles du poème dramatique. Cette séparation entre la doctrine et la pratique poétique sera une constante dans l'histoire. Après les Alexandrins, Horace énumère seulement les variétés du lyrisme :

Musa dedit fidibus divos puerosque deorum!
et pugilem victorem et equum certamine primum
et iuvenum curas et libera vina referre. (v. 83-85)

(La Muse a donné à la lyre de célébrer les dieux et les enfants des dieux, et le pugiliste vainqueur, et le cheval premier dans la course, et les peines de coeur des jeunes gens et la liberté du nom.) Sont ainsi mentionnés hymnes et éloges, chants de victoire, chansons d'amour, chansons de table, suivant un ordre qui se présente quand même comme une hiérarchie.

Horace est d'ailleurs normatif : il définit des critères d'excellence, notamment la convenance réciproque du sujet et de la forme :

Singula quaeque locum teneant sortita decentem. (v. 92)
(Que chaque genre [tout poème] garde la place qui lui convient et qui lui a été allouée.)

Dans l'Institution oratoire, la question des genres est touchée au livre X, où Quintilien donne des conseils de lecture au futur orateur : il recommande de lire, outre l'histoire, la philosophie et l'éloquence, sept genres poétiques répartis en trois catégories peu cohérentes :

  1. Les écrits en hexamètre (c'est-à-dire l'épopée, et tout poème narratif, descriptif, didactique, dont Hésiode, Théocrite, Lucrèce) ;
  2. La tragédie et la comédie ;
  3. L'élégie, l'iambe (Archiloque, Horace), la satire (Lucilius, Horace), et le vers lyrique (Pindare, Alcée, Horace).

La poésie lyrique figure ainsi dans cette liste comme un genre ni narratif ni dramatique, parmi d'autres, et réduite à une forme : l'ode. Cette liste n'est toutefois pas vraiment un art poétique (la prose est incluse).

Quintilien propose lui aussi une hiérarchie ; il classe les poètes lyriques selon leur degré de gravitas. Pindare vient en premier à cause de sa magnificentia et de son eloquentia. Stésichore a la dignitas. Alcée est magnificus. Horace est solus legi fere dignus, « seul digne d'être lu en général », car il s'élève quelquefois, insurgit aliquando (X, 1, 61-96). Le lyrisme n'a d'importance à Rome que dans la mesure où il prétend à l'élévation, et les formes les plus simples sont peu considérées : la bucolique, l'élégie, la chanson. Pourtant, à Rome, l'autonomie littéraire de la poésie lyrique est affirmée ; celle-ci est moins fortement liée à la musique, et son champ d'inspiration s'est étendu.

2. Les genres médiévaux

C'est au cours Moyen Âge qu'apparaissent des systèmes sophistiqués de classement générique. Suivant Genette, il s'agit d'un « effort pour intégrer la poésie lyrique aux systèmes de Platon et Aristote » (Théorie des genres, p. 109). Cependant, d'une part Platon et Aristote n'avaient pas vraiment de systèmes, et d'autre part il vaut sans doute mieux ne pas limiter la systématique médiévale à la question de la poésie lyrique et de son intégration dans le système des genres.

            Quatre principes de classement générique se répandent au Moyen Âge ; ils sont concurrents, mais aussi convergents. Les genres sont distingués suivant :

  1. les modalités de discours, c'est-à-dire les genres oratoires, suivant la tripartition déjà mentionnée du démonstratif, du délibératif et du judiciaire ;
  2. les modalités de style, déjà mentionnées elles aussi : ce sont les trois genera dicendi cicéroniens, humile, medium et sublime (bas, moyen et élevé) ;
  3. les formes de représentation, distinguées à la manière de Platon et d'Aristote suivant le mode d'imitation : genus activum vel imitativum, genus narrativum, genus mixtum ;
  4. les objets de la représentation : tres status hominum, pastor otiosus, agricola, miles dominans.

Reprenons ces quatre principes de classification qui, notons-le, donnent tous lieu à des triades qu'on a souvent cherché à identifier.

1. Genera orationis. Cette première triade renvoie donc aux trois genres de l'éloquence : judiciaire (genus judiciale), délibérative (genus deliberativum), épidictique ou panégyrique (genus demonstrativum). Cette classification est grosse de toute l'ambiguïté des rapports entre rhétorique et littérature, et les analogies entre genres rhétoriques et littéraires seront longuement développées à l'âge classique, comme on le verra la prochaine fois.

