Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Septembre 2026 (volume 27, numéro 8)
titre article
Pierre Damamme

Paul Gadenne ou « l’intériorité rayonnante »

Paul Gadenne or "Radiant Interiority"
Paul Gadenne, Carnets (1937-1947), préface de Didier Sarrou, Paris, Éditions des Instants, 2026, 912 p., EAN 9782491008215.

1 Dans ces carnets inédits couvrant les années 1937 à 1947, récemment parus, Paul Gadenne affirme à plusieurs reprises que son ambition n’est pas d’écrire une œuvre littéraire, mais, plus modestement, de consigner les faits, les rêves et les réflexions qui rythment son quotidien. Avis aux lecteurs : « La littérature n’a pas droit d’entrée ici. » (p. 721), « Un journal n’est pas une œuvre. » (p. 832), « Au fond je n’écris ici que par devoir, sans ordre, et aussi mal que possible. » (p. 878). Impossible de savoir si Paul Gadenne envisageait la publication future de ses carnets. De son vivant, il n’a pas souhaité en publier certaines pages malgré la proposition de Gaëtan Picon, craignant peut-être d’intéresser peu de monde au spectacle de sa vie (p. 777). Le destinataire de ces mises en garde pourrait bien n’être en fin de compte que Gadenne lui-même si le journal répond avant tout à une ambition intime. Il s’agirait alors pour Gadenne de s’autoriser à écrire vite et « mal », en privilégiant l’intérêt documentaire plutôt que la recherche esthétique.

2 Cette création n’est pas pour autant simple récréation. Écrire n’amuse pas vraiment Gadenne (« par devoir »). S’il est prêt à sacrifier la beauté, c’est pour mieux révéler la vérité. La connaissance, celle du « moi » et du monde, reste son objectif principal. Les faits, rien que les faits ? Sans doute, si on les envisage moins comme de simples événements que comme des « faits de l’âme » (p. 233), à même d’aider à mieux cerner l’énigme de l’existence ou, pour parler comme Saint-John Perse, « le mystère où baigne l’être humain1 ». C’est cette tentative d’élucidation qui intéresse Gadenne lorsqu’il évoque des situations ou des êtres, ce qui implique un effort de sincérité mais aussi une profonde empathie, une sensibilité toujours à vif pour « mettre au jour les arrière-pensées » (p. 901). Les apparences ne suffisent pas à cet écrivain en quête de profondeur. La réalité mérite à ses yeux d’être explorée et questionnée ; chaque geste et chaque situation restent à interpréter. Rien ne mérite d’être noté qui ne soit directement enraciné dans l’existence et qui ne permette de mieux comprendre le cheminement d’une pensée, la naissance ou le caprice d’une émotion. Les faits ne valent également que par le retentissement qu’ils ont dans la conscience de l’écrivain. Les notations doivent révéler à la manière d’un sismographe les sentiments de celui qui écrit. André Gide, dans cette perspective, fait figure de repoussoir : « Comme le Journal de Gide est sec ! Jamais une notation humaine, un émoi. Des faits extérieurs, des gestes, uniquement. J’ai fait ceci, cela. Jamais une petite illumination devant la vie. Tout reste intellectuel chez lui. » (p. 231)

3 Bien qu’il poursuive avant tout un but personnel, l’auteur doit éviter également l’écueil de la vanité, de la complaisance à soi, de l’orgueil : « Tenir un journal : idée ridicule. C’est paraître se donner trop d’importance. Mais on peut donner des points de repère, ne serait-ce que pour consacrer l’infidélité à soi. » (p. 189). Si Gadenne refuse à ses notes le statut de journal, c’est peut-être finalement pour des raisons moins esthétiques que morales (p. 732). Le journal risquerait en effet de devenir un instrument de mise en scène de soi, au service d’une image avantageuse. Or, pour Gadenne, il s’agit moins de se faire valoir que de se connaître. Mieux vaudrait donc une écriture négligée qu’une prose travaillée jusqu’à la complaisance, où l’écrivain se regarderait écrire.

4 Pour « ne pas vivre comme un homme sans mémoire » (p. 15), Gadenne note ainsi ses rêves, ses réflexions et ses observations sans chercher à se justifier : « Ceci n’a rien d’un réquisitoire bien entendu. Je cherche simplement à me rappeler ce qui donne leur couleur à ces journées, le pourquoi de nos tristesses, et ces notes ne peuvent servir qu’à moi. » (p. 900) Une ambition raisonnable, en somme, pour cet homme à la sensibilité exacerbée, désireux avant tout de s’orienter dans l’existence, avec son carnet pour boussole.

