
Le souvenir colonial européen au Cameroun. Entre devoir mémoriel, restitution et reconquête identitaire en contexte postcolonial
1Les anciennes puissances coloniales européennes face à leur passé colonial1 sont, dans leur grande majorité, toujours confrontées à cette histoire brève pour les uns, mais qui soulève jusqu’à présent une longue et persistante question de mémoire,2 pour les autres. Par ce constat, l’épineuse question de l’expropriation du patrimoine culturel africain ainsi que sa restitution accompagnée des réparations, la recherche de provenance3, continue de susciter l’intérêt des intellectuels vu le caractère sacré et cultuel de ce patrimoine. On peut aussi ajouter à cela l’épineuse question des parties osseuses des ancêtres africains, amérindiens ou asiatiques et australiens. C’est dans cette mouvance que la place des écrivains [africains] dans la résurgence du passé colonial fait rebondir le débat avec plus d’attention et de considération de par leurs œuvres — aussi pluri- que transdisciplinaires — qui, on ne peut le nier, servent de médias pour accéder ou comprendre ce passé (tumultueux et traumatisant). En raison des atrocités du système colonial et des multiples traces physiques ou psychologiques voire traumatiques, ce passé peine à être oublié, compte tenu de l’existence des actes du « bourreau » sur son corollaire, la « victime » pendant la période coloniale.
2En effet, celui qui veut se consacrer au passé colonial sans passer par une perspective historique classique, devrait se poser certaines questions, comme l’auteur Richard Tsogang Fossi, notamment celles de savoir si le(s) passé(s) colonial(aux) mérite(nt) un autre regard que celui de l’historien « pur » face à cet éventail de paroles des écrivains et écrivaines qui font clairement mais avec beaucoup de créativité du matériau historique le sujet de leurs œuvres, auxquelles ils et elles confèrent en même temps une forte portée mémorielle. Ou bien comment faire resurgir la question mémorielle compte tenu de l’existence de ce matériau. Par cela, ces écrivaines et écrivains semblent montrer un autre regard sur leurs œuvres fondamentalement multi-perspectiviste et interdisciplinaire voire transdisciplinaire, ceci à travers les différentes techniques littéraires d’actualisation et de popularisation de ce passé colonial marqué par la confrontation ternaire germano-franco-anglaise dans la zone de contact camerounaise.
3Le corpus de recherche de ce travail d’analyse que nous propose Richard Tsogang Fossi, est issu de trois sous-champs littéraires camerounais, à savoir le sous-champ francophone, germanophone et anglophone. Ils permettent ainsi de déceler la transformation du matériau historique en phénomènes de mémoire vus sous un angle d’esthétique littéraire, l’impact des configurations linguistiques qui montrent avec évidence le dynamisme et l’actualité de la question coloniale.
4Richard Tsogang Fossi montre, à travers cette étude sur le colonialisme au moyen des œuvres littéraires, les controverses et les risques liés à dichotomisation de la mémoire victimaire de celle des bourreaux, mais aussi les dangers liés à une sorte de comparaison des systèmes coloniaux les uns aux autres, ce qui ne saurait conduire qu’à une sorte d’édulcoration, de bagatellisation4 ou de minimisation du fait colonial dans cette confrontation ternaire entre Allemands, Français et Anglais au Cameroun. À en croire l’auteur, la question de fond ne saurait jamais être, légitimement, celle de savoir quelle a été la meilleure colonisation entre celle des Allemands, des Anglais ou des Français, mais plutôt celle des stratégies de déstabilisations, de dépossessions et d’exploitations multiformes employées de manière concurrentielle par ces colonisateurs. De prime à bord, le lecteur devra négocier non seulement avec le contexte, le corpus, ainsi que l’état des lieux, mais aussi avec les concepts clés qui lèvent le voile sur la complexité de la question, notamment : zone de contact, transfert culturel, mémoire, et identité. De ce fait, le premier axe d’analyse donne un panorama sur le passé colonial germano-franco-anglais à la lumière des œuvres choisies, en abordant les notions littéraires du temps (de l’histoire ou dans l’histoire), les personnages [historiques], des espaces géographiques, historiques et littéraires qui mêlent, avec fluidité, mémoire, histoire et fiction.
5Le deuxième axe, qui tient lieu de troisième partie, présente les « topoï » récurrents à partir des formes et lieux d’actualisation du souvenir de la période coloniale allemande, où les tares et les vices des administrateurs ou acteurs majeurs du colonialisme allemand sont explorés. À ce sujet, l’auteur se penche sur les éléments et faits majeurs qui permettent de construire ou d’activer ce souvenir « douloureux », comme le pillage, l’expropriation du patrimoine culturel, la ségrégation raciale (et spatiale), le pillage des « restes humains », la bastonnade, la trahison, la soumission, les exécutions sommaires, le démantèlement de l’architecture locale et l’introduction de l’architecture coloniale, etc.5
6Les quatrième et cinquième parties, qui constituent entre autres une suite de cette actualisation des thèmes de la mémoire coloniale mais plutôt centrés sur la colonisation française et anglaise au Cameroun. À ce titre, la France se taille la « part du Lion » étant donné que la guerre française au Cameroun — que l’auteur qualifie de « guerre totale » mal connue, banalisée ou voilée — (p. 188), les mauvais traitements, comme les sévices corporels liés au « travail forcé », ainsi que la lutte anticoloniale en passant par les guerres d’indépendances, ont laissé une tache indélébile qui ne cesse de faire l’objet de nombreux travaux scientifiques et littéraires. La mémoire anglaise, quant à elle, est évoquée sur le plan des rivalités germano-britanniques — tout comme la rivalité franco-allemande en colonie pendant le Première Guerre mondiale — avec l’entrée des Anglais dans Foumban à la Première Guerre mondiale (p. 224). Mais il s’agit d’une « annexion manquée » des Anglais ou la perte du Cameroun.
