Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 8
titre article
Marc Escola et Bénédicte Louvat

Corneille à genoux

Corneille on his knees
Pierre Corneille, Œuvres complètes, éd. André Stegmann [1963], précédé de « Vie et vocation de Pierre Corneille » par Romain Debluë, Paris : Les Belles Lettres, 2026. 1125 p. EAN : 9782251457598.

1Si vous avez fait vos études à la fin du siècle dernier, un exemplaire toilé de rouge doit s’en trouver encore sur l’un de vos rayonnages, parmi d’autres volumes de la collection « L’Intégrale » des éditions du Seuil qui voulait donner accès aux œuvres complètes des auteurs canoniques avec un appareil critique minimal. Et si vous êtes venu et venue aux Lettres au début de ce millénaire, vous vous serez peut-être désolé et désolée de ne pas pouvoir acquérir l’intégralité des œuvres de Corneille autrement que dans le coûteux triptyque de la « Bibliothèque de la Pléiade » procuré par Georges Couton — qu’une édition dirigée par Liliane Picciola, en cours de publication aux Classiques Garnier, renouvelle et remplace peu à peu1. On serait donc d’abord enclin à saluer l’initiative des Belles Lettres qui viennent de réimprimer l’édition des Œuvres complètes de Corneille établie en 1963 par André Stegmann — tout en s’étonnant que le Seuil ait renoncé à exploiter ce qui fut bien un long seller.

2À feuilleter le volume, on reste toutefois un peu circonspect en constatant que le livre se trouve réimprimé à l’identique2, sans que les notes et les (rares) références aient été un tant soit peu actualisées — si la langue de Corneille s’est encore éloignée de six décennies, on peut supposer que les éclaircissements proposés par l’éditeur accusent eux-mêmes le passage du temps ; les choix éditoriaux d’André Stegmann ou son apport aux études cornéliennes ne sont en outre nullement commentés, ni même simplement présentés3 ; et une mention en tête de cette nouvelle impression nous apprend qu’« en dépit de ses recherches, l’éditeur n’a pu retrouver les ayants droit d’André Stegmann », ce qui ne laisse pas de surprendre.

3Mais la surprise est ailleurs : comment donc les éditions des Belles Lettres, qui passent pour une maison acquise de longue date (1919) aux exigences de la philologie, ont-elles pu se laisser convaincre de confier le soin d’une nouvelle préface à un romancier suisse certes auréolé d’un doctorat en philosophie délivré par la Sorbonne mais que rien, manifestement, ne prédestinait à l’exercice ?

4Il vaut la peine de se plonger dans ce texte d’une soixantaine de pages signé par Romain Debluë sous l’intitulé « Vie et vocation de Pierre Corneille ». Comme le volume reprend ne varietur la chronologie établie par Stegmann ainsi que la traditionnelle (et très approximative) « Vie de Corneille » par Fontenelle, on pressent que l’ambition ne sera pas seulement biographique. De fait : on a affaire à un propos militant — celui d’un prosélyte, qui, tout à sa dévotion, n’a de cesse de confire le dramaturge.