2.Genera dicendi. La question de l'ornement du style est au centre des arts poétiques médiévaux (voir Edmond Faral, Les Arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècles, 1924, 1982, p. 86), et le point de départ est la distinction des trois sortes de style : simple, tempéré, sublime. Cette tripartition vient de l'antiquité ; et elle est le principe fondamental de la doctrine cicéronienne dans L'Orateur. Cette doctrine est reprise dans la Rhétorique à Herennius (IV, 8) : « Sunt [...] tria genera, quae genera nos figuras appellamus, in quibus omnis ratio non vitiosa consumitur : unam gravem, alteram mediocrem, tertiam extenuatam vocamus [...] » Le texte donne des exemples de chaque style, puis signale des défauts de chacun, puis fait l'éloge de la variété.

Cette distinction latine repose sur les qualités de l'élocution et d'elle seule ; elle ne dit rien des contenus ; mais elle a vite été interprétée autrement. Dès les Scholia vindobonensia ad Horatii Artem poeticam, par un critique de l'école d'Alcuin, antérieures au XIe siècle, on trouve ce commentaire du vers 8 :

velut aegri somnia vanae
fingentur species.

« Humile genus est, si quando res viles sibi convenientibus vocibus designantur, ut cum qui diceret ardentem testam (lampe à huile) : ecce vilem rem, id est testam, proprio nomine nominavit. Mediocre est, ut si dicas lucernam, quia lucerna non tantum minorum sicut testa est, sed etiam majorum. Grave est si dixeris aureos lynchnos, qui pertinent tantum ad potentes. »

La distinction entre les styles implique ainsi, suivant Faral, une distinction entre les qualités des personnes en question. On s'achemine de la sorte vers la doctrine enseignée aux XIIe et XIIIe siècles.

Ainsi chez Geoffroi de Vinsauf : « Sunt igitur tres styli, humilis, mediocris, grandiloquus. Et tales recipiunt appellationes styli ratione personarum vel rerum de quibus fit tractatus. Quando enim de generalibus [grandibus?] personis vel rebus tractatur, tunc est stylus grandiloquus; quando de humilibus, humilis; quando de mediocribus, mediocris. Quolibet stylo utitur Virgilius : in Bucolicis humili, in Georgicis mediocri, in Eneyde grandiloquo. » (Faral, p. 312.)

 Ou chez Jean de Garlande : « Item sunt tres styli secundum tres status hominum : pastorali vitae convenit stylus humilis, agricolis mediocris, gravis gravibus personis quae praesunt pastoribus et agricolis. » (Faral, p. 87.)

C'est la théorie de la roue de « Virgile » : la rhétorique médiévale distingue trois sortes de style, auxquelles correspondent trois mondes et encyclopédies de référence : des arbres, des animaux, des métiers différents. À la base, il y a Virgile, et les Bucoliques, les Géorgiques, et l'Énéide. Le stilus humilis traite des pâtres, l'arbre qui lui convient est le hêtre. Le stilus mediocris parle des paysans, et ses arbres sont les arbres fruitiers. Le stilus gravis traite des guerriers, et les arbres prévus sont le laurier et le cèdre. Ce système complet a été développé à partir du commentaire de Virgile d'Aelius Donat, et il est appelé au Moyen Âge rota Virgilii (Curtius, La Littérature européenne et le Moyen-Age latin, 1956, 1986, t. I, p. 324).



Bucoliques     

     Géorgiques       Énéide

Humilis stylus

Mediocris stylus

Gravis stylus

Pastor otiosus

Agricola

Miles dominans

Tityrus, Meliboeus

Triptolemus, Coelius

Hector, Ajax

Ovis

Bos

Equus

Baculus

Aratrum

Gladius

Pascua

Ager

Urbs, castrum

Fagus

Pomus

Laurus, cedrus

L'idée qui consiste à donner comme modèles des trois genres de style les trois oeuvres maîtresses de Virgile se trouvait chez les commentateurs anciens du poète. Elle est devenue commune au Moyen Âge. Mais ce qui était affaire de style est devenu affaire de dignité sociale : la qualité des personnes, non plus celle de l'élocution, est désormais le principe de classement et de hiérarchie.

3.   Les genres comme formes de la représentation. On trouve cette distinction chez le grammairien Diomède à la fin du iVe siècle (Curtius, t. II, p. 222). Dans les grammaires romaines de l'époque, la métrique est une partie de l'ars grammatica. Diomède ajoute donc à sa grammaire un troisième livre sur la métrique.

Horace distinguait poesis (la composition), poema (les oeuvres) et poetes (le poète). En latin on oppose aussi poesis (la matière) et poema (la langue) ; ou encore poesis (un long poème, l'Iliade), et poema (un poème bref, une épître). Diomède, lui, appelle la tragédie poema et l'épopée poesis ; et il propose une longue suite de divisions des genres poétiques (poematos genera).