7L’ouvrage se consacre par ailleurs en grande partie sur les stratégies de construction littéraire de cette mémoire ternaire au Cameroun sous le prisme des œuvres choisies, suivant les diverses formes/genres littéraires, les moyens linguistiques et stylistiques, narratifs et discursifs. C’est avec raison que dès l’entame de son ouvrage, Tsogang Fossi qualifie ces œuvres littéraires choisies de « véritables médias de construction mémorielle ». Tel est le centre d’intérêt de la sixième partie (p. 229-312), qui s’achève par une sémantisation d’espaces et lieux mémoriels. Une série de mots ou de noms propres à connotation locale et/ou péjorative, de patronymes, de toponymes, d’acronymes, des altérations phoniques, des contrafactures, etc., sont discutés et présentés comme de véritables techniques de codification de la mémoire collective coloniale. À côté de ces stratégies de construction mémorielle, par les formes et les genres et sous-genres littéraires en eux-mêmes jouent un rôle déterminant. L’auteur tente de mettre en lumière dans une analyse poussée sur le rôle/la portée des œuvres en tant que lieux et médias de transmission de la mémoire coloniale, en se focalisant sur ce que Astrid Erll appelle « rhétorique de la mémoire collective6 » (p. 229). Le théâtre apparaît, par exemple, comme une forme appropriée de communication proche de la tradition orale du public africain pour reconstituer la mémoire au moyens de certains personnages historiques. Cependant, même certains romans, comme celui d’Ikelle-Matiba (Cette Afrique-là !) ou d’Alain Partice Nganang (Mont Plaisant), choisissent une technique narrative se rapprochant plutôt du théâtre et partant, des formes théâtralisées de narration d’une histoire propre aux sociétés orales, à savoir les veillées (p. 235) Toute cette architecture montre la combinaison entre oralité et écriture pour la construction de la mémoire coloniale au moyen des œuvres littéraires, mais aussi au carrefour de plusieurs langues dans une alternance ou coexistence linguistiques, le « code-switching » (p. 245).
8La septième partie montre comment les différentes parties en jeu dans la mémoire collective sont représentées eu égard à leur situation ou position de « bourreaux » ou de « victimes » présente enfin soit comme une sorte de résolution de la question mémorielle, mais aussi comme une présentation des différentes représentations de cette colonisation ternaire de la mémoire collective camerounaise. L’auteur part de la colonisation allemande au Cameroun — en présentant l’A/allemand comme objet de répulsion et par ricochet sa fascination pour ses valeurs — pour arriver aux modèles de représentation des Anglais, comme cupides, perfides, manipulateurs, vindicatifs, etc., en passant par le « mirage français ». Selon un modèle dichotomique, les Français apparaissent dans les œuvres comme représentants d’un système de corruption, de malhonnêteté et de laisser-faire, peuple « arrogant » mais « léger » par opposition aux Allemands présentés sous un jour « idyllique » (p. 332-336). Ici, le piège serait de se laisser aller à ces modèles quelque peu manichéistes de construction mémorielle chez les écrivains et écrivaines et de prendre de telles représentations pour argent comptant, car ce serait dangereusement faire croire que certaines colonisations auraient été « humaines » ou « plus humaines ». Cependant, certains personnages le disent eux-mêmes : « Tous les blancs sont les mêmes », et les Noirs, surtout ceux ayant pactisé avec ce système de déshumanisation coloniale, ne seraient pas différents de ces Blancs. Il en est de même avec l’opposition dichotomique entre Bourreaux/Martyrs dont l’auteur relativise la présence tant chez le colonisateur que chez le colonisé, avec « des personnages sur qui a souvent pesé, à tort ou à raison, le lourd reproche de trahison des idéaux du nationalisme naissant » (p. 287).
9La dernière partie (ici chapitre 8) remet à jour la question mémorielle en contexte postcolonial, où les discussions sont toujours en cours, concernant le « devoir de mémoire », la question de pardon ou de la crise identitaire (p. 349-375). D’autres enjeux mémoriels soulevés ici restent l’écriture de la mémoire, ses finalités et ses intérêts multiples ainsi que la question de réparation.
10Richard Tsogang Fossi, à partir de ce travail, contribue efficacement au débat sur la question des « vides mémoriels » d’une part, et sur la nécessité de prise de parole chez les peuples jadis colonisés, qui aujourd’hui sont encore l’objet de violence épistémique en raison de la présence des formes d’interprétation du passé colonial dominé par les narratifs eurocentristes. Sur la base de ce corpus littéraire jusqu’à présent presque inexploré sous le prisme des motifs, thèmes ou topoï récurrents analysés ici, l’auteur fournit un impressionnant travail sur la question de l’historiographie littéraire du passé colonial au Cameroun et apporte un riche témoignage sur des prises de paroles d’Africaines et d’Africains restées inaudibles ou inexplorées. Ainsi, ce travail est accompagné d’une analyse de la localisation du passé colonial au Cameroun par une « topographie imaginaire7 » ou encore spatiale dont les éléments essentiels du corpus se regroupent en une sorte d’effacement des frontières, des espaces et topographies littéraires.

