
L’imagination littéraire comme force émancipatrice
1Rédigées entre novembre 2019 et juin 2020, les lettres de l’écrivaine et universitaire iranienne Azar Nafisi à son père décédé apparaissent brûlantes d’actualité, voire prophétiques dans leur analyse de la banalité du mal. Elles sont aussi le lieu de défense et illustration de la littérature, et des moyens qu’elle met à notre disposition, écrivains comme lecteurs, pour ne pas céder à la tentation facile du renoncement.
2Ces cinq lettres, dont le germe est né en octobre 2016 à l’aube du premier mandat de Donald Trump, se présentent comme des méditations conjointement autobiographiques et littéraires, inspirées par les événements emblématiques de la période : les émeutes sanglantes contre la République islamique en Iran, les manifestations consécutives à l’assassinat de Georges Floyd, la pandémie de Covid19, l’exacerbation du conflit israélo-palestinien… Azar Nafisi actualise ainsi la proposition fondatrice de Jean-Paul Sartre : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent1 ». Simultanément elle renouvelle et dépasse la conception existentialiste de l’engagement en ne prônant pas « une littérature résistante, mais […] la littérature comme résistance » (p. 26). Ainsi le fil rouge de Lire dangereusement est la puissance de l’imagination fictionnelle comme arme émancipatrice, en écho et prolongement à La République de l’imagination 2, où l’autrice convoquait ses auteurs américains favoris, le Mark Twain des Aventures d’Huckleberry Finn, Sinclair Lewis, Carson McCullers, James Baldwin. Azar Nafisi y affirmait déjà :
Les histoires ne sont pas que fuites dans le rêve ou instruments de pouvoir et de contrôle politique. Elles nous relient à notre passé, elles nous fournissent une vision critique du présent et nous permettent de ne pas concevoir nos vies uniquement comme elles sont, mais comme elles devraient être ou pourraient devenir3.
3Dans Lire dangereusement, Azar Nafisi convoque à nouveau les auteurs qui ont joué un rôle fondateur dans la construction de son identité littéraire, humaine et politique : Salman Rushdie, Platon, Ray Bradbury, Nancy Hurston, Toni Morrison, David Grossman, Elliot Ackerman, Elias Khoury, Margareth Atwood, James Baldwin, Ta-Nehisi Coates. Chaque page nous parle d’émancipation : l’autrice réfléchit aux fondements d’une démocratie authentique, entendue comme une société où la vérité ne se confond pas avec le discours de ceux qui sont au pouvoir. Sa réflexion se rapproche en cela de celle de Rancière4, pour qui la démocratie est un processus de dépassement des assignations sociales davantage qu’un mode de gouvernement ou un consensus social. La création littéraire, dans cette optique, est le lieu de la remise en question des dominations, quelques formes qu’elles prennent, et de leur déconstruction. Elle est provocation, à la fois en direction du pouvoir mais également de nous-mêmes. « Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont la littérature et l’art résistent aux instances de pouvoir – non seulement les rois et les tyrans du monde, mais les tyrans en nous aussi » (p. 26). Face à cette provocation, la violence et l’indifférence sont les deux armes qui peuvent réduire les écrivains au silence. La violence s’exerce dans les sociétés totalitaires – la fatwa lancée sur Salman Rushdie en est l’exemple emblématique ; dans les états démocratiques contemporains, on s’adonne à la consommation de masse plutôt qu’à la littérature. Dans les deux cas, Azar Nafisi invite à la vigilance. Les sociétés dystopiques décrites par Ray Bradbury et Margareth Atwood sont basées sur des faits existants ou ayant existé ; bien que Margareth Atwood situe la république de Gilead aux États-Unis, de nombreuses Iraniennes s’identifient aux servantes écarlates. Le totalitarisme et la démocratie sont des choses universelles, insiste Azar Nafisi (p. 190), et parfois réversibles. La liberté et la vérité induisent l’inconfort ; le totalitarisme a ceci de séduisant qu’il offre une forme de sécurité : « la promesse du dictateur, c’est le renoncement à toute responsabilité vis-à-vis de la vérité » (p. 63).
4La littérature comme résistance nécessite aussi de se déprendre de tout ancrage manichéen. S’opposer au totalitarisme, au racisme, à l’oppression des minorités, c’est d’abord défendre l’humanité de et en chacun de nous ; les personnages de fiction sont ainsi convoqués comme autant de sensibilités et d’intériorités complexes, parfois antagonistes. Azar Nafisi se refuse à opposer les bons et les méchants, car l’écrivain n’a pas vocation à produire de l’idéologie mais, au contraire, à « poser des questions sans réponse » (p. 229). Elle pointe une forme de proximité entre République islamique iranienne et États-Unis trumpistes, proximité qui s’incarne dans la méfiance voire la haine de l’autre, cet « état d’esprit absolutiste » (p. 24) qui s’oppose au dialogue ou à l’acceptation de la différence et fonde son autorité sur la désignation de l’ennemi. L’ennemi, c’est d’abord celui qui remet en question le discours établi, et par là même cherche à transformer le monde ; c’est pourquoi l’imagination fictionnelle apparaît si dangereuse. Azar Nafisi cite à l’appui le chef des pompiers de Fahrenheit 451 : « Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique […] n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question : proposez-lui-en un seul. » (p. 65). À l’inverse, l’imagination permet de se projeter dans l’autre, de s’identifier même à l’ennemi désigné. Les pages consacrées à Une femmes fuyant l’annonce de David Grossman explorent la proximité dans l’humanité entre les protagonistes israéliens et palestiniens et s’intéressent à la création d’un espace universel comme recherche d’une troisième voie entre victime et agresseur (chaque statut étant réversible). Ceci n’exclut pas la lucidité : cette troisième voie peut échouer devant l’intensité de la souffrance subie ; « mais enfin, elle semble bel et bien être notre meilleure option » (p. 136).
5La pensée d’Azar Nafisi est aussi une pensée de l’altérité. Elle fait écho aux théories de Levinas fondées sur le refus inaugural de l’objectivation d’autrui dans lesquelles l’autre est d’abord appréhendé comme visage5 ; les personnages littéraires que l’autrice convoquent en sont autant de concrétisations, d’appels au lecteur à saisir l’humanité de l’autre jusque dans l’étrangeté qu’il semble nous opposer. Le processus d’identification littéraire ne fonctionne pas ici comme une réassurance réconfortante mais permet de faire l’expérience d’être l’autre, voire, pour paraphraser Paul Ricoeur, de se voir soi-même comme un autre. S’identifier aux personnages victimes du racisme systémique contre les Afro-américains, tels que les imaginent Toni Morrison, Nancy Hurston ou James Baldwin, ce n’est pas uniquement adhérer à un nécessaire réquisitoire contre la violence faite à une part de l’humanité, c’est également engager une réflexion sur nous-mêmes et sur notre propension à reléguer autrui dans le camp de l’ennemi. Paradoxalement, c’est à partir de cette déstabilisation vécue dans l’expérience fictionnelle qu’Azar Nafisi tire une réassurance et une forme d’optimisme lucide : « Tant que nous sommes capables d’imaginer, nous demeurons libres » (p. 120).

