
La biographie shakespearienne : le non-savoir comme méthode
1S’il y a bien une chose dont nous n’avions sans doute pas besoin, c’est d’une nouvelle biographie de Shakespeare. Il est déjà remarquable que tant d’essais historiographiques aient été consacrés à un homme dont nous savons si peu de choses, et dont la vie ne fut pas vraiment passionnante — pour autant qu’on puisse en juger. Jusqu’à plus ample information, son existence fut bien éloignée du destin d’un Christopher Marlowe. Qui en effet se refuserait à lire l’histoire d’un homme qui prend part à des bagarres de rue, se lance dans la fabrication de fausse-monnaie, devient l’espion de la reine, et meurt à vingt-neuf ans dans un bar douteux, un couteau fiché dans l’œil ? On ne saurait rêver meilleur scénario.
Une existence sans biographèmes
2Les rares documents conservés sur la vie de Shakespeare nous assurent platement de l’existence biologique et bureaucratique de cet homme, mais guère davantage. Il a vécu, il a plaidé, il a acheté des biens, il est mort. Voilà pour les certitudes. Mais qu’en est-il de sa personnalité, de son caractère, de sa psyché, qui forment, somme toute, le matériau d’une biographie ? Shakespeare ne nous a laissé ni lettres ni journaux intimes ; nous n’avons hérité d’aucune histoire sensationnelle à son sujet, et pas davantage d’actes d’accusation. Seulement des registres d’église et quelques fades documents juridiques.
3La liste n’est pas tout à fait exacte : il faut aussi compter avec les portraits. Qui ne les a pas en mémoire ? Un homme d’âge moyen, chauve, qui refuse de couper les cheveux qu’il garde à l’arrière et sur les côtés ; une sorte de chef de bureau récemment divorcé qui aurait décidé de pimenter son apparence en s’offrant une boucle d’oreille. Par contraste, le seul portrait conservé de Marlowe — qui, soit dit en passant, n’est peut-être pas le sien (mais c’est une autre histoire) — présente un jeune voyou séduisant, avec un éclat de malice dans les yeux. Will, en revanche, nous regarde d’un œil vide, sans expression. Une personne, pas une personnalité. Les archives de la vie de Shakespeare ? Zōē, et non pas bios : une existence sans biographèmes.
Le non-savoir comme méthode
4Et pourtant, c’est peut-être précisément dans cette tension que réside l’intérêt de toute biographie du dramaturge. Les images de Shakespeare suscitent deux réactions immédiates et contrastées : c’est Shakespeare et qui était Shakespeare ? C’est ce mélange étrange de reconnaissance et d’inconscience qui est à la source du magnétisme unique de Shakespeare, ou qui constitue le ressort de la fascination qui pousse les écrivains à revisiter sans cesse sa vie. L’attrait de William Shakespeare tient à ce qui n’est pas donné plutôt qu’à ce qui nous est accessible. Dans l’espace vide ménagé entre les contours secs et factuels d’une existence humaine, il y a place pour notre imagination, nos désirs, nos questions, nous-mêmes. C’est aussi entre ces mêmes lignes que vivent les pièces et poèmes de Shakespeare — l’ensemble des œuvres qui nous relient à lui parce qu’elles sont à la fois les siennes et les nôtres.
5Qu’en est-il alors du Shakespeare de Philippe Forest ? L’essai publié sous le titre Quelqu’un, tout le monde et puis personne diffère de tout autre biographie de Shakespeare. Non pas tant parce qu’elle rompt avec la tradition que parce qu’elle place au premier plan les dynamiques décisives de la projection de soi, de l’imagination et des questions sans réponse. Au lieu de taire les lacunes, Philippe Forest embrasse l’espace entre les lignes pour en faire une caisse de résonance. Il fait droit à l’imagination et à la spéculation comme à la subjectivité du biographe, passées au prisme de l’expérience qui fut d’abord celle d’un lecteur. Loin de chercher à maîtriser les sources, Philippe Forest érige le non-savoir en méthode.
6Par méthode du non-savoir, j’entends la volonté de l’auteur de s’attarder dans une nappe de brouillard et d’incertitude, et l’invitation lancée aux lecteurs pour l’y rejoindre. « Vous me suivez ? » demande Philippe Forest. « Moi-même, je m’y perds un peu » (p. 106). La formule ne vient donc pas dénoncer l’amateurisme du biographe : Philippe Forest connaît son sujet. La texture du livre évolue constamment — à la façon d’un kaléidoscope qui nous ferait passer de l’abstrait au concret, de la spéculation aux considérations objectives — mais dans les moments où l’ouvrage file une veine historique, son auteur fait montre d’une compréhension nuancée de questions complexes, à l’instar de la Réforme à l’échelle européenne ou de la politique dynastique anglaise du xvie siècle. En invoquant le non-savoir comme méthode, on cherche moins encore à suggérer quelques compromissions avec les théories du complot shakespeariennes. Philippe Forest est assez conscient de l’existence de cette forme de sous-culture para-académique, et il la tient clairement à distance — au grand soulagement de son lecteur. Le procès en paternité régulièrement intenté à Shakespeare relève de l’anti-intellectualisme ; il est plus courageux, plus audacieux, et surtout plus honorable, d’accepter la part d’inconnaissable qui s’attache à la genèse des œuvres, que de prétendre « résoudre » l’énigme de façon douteuse, en affirmant que l’establishment académique a toujours caché un atout dans sa manche…
Un fantôme dans la maison
7Il faut entrer dans Shakespeare. Quelqu’un, tout le monde et puis personne comme dans une maison hantée ; ses chapitres sont autant de pièces jalonnées des artefacts de la mémoire personnelle de l’auteur, de quelques confidences et d’autant d’obsessions. Shakespeare est le nom de ce fantôme qui s’échappe d’une pièce à l’autre, apparaît dans les miroirs avant de disparaître aussitôt, qui chuchote par-dessus l’épaule du visiteur sans se laisser appréhender.