Choses vues

5 Priorité, donc, à l’observation ! Rien n’échappe au regard attentif de l’écrivain soucieux de noter non seulement les scènes qu’il a vécues, mais aussi de restituer leur « couleur », leur intensité, leur retentissement dans la conscience. Tout naturellement, c’est la vie quotidienne qui intéresse Gadenne : les conversations, les rencontres, les visites ou les sorties, par exemple. Il faut reconnaître à l’écrivain le même « amour du détail » qu’il prête à William Faulkner : « Amour du détail chez Faulkner. C’est un peu ce qui fait l’artiste, au moins chez lui. Imagination attachée au détail des choses, des impressions, à la minutie. » (p. 865)

6 C’est la nature qui retient de manière privilégiée l’attention de Gadenne. Tantôt la couleur d’une fleur ou la forme d’une plante l’émerveillent, tantôt le vol d’un oiseau ou la vue d’un papillon. Le journal devient jardin. Gadenne y accueille avec un émerveillement sans cesse renouvelé toutes les merveilles de la création. La nature immuable est pour lui une source de paix et de réconfort dans un monde de plus en plus troublé. Pour décrire cet enchantement, seule la magie du Verbe est assez puissante. Les figures d’analogie abondent alors sous sa plume : « Jardins accablés de fleurs vives, traversés de fusées, rougeoyants d’un incendie paisible et profond comme une pièce d’eau installée. » (p. 926), « Hortensias à peine fleuris… Parasols à la surface d’un vert plus tendre que tous les verts » (p. 750), « Ombre des palmiers sur le mur, cet éventail de couteaux. » (p. 491), etc. La langue devient poétique et transforme ce vivier de créatures en vivier d’images. On pourrait croire à une notation tout droit sortie d’un recueil de Saint-John Perse : « Mouettes lancées horizontalement comme des flèches de lumière dans l’air translucide et bleu pâle au-dessus du fleuve. Trois, quatre, qui se suivent, se poursuivent, disparaissent en un clin d’œil. Il reste le souvenir d’un sillage de lumière — une bouleversante innocence de plumes. » (p. 911) Envol poétique : la plume de l’oiseau et la plume de l’écrivain ne semblent faire plus qu’une. Et la lumière fut ? La métaphore revient pour parer la nature d’une grâce presque divine et la transformer en paradis. Loin de se réduire à un simple spectacle, la nature s’offre et s’éprouve en effet « comme une présence avec laquelle on ne risque jamais de s’ennuyer, — comme un être qu’on ne cesse de recevoir. » (p. 779) C’est pourquoi Gadenne ne peut supporter le vue de son voisin qui « tous les jours trouvent à couper, cisailler, tailler » les plantes du jardin, le privant non seulement d’une belle vue, mais aussi, plus profondément, de toute forme de rédemption possible (p. 939). Si Gadenne considère les actions du vieil homme avec autant de sérieux et de gravité, ce n’est pas seulement parce qu’elles dérangent sa tranquillité, mais parce qu’en saccageant la nature, le jardinier rompt aussi le lien entre l’homme et Dieu et signe « le divorce de l’homme d’avec la nature » (p. 498).

7 Qu’il s’agisse d’admirer l’enchevêtrement des branches d’un arbre, le reflet des lumières sur les feuilles des acacias ou le chant d’un oiseau, les notes des carnets reflètent donc l’existence concrète et matérielle des choses. Telle est la vocation même du roman pour Gadenne : « Le roman […] est l’art du concret. Il me donne le concret avec plus d’intensité souvent que la vie même.2 » C’est pourquoi on pourrait voir dans les notes des carnets une sorte de prémisse des romans que Paul Gadenne écrit en parallèle. Elles procèdent déjà du roman — et le précèdent — en s’attachant à ressaisir la réalité observée dans la plus grande précision du détail. Les carnets de Gadenne, pour cette raison, nous ouvrent ainsi les portes de l’atelier même de l’écrivain.