Extinction de Corneille

5Dès les premières lignes placées sous le patronage de Barbey d’Aurevilly, le préfacier entonne l’antienne du « Crépuscule de Corneille » en déplorant que « le soleil du grand Corneille » se soit éteint « dans notre ciel », et en fantasmant une époque et un pays où « aucun collégien n’était sans pouvoir, bien ou mal, avec entrain ou ennui, réciter une dizaine de vers du Cid » — en oubliant qu’en ces temps bénis mais révolus, seule une infime portion de la population de ce même pays, et très largement sinon exclusivement masculine, accédait au collège4. À le suivre, on devrait dater de la fin des années 20 la chute de Corneille dans ce « gouffre d’indifférence » dont se désolait déjà Jean Schlumberger en 1936 dans Plaisir à Corneille — quelque chose aurait donc pris fin avec le Front Populaire et les congés payés. Qu’a-t-on fait de Corneille depuis lors ? Romain Debluë croit le savoir : il y eut dans les années 1960 les efforts de Serge Doubrovky (Corneille et la dialectique du héros, 1963) pour « repeindre au goût du jour », c’est-à-dire aux couleurs du « matérialisme dialectique » tout « l’œuvre cornélien » (au masculin, pour ceux qui savent écrire), dans des pages que « nul ne peut plus lire aujourd’hui sans sourire ». Et après ? Enfin Fumaroli vint, avec un « grand et bel ouvrage » (Héros et orateurs, 1990)5, pour éclairer « le lecteur » et « le conduire à une véritable intelligence de ce monde dont les signes ne se peuvent interpréter sans le secours de beaucoup de théologie et de philosophie catholique »6. Et ensuite ? Rien. « Exégète magistral » qui a livré à ses lecteurs « toutes les clés, grosses ou petites, qui permettent d’ouvrir et de pousser les portes de toutes les salles d’un palais immense et lumineux »7, Marc Fumaroli aura donc signé sur Corneille le livre définitif, le Testament où le préfacier des Œuvres complètes puise toute son inspiration. Au vrai, le disciple en épouse toutes les valeurs et jusqu’au ton, qui est celui des antimodernes des années 30 et, plus précisément, des tenants d’un « national-classicisme »8 dont Brasillach reste l’un des plus illustres représentants. Le Corneille publié en 1938 par ce dernier9 est au demeurant cité toutes les trois pages, aux côtés d’un essayiste qui, au temps de la Grande Guerre, sut mobiliser l’auteur d’Horace pour exalter l’héroïsme patriotique (Auguste Dorchain)10, mais aussi de Claudel qui n’aimait guère l’auteur de Pompée (« probablement le seul homme à qui l’on puisse pardonner un tel aveuglement »).

6Muni de ce suffisant viatique, et s’étant ainsi dûment signé, le préfacier peut se lancer dans une traversée de l’œuvre de Corneille, avec la prétention de corriger quelques « vieilles lunes inexactement cornéliennes » — sans s’aviser que ces lunes ont l’âge de ses propres lectures critiques : cela fait belle lurette que les études sur le théâtre classique ont eu raison des interprétations les plus plates du « dilemme » de Rodrigue, en plaçant par exemple Le Cid sous l’éclairage de la concurrence entre tragédie et tragi-comédie propre à la décennie 1630, au sein d’un système des genres en cours de recomposition et dont Corneille s’est fait le théoricien dans les Trois Discours sur le poème dramatique publiés en 1660. On ne s’emploiera pas ici à dénoncer l’une après l’autre les approximations du préfacier, pour les rapporter à la cohorte d’études (et d’éditions) produites depuis le livre de Marc Fumaroli, tous travaux passés ici par pertes et profits ; on ne s’attardera pas non plus à souligner la contradiction entre le regret affiché qu’on ne lise plus que « trois ou quatre pièces » de Corneille et la réalité de la méthode, qui se donne comme terrain d’application la seule triade formée par Le Cid, Polyeucte et Suréna. On ira droit à l’essentiel : quel Corneille le préfacier prétend-il donner à lire au public de cette édition qu’il rêve de voir entre toutes les mains11 ?