Il distingue trois genres principaux, comprenant chacun des sous-catégories. Il rebaptise genres (genera) les trois modes platoniciens, et y répartit les espèces (species) que nous appelons genres (Genette, p. 109).

  1. Genus activum vel imitativum (dramaticon vel mimeticon). Le poème ne comporte pas d'intervention du poète (sine poetae interlocution) ; seuls parlent les personnages du drame. Y figurent tragédies, comédies, pastorales, c'est-à-dire la Première et la IXe églogues de Virgile (Bucoliques). Quatre sous-catégories s'y trouvent : tragica, comica, satyrica, et mimica.

  2. Genus e[n]narrativum (exegeticon vel apangeliticon). Seul le poète a la parole, comme dans les Géorgiques, aux livres I-III, et dans la première partie du livre IV, jusqu'à l'histoire d'Aristée ; ou chez Lucrèce. Trois sous-catégories s'y distinguent : Angeltice (angelicus : qui a rapport au messager, d'où mètre [dactylique] employé par les messagers; angeltice : poésie gnomique), qui contient des sentences (Theognis et les Chries) ; Historice, qui contient des récits et généalogies (Hésiode) ; Didascalice, le poème didactique (Empédocle, Lucrèce, Virgile).

  3. Genus commune (koinon vel mixton). Ici parlent les personnages et le poète, comme dans l'Iliade, l'Odyssée, l'Énéide. Deux sous-catégories à opposer : Heroica species, l'Iliade et l'Énéide ; et Lyrica species, Archiloque et Horace (voici donc où se réfugie la poésie lyrique).

Le systéme de Diomède est étrange. Il repose sur trois modes ou genres principaux, et donne lieu à neuf espèces (novem lyrici). La distinction des genres suivant qui a la parole remonte à Platon, La République ne tolérant que l'expression personnelle du poète. Pour y arriver, Platon trouvait dans la tradition, ou y reprenait, cette triple division formelle de la poésie. Il ne restait pour l'épopée que le genre mélangé. Cette division était peu satisfaisante, et par la forme et par le fond. Elle a été pourtant reprise par Aristote dans ses préliminaires de La Poétique. Elle ne sert pas à créer un système, car Aristote s'intéresse plus à l'essence des genres et examine le développement de la nature de la tragédie.

Or le schéma de Platon est entré dans la doctrine du iVe siècle (on ne sait pas comment), et il s'est imposé. Les grands genres ont alors disparu, mais des textes survivent dans l'enseignement. La doctrine des genres est mise sur le même plan que celle des parties du discours : c'est un grossier système à tiroirs pour ranger les choses les plus disparates, dont les genres que Platon et Aristote ne connaissaient pas, comme la poésie didactique et la poésie pastorale, devenues classiques depuis Virgile. Quintilien avait rangé Théocrite parmi les epici du point de vue du mètre (hexamètre). Diomède va plus loin ; il divise en deux genres les églogues de Virgile : celles qui sont de purs dialogues appartiennent au genre dramatique. Donc les huit autres (Diomède ne le dit pas), soit la majorité des Bucoliques, appartient au genus commune, comme l'épopée. C'est une idée qui sera conservée longtemps.

Diomède propose encore d'autres distinctions dans la poésie, comme quatre styles différents et six qualitates carminum : heroica, comica, tragica, melica, satyrica, dithyrambica. Son influence sera longue, à la fois par son nom et par sa doctrine ; elle durera jusqu'à la Renaissance française, et son Ars grammatica sera imprimé avec celui de Donat à Paris en 1527.

Proclus (Ve siècle) supprimera, comme Aristote, la catégorie mixte, et rangera avec l'épopée dans le genre narratif, l'iambe, l'élégie et le « mélos » (lyrique).

Au XIIIe s., la Poetria de Jean de Garlande classe les textes selon un système complet et complexe :

a.       la forme verbale : prose ou mètre ;
b.      la forme de la représentation : critère quicumque loquitur ;
c.       le degré de réalité de la narration : res gesta ou historia, res ficta ou fabula, res ficta quae tamen fieri potuit ou argumentum ;
d.      les sentiments exprimés : tragica, comica, satirica, mimica.

Ce sont toujours des triades élaborées en marge de celles de Platon et d'Aristote : la triade rhétorique des types d'éloquence, la triade de Diomède. Mais on ne troube pas encore trace de la triade romantique du dramatique, de l'épique et du lyrique.

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