À la recherche du temps perdu

8 D’autres que le jardinier s’opposent à la tranquillité de Paul Gadenne. De nombreuses notes des carnets sont ainsi consacrées à tous ceux qui font perdre un temps précieux à l’écrivain. Henry de Montherlant vitupérait les « biophages », « ceux qui rongent, qui dévorent notre vie3 » en nous détournant de notre part essentielle et en nous faisant perdre notre temps. Paul Gadenne s’attriste des « Cloportes » qui gâchent sa vie par leur présence importune (p. 844). Ainsi, c’est surtout au drame du temps perdu ou gâché que s’attache cet admirateur de Proust. Il ne cache pas sa déception au contact des uns et des autres. Les disputes, les conflits ou les querelles sont nombreuses dans ces pages marquées souvent par la tristesse et une certaine désillusion. Toutes ses contrariétés, présentées comme un « supplice », prennent une dimension hyperbolique : non seulement, l’écrivain est privé du simple plaisir de vivre, mais aussi de la possibilité même d’écrire (p. 859). Dans ces conditions, l’écriture devient un chemin de croix car elle exige une solitude et une sérénité dont l’écrivain se trouve régulièrement privé.

9 La santé fragile de Paul Gadenne peut également le détourner de son travail. On le voit ainsi quelquefois se plaindre des souffrances qui l’accablent et qui l’empêchent de travailler. La maladie n’est plus alors seulement un danger pour le corps, mais pour l’âme car « le propre de ces états est de supprimer tout désir, de faire de la vie un désert. » (p. 475). L’envie d’écrire disparaît en même temps que l’élan vital s’amenuise. Gadenne évoque parfois la bataille que se livrent le corps et l’esprit : « Je maudis mon corps pour sa faiblesse. Hélas, je me lève à peine et je rêve d’aventures guerrières. » (p. 724) L’aventure de rêve n’est, hélas, qu’un rêve d’aventure, sauf à devenir vampire : « j’ai un appétit de santé atroce, je voudrais prendre la santé des gens » (p. 775).

10 C’est sa propre vie pourtant que Gadenne se dit prêt à donner alors qu’il assiste aux derniers jours de son père. Toute sa douleur s’exprime dans ce don impossible car « voir mourir est pire que de mourir soi-même » (p. 562). Gadenne regrette les quelques jours seulement passés auprès de son père. Le temps vient à manquer, une fois encore. Plusieurs pages sont consacrées à cette agonie que Gadenne décrit avec beaucoup de minutie. Le corps se transforme sous sa plume en machine déréglée : le bruit de la gorge est celui « d’un soufflet de forge » (p. 570) et la respiration a un « rythme de machine sous pression » (p. 576). Les pages consacrées à la mémoire et à la mort de son père sont sans doute parmi les plus belles et les plus touchantes des carnets parce que Gadenne y regarde la mort en face, avec lucidité et courage, et parce qu’il y fixe avec simplicité les derniers instants d’un être cher : « Je comprends soudain, agenouillé à son chevet, près de ma mère, ce que signifie l’expression : recueillir son dernier soupir. Ce dernier soupir de mon père j’en connais pour toujours la douceur, la forme précise, et le moment exact : celui où le dernier rayon s’est enfin retiré du mur, avec l’ombre des feuilles… Et dans la maison, à l’abri des platanes, aussitôt il a fait nuit. » (p. 580). Gadenne s’ouvre alors à une nouvelle conception de la vie et du temps : « Savoir perdre du temps. Le temps est fait pour être perdu. » (p. 582). À la hantise du temps perdu répond progressivement l’idée que le temps passé auprès des siens, dans la disponibilité aux autres et à l’instant vécu, échappe à la logique de la perte pour devenir porteur d’une valeur propre.