La gloire et la grâce

7Le propos consiste à envisager l’œuvre dramatique comme une propédeutique puis une chambre d’échos à l’entreprise chrétienne du dramaturge : sa patiente traduction de L’Imitation de Jésus-Christ (1651-1654), au lendemain de Polyeucte et Rodogune. Pour le dévot préfacier (qui ne semble pas s’aviser que cet intervalle est aussi celui des troubles de la Fronde, qui interrompirent la vie théâtrale), il n’y a pas deux Corneille — « le traducteur mystique d’une part, et l’orgueilleux dramaturge d’autre part, toute sa vie occupé à fabriquer des monstres de volonté, de vertu, enragés d’honneur et de gloire mondaine ». Si le dramaturge a donné plusieurs années de labeur à traduire l’œuvre aujourd’hui attribuée à Thomas a Kempis, c’est qu’il a « retrouvé » dans L’Imitation « les pensées qui furent toujours les siennes, et les principes obscurément recteurs des destinées de ses héros »12. C’est dans ce poème chrétien que tel vers fameux de Cinna « prend son sens véritable », que figure encore « la clef du comportement » de Polyeucte, que se trouve surtout « la véritable source enfin dévoilée de ces forces inépuisables et souvent inéluctables qui semblent mouvoir tant de héros cornéliens ». Et si Corneille est revenu au théâtre avec Œdipe (1659), ce n’est pas pour répondre à la demande du grand vainqueur des soubresauts du moment — Nicolas Fouquet, dont le nom n’est pas même évoqué —, c’est que le dramaturge « dut sentir, au plus profond de son âme, qu’il pouvait espérer recevoir la grâce d’être, encore, un poète ad majorem Dei gloriam ». À la faveur d’un douteux rapprochement entre L’Imitation et la mimèsis aristotélicienne, le préfacier peut poser sans sourciller que « pour un dramaturge catholique, traduire L’Imitation de Jésus-Christ, c’est désigner l’horizon où peut enfin se résoudre la querelle de la moralité du théâtre, c’est désigner en quelque sorte la Croix comme la solution de ce débat du reste oiseux », et « rendre la notion de gloire, si partout présente (sic) dans l’œuvre de Corneille, à sa perspective proprement théologique »13. Et ainsi jusqu’à l’ultime chef-d’œuvre : Suréna, « suprême cantilène mélancolique de l’amour en exil sur la terre, de l’amour refusé par le monde » — cet amour qui est « un signe de la grâce de Dieu » dont le monde ne veut pas, mais « qui manifeste aux yeux de tous, par l’entrelacement nécessaire en [lui] pour son plein épanouissement, du don reçu et d’un acte de liberté (le consentement), la magnanimité des élus »14. Le prosélyte se montre ici plus zélé que son directeur de conscience : Marc Fumaroli n’avait pas osé identifier aussi complètement la grâce amoureuse à la grâce chrétienne. Ce qui nous vaut de fortes formules, dont on se demande ce qu’elles peuvent bien nous apprendre sur le théâtre de Corneille :

Le conflit cornélien n’est toujours si violent que parce qu’il est déchirant, qu’il brise ou menace de briser ce qui est le fond même de l’univers de ce grand poète : l’unité de l’homme, et l’unité de l’humanité, qui sont toutes deux, toujours, réunion des hommes et de l’humanité avec Dieu. “Qu’ils soient tous ensemble, comme vous, mon Père ! êtes en moi, et moi en vous” (Jn xvii, 21) : l’important étant ici le “comme”, l’unité de l’homme et celle de l’humanité ne prenant sens que par rapport à l’unité trinitaire de la vie divine, en référence à elle, car elles sont toutes en vue d’elle, et pour elle, et par elle15.

Corneille mis hors-jeu

8C’est que, de théâtre, il n’est au fond jamais question dans ce glacial vestibule sans tréteaux ni gradins où l’on ne voit guère luire qu’un ostensoir. Corneille eût-il écrit des poèmes épiques plutôt que dramatiques, eût-il été romancier, que le propos du préfacier ne s’énoncerait pas autrement. À peine un mot sur les dramaturges contemporains : les Hardy, Rotrou, Mairet, Du Ryer, Scudéry sans lesquels le théâtre de Corneille n’eût pas été ce qu’il fut — le brillant préfacier ne les évoque que pour les agonir ; et si Racine au moins est mentionné, c’est pour l’allusion attendue à la compétition entre les deux Bérénice que le préfacier n’a jamais pris le temps de comparer vraiment — il aurait eu à s’interroger sur ce qui peut bien séparer une comédie héroïque d’une tragédie. Quant à Molière, il est présenté, au mépris de toute exactitude, comme l’« ami bon et généreux » et le « soutien indéfectible » de Corneille. On croit rêver.