8Qui est au fond le vrai sujet de ce livre ? Forest ou Shakespeare ? Au regard de tous les ouvrages académiques consacrés au dramaturge, l’essai de Philippe Forest fait davantage de place à son auteur qu’à Shakespeare lui-même. Mais c’est que la vie et les pensées de Philippe Forest prennent forme dans les débris qui subsistent de l’existence de Shakespeare. L’auteur et son sujet se constituent ici l’un par l’autre, au point qu’il devient difficile de les distinguer. Chacun semble constamment apparaître puis disparaître derrière l’autre, comme deux figures dans un pas de deux tourbillonnant faiblement éclairé.
9D’autres figures entrent encore dans cette chorégraphie hallucinée. Toujours en suspens entre présence et absence, le Shakespeare de Philippe Forest se fond librement dans Molière, Balzac, James Joyce, Jorge Luis Borges et d’autres, tous liés par des fils thématiques, spéculatifs ou biographiques communs. C’est peut-être là le but du livre, une manière de traduire en forme littéraire l’idée clé exprimée dans le sous-titre selon laquelle Shakespeare est « quelqu’un, tout le monde et puis personne ». Il est là, il est parti… Non, attendez… Il est partout.
10Le monde mental que crée ainsi Philippe Forest ne conviendra pas à tout le monde, et son style pas davantage. Car la voix narrative fait parfois preuve de quelque complaisance, en se montrant trop consciente d’elle-même :
J’imagine à mon tour. J’imagine, bien sûr. Je le fais en toute connaissance de cause. Au roman qui raconte comment le jeune Shakespeare devint acteur et puis auteur, je veux croire. Je veux croire à ce roman…
11On peut s’agacer d’un telle surstylisation — « J’imagine… J’imagine » ; « Je veux croire… Je veux croire ». Un lecteur anglophone est peut-être plus sensible à ce mode d’écriture incantatoire, pour lequel il n’existe pas de réel équivalent en anglais, la langue anglaise s’accommodant mieux d’une voix plus dégagée.
12S’il s’agit de marquer une différence culturelle, on prendra le risque d’avancer qu’un livre semblable à celui que signe ici Philippe Forest serait difficilement reçu dans le monde éditorial anglophone. Il ne serait sans doute pas accueilli par un éditeur aussi prestigieux que Flammarion. On peut le regretter, car la volonté de Philippe Forest de rompre avec toutes les formes de piété aussi bien académique que populaire, d’instaurer un espace entre le genre des mémoires, la philosophie et l’histoire littéraire, a donné le jour à un ouvrage proprement extra-ordinaire. Shakespeare. Quelqu’un, tout le monde et puis personne nous montre comment nous vivons, pensons et ressentons à travers la littérature — révélation rare et précieuse —, mais il fait mieux encore : il vient incarner cette coexistence de la vie et des livres dans sa forme — la mémoire qui s’écoule dans l’Histoire, Philippe Forest qui glisse dans Shakespeare, nous (les lecteurs) qui nous enfonçons dans tout cela, avec nos propres souvenirs, nos croyances, nos questions à la suite.
S’émerveiller de Shakespeare
13Peut-être parce que Shakespeare écrivait en anglais, le monde anglophone aborde sa vie comme ses œuvres avec une forme de révérence différente, plus prudente, plus protectrice, et finalement plus conservatrice que cette sorte très singulière d’admiration qui a motivé pour Philippe Forest le projet d’un tel essai. On voit bien que le terme de « révérence » ne convient pas ici : c’est plutôt un émerveillement qui anime le livre. Plutôt qu’à l’objet de cet émerveillement, Shakespeare. Quelqu’un, tout le monde et puis personne rend hommage à l’émerveillement lui-même, à cette impulsion qui pousse un lecteur à explorer une œuvre et à tenter de la comprendre en se liant à son auteur de toutes les façons possibles. Paradoxalement, cette approche qui traite davantage de l’effet produit par Shakespeare que de Shakespeare lui-même vient donner vie au dramaturge mieux que toutes les biographies traditionnelles.
14On l’aura compris : le livre de Philippe Forest est à prendre ou à laisser. Il y aura des chercheurs pour le rejeter comme un simple exercice d’imagination sans rigueur historique ; d’autres lecteurs moins informés achopperont sur la combinaison expérimentale d’obscurité et de densité. Mais pour ceux qui sont prêts à relever le défi, les gains seront considérables.