Un rêve d’harmonie universelle

11 Le temps est finalement bien employé s’il nous permet d’être avec ceux qu’on aime et qu’on chérit. Chez Gadenne, le besoin de solitude le dispute à une aspiration fraternelle. La même lamentation revient tout au long des carnets. Gadenne déplore le relâchement des liens d’amitié ou l’incompréhension entre les hommes. La maladie n’empêche pas seulement l’écriture, elle sépare des êtres qu’on aime. Or Gadenne aspire à « agir et [se] mêler aux hommes » (p. 757). Rien ne l’inquiète plus que l’éloignement et la séparation, qu’ils prennent la forme, sous sa plume, du « brouillard » (p. 742), d’une « barrière » (p. 519) ou même, implicitement, d’un « océan » (p. 731). L’espoir de pouvoir revoir et retrouver tous ceux que la vie a éloignés ne le quitte pas. Gadenne ose croire que l’amitié peut résister aux divergences idéologiques : « Je ne suivais pas leur politique, mais j’espérais bien un jour les retrouver un jour après la guerre quelque part sur les rivages de l’Amitié », explique-t-il en songeant à Pierre Drieu la Rochelle et à Robert Brasillach (p. 731). S’il y a un héroïsme chez Gadenne, il réside peut-être dans cet espoir inaltérable d’un salut et d’une réunion possibles. Ce n’est pas l’ennemi qu’il faut vaincre, mais l’idée même d’hostilité. Une phrase entendue en rêve résume cet enseignement : « Quand bien même toutes les pierres de ma maison tomberaient sur moi, je tâcherais encore de m’en faire des amis. » (p. 816)

12 Ce courage ne ressemble pas à celui qu’on trouve au milieu d’un champ de bataille, il s’éprouve dans chaque rencontre, au quotidien. C’est une lutte incessante à mener pour voir « dans chaque être une possibilité magique de bonheur » (p. 781) et ce même lorsqu’on se heurte à la violence et à la bassesse des hommes. Elle exige une empathie considérable pour établir avec chacun un contact privilégié. C’est la mission même que Gadenne assigne au romancier, celle de chercher à comprendre « comment on peut entrer en rapport avec un être sans l’avilir ou sans s’avilir ; comment, plus simplement encore, on peut établir le contact, et le maintenir4 ». La mission de l’écrivain se confond alors avec celle de l’homme, dans un même élan humaniste, dans un même désir de compréhension et de fraternité.

*

13 Dans l’une de ses notes, Paul Gadenne se demande quelle attitude avoir à l’égard du passé : « N’est-ce qu’une collection de moments disparus et sans valeur, n’ayant laissé de trace nulle part — ou une gerbe qu’il faut s’efforcer de garder bien nouée, pour la déposer un jour aux pieds de Dieu. » (p. 648) Entre ces deux hypothèses, l’écrivain ne tranche pas. Les carnets portent la trace de cette indécision. Leur intérêt tient moins à une force d’expression qu’à un effort constamment repris pour éclairer un quotidien parfois sombre et décevant. Gadenne n’est pas un moraliste. Il refuse le ton sentencieux qui fige le réel autant qu’il se détourne des formules closes, brillantes mais définitives, qui risqueraient d’en limiter la complexité. Ses réflexions restent souvent à l’état d’esquisse, appelées à trouver plus tard leur forme dans le roman.

14 Avant l’originalité ou la beauté, c’est la justesse que recherche Gadenne dans ses notes, notamment pour saisir la complexité des rapports entre les êtres. On appliquerait volontiers à lui-même sa formule sur Kafka : « K. ou l’intériorité rayonnante. De moi au monde. — Intuition et souci de l’autre, au travers de lui-même. » (p. 830) Voilà une expression qui conviendrait bien à Gadenne lui-même, toujours soucieux de comprendre autrui et le monde par un effort de sympathie. Au rebours des philosophies de l’héroïsme (Drieu la Rochelle, Montherlant), Paul Gadenne cherche moins à cultiver la force ou l’énergie que l’humilité, seule à même de vous maintenir dans un état de grâce. Il n’a pas non plus la tentation d’embrasser les philosophies de l’absurde (Sartre, Camus) car la vie et l’homme conservent pour lui une sorte de beauté et de bonté miraculeuses, écrites pour l’éternité. Bien qu’il raconte ses déceptions et ses douleurs, Gadenne ne semble jamais sombrer dans un désespoir complet. Au bout du tunnel, il aperçoit la lumière : « Toujours croire que la lumière nous sera rendue, que nous ne faisons que traverser un tunnel. » (p. 596) C’est pourquoi ses carnets restent marqués par une forme d’optimisme et d’espérance. Aussi cruelle et pénible que puisse être la réalité, l’écrivain conserve sa foi intacte en un avenir meilleur. Peut-être ces carnets inédits permettront-ils finalement aux lecteurs de redécouvrir Gadenne et de le faire émerger à nouveau de ce long « tunnel » où il a été partiellement relégué.