9Même silence sur les mises en scène16, la postérité et les appropriations successives de l’œuvre du dramaturge17. Tout entier habité par la mission de léguer la foi qu’il a lui-même reçue, le prédicateur ne se demande pas un instant de quelles informations un lecteur de Corneille peut aujourd’hui avoir besoin : si la grâce pourvoit à tout, quel besoin d’un vrai savoir ?

10Passés les instants de stupeur dans lesquels ces pages ont pu nous plonger, on s’interroge sur la collection des « Classiques favoris » qui a voulu accueillir pareil propos. Et l’on s’avise alors qu’elle est dirigée par l’impayable Maxence Caron, capable de la présenter en ces termes, et sans rire, sur la couverture de chaque volume :

En un temps qui patauge dans l’ineffable consommé de contemporains indéfiniment exorables dont la vacuité ne craint jamais de venir pavoiser dans le paradigme, en une ère de l’indiscernable et de la quantité qui fourmille sans jamais exulter, nous restituons, pure, la singularité.

11La propre présentation du personnage sur le site des éditions Les Belles Lettres est de la même eau, singulièrement impure — tout y est exact, et il n’y a toujours pas le mot pour le rire :

Maxence Caron est né en 1976. Agrégé de philosophie à 22 ans, il est Docteur ès Lettres à 26 ans. Sur décision de C. Lévi-Strauss, J. d’Ormesson et M. Fumaroli, il reçoit au même âge et pour ses jeunes œuvres le prix de philosophie de l’Académie française. Il a 29 ans lorsqu’en 2005, rompant avec toute carrière académique, il rédige La Vérité captive : ce livre d’avant-garde est le premier volume d’un Système nouveau des arts et de la pensée. Il achève ce Système considérable quinze ans plus tard, à 44 ans, puis, établissant une littérature nouvelle, écrit les 42000 versets du Chant cathédral. Forte à ce jour d’une soixantaine d’ouvrages et d’une centaine de vastes poèmes, dont beaucoup sont aussi longs que des livres, l’œuvre de Maxence Caron contient tous les genres littéraires : aux traités de philosophie monumentaux s’ajoutent ainsi les grands poèmes, les romans, satires, journaux, les livres de littérature, de musique ou d’aphorismes, tous étroitement reliés entre eux. Directeur de collection aux Éd. du Cerf pendant 12 ans, éditeur chez R. Laffont pendant 10 ans pour la collection « Bouquins », Maxence Caron est éditeur aux Belles Lettres depuis 2015, où il dirige la collection des « Classiques favoris »18.

12On découvre que les autres titres de la collection ont été confiés à des personnalités de la même engeance — Romain Debluë déjà pour une édition de La Croix de Jésus de Louis Chardon (1647) ; mais aussi que les deux hommes multiplient sans vergogne les éloges croisés du génie et de l’œuvre de l’autre, en communiant dans la même haine du monde académique pour rendre le même culte à Marc Fumaroli19.

13Et l’on apprend finalement que la vénérable maison d’édition a cru devoir fêter son Centenaire en avril 2019 à… la Sainte-Chapelle20.

*

14On aura compris qu’il est peu d’exemple d’une préface aussi complètement vaine, et qui desserve aussi absolument l’œuvre qu’elle entend présenter — de telles pages donneraient plutôt envie de noyer la grenouille dans le bénitier. Corneille pour sa part en a vu d’autres, et il s’en remettra. Quant aux Belles Lettres, on voudrait inviter ses responsables à un peu plus de vigilance — si du moins Les Belles Lettres entendent le rester.