Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Juin 2026 (volume 27, numéro 6)
titre article
Frédéric Nau

L’ère de la bienveillance

The Age of benevolence
Vincent Debaene, La Source et le signe, Anthropologie, littérature et parole indigène, Paris : Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2025, 432 p., EAN 9782021588620.

1Dans un article célèbre de 1950, Nathalie Sarraute annonçait « l’ère du soupçon ». Cette expression, transformée en mot d’ordre, n’a été, depuis lors, que trop entendue et une part significative du programme intellectuel assumé par la postmodernité a consisté en une relecture soupçonneuse de la modernité, c’est-à-dire à la fois des œuvres et des principes qui la constituent. L’essai récent de Vincent Debaene, La Source et le signe, pourrait, notamment, être lu comme une tentative pour ouvrir une nouvelle ère, moins dominée par le soupçon que par la bienveillance : il affirme ainsi « l’exigence de contextualisations multiples et de bienveillance herméneutique » (p. 268).

Du soupçon à la bienveillance

2Le corpus auquel il s’attache offre, de fait, un terrain de prédilection pour engager une réflexion sur les enjeux inhérents à la lecture et à ses implications politiques. Écrivant à l’époque coloniale, souvent sur commande des instances impériales françaises et, assurément, sous la domination de paradigmes métropolitains, Paul Hazoumé, Fily Dabo Sissoko et Jean-Joseph Rabearivelo illustrent la littérature africaine et malgache d’expression française à ses débuts, avant que la revendication de la négritude ne lui donne une autre tournure, poétique et politique. C’est pourquoi ces œuvres ne semblent pouvoir s’intégrer à un récit historique que négativement, pour ce qu’elles ne sont pas, ou pas encore : leur signification n’est pas étroitement liée à un désir d’émancipation et elles n’ont guère contribué à la réaffirmation d’identités nationales contre la propagande coloniale. Il ne fait pas de doute que, pour beaucoup, cette (relative) faiblesse politique justifie l’oubli dans lequel ces écrivains et leurs œuvres ont sombré.

3Tout au contraire, Vincent Debaene retourne ces prétendues faiblesses en occasions d’une réflexion magistrale sur les lectures possibles aujourd’hui de textes portant l’empreinte profonde d’une domination politique et culturelle.

Anthropologie et littérature

4La réflexion débute, d’ailleurs, par un détour dont le sens et l’opportunité apparaissent de plus en plus clairement au fil de la lecture de l’ensemble. Opposant les fondements et les méthodes de l’anthropologie française et de l’anthropologie anglo-saxonne, Vincent Debaene montre que la première s’est constituée dans un double rejet de la littérature et de l’exotisme touristique, revendiquant fermement son statut scientifique. Il en est résulté une méfiance intrinsèque pour la parole indigène, que ne partage pas l’anthropologie américaine. Cette dernière admet plus volontiers en son sein un discours indigène, mêlant la réflexion experte et la littérature autobiographique. Ce ne sont donc pas seulement deux approches d’une même réalité (les mœurs d’autres peuples) qui s’opposent, mais bien deux manières de découper et de constituer un objet de connaissance.

5Les textes africains et malgaches francophones étudiés par Vincent Debaene lui permettent alors d’expérimenter un partage du sensible décalé. L’histoire littéraire, en effet, tend à les reléguer à un rang très subalterne en vertu d’une double motivation. D’une part, un point de vue strictement esthétique les confronte avec les œuvres produites à la même époque en Europe et ils passent alors pour retardataires face à des avant-gardes toujours en avance d’une révolution. D’autre part, un point de vue plus politique leur reproche de s’être inféodés aux canons culturels européens et d’avoir, par là même, participé à l’entreprise coloniale. Sans valeur littéraire ni portée politique, ils ne mériteraient pas non plus l’attention de l’anthropologue au motif qu’il leur manque une indispensable distance critique pour atteindre au statut de discours scientifique. Or, toutes ces appréciations, même si elles procèdent de démarches et d’exigences diverses, ont pour point commun de se tenir dans une position d’extériorité vis-à-vis de ces œuvres – une position d’extériorité qui, sans (se) l’avouer, reconduit, en réalité, une position de supériorité. La bienveillance dont il était question au début de cette recension n’est nullement, dans ces conditions, une pieuse recommandation morale, voire moralisante : il s’agit bel et bien d’une méthode critique (et politique) qui se défie des lectures si surplombantes qu’elles passent à côté de leur objet. Au lieu de quoi, il serait temps de faire le pari d’une lecture en sympathie avec les œuvres.

« Indigène »

6L’introduction entre inévitablement dans le vif du sujet puisqu’elle s’emploie, pour commencer, à justifier l’emploi du terme « indigène ». Utilisé dans les sciences sociales comme adjectif opposé à « exogène », le mot « indigène » est surtout omniprésent à l’époque coloniale et c’est bien là ce qui pourrait en rendre l’usage suspect. Mais Vincent Debaene rappelle que, loin d’être l’apanage du discours colonial, le mot « indigène » n’est pas moins abondamment revendiqué par des écrivains se désignant ainsi eux-mêmes. D’emblée, cette question terminologique amène donc l’auteur à expliciter ses principes intellectuels et à les illustrer : quelle légitimité aurait le lecteur aujourd’hui à supplanter un terme repris par les écrivains mêmes qu’il étudie par un autre qu’il estimerait, lui, plus approprié ?

7La suite de l’introduction expose la démarche suivie dans l’essai, qui examine, tout d’abord, les conditions dans lesquelles sont apparus des auteurs indigènes, puis, dans une deuxième partie, se propose d’essayer (dans un sens proche de Montaigne) une lecture proprement littéraire de leurs œuvres.

Quelle parole indigène ?

8Le premier chapitre part à la recherche d’un objet apparemment inexistant : l’ethnographie indigène, c’est-à-dire des textes écrits par des auteurs indigènes sur leur propre culture. Si ces études, peu nombreuses, sont mal connues, c’est parce qu’elles ont souvent été assimilées au discours colonial, et, ipso facto, rendues inidentifiables. Le plus souvent, les recherches menées portent sur des questions intéressant la puissance coloniale, ont été commandées par les autorités, et sont publiées dans des revues à la circulation limitée, comme le Bulletin de l’Enseignement de l’AOF. De plus, les articles signés par des auteurs indigènes restent, longtemps, minoritaires, et nombre de contributions sont anonymes. Il arrive souvent, également, que le travail conduit par un auteur indigène soit publié dans le cadre d’une publication plus vaste, signée par un Européen, se contentant de remercier ceux qui lui ont fourni l’information nécessaire à sa démonstration. Dans ces conditions, l’auctorialité indigène apparaît fragile, mais elle s’affirme, malgré tout, durant les années 1930. L’exemple de Paul Hazoumé est révélateur de ces ambiguïtés : venu à Paris pour participer à l’Exposition Coloniale de 1931, il est invité à prolonger son séjour (de deux mois !) par Paul Rivet, mais il n’obtient gain de cause auprès de l’administration coloniale qu’après s’être heurté à une très vive résistance. La différence est grande avec le rôle dévolu au discours indigène dans les milieux anglo-saxons, qui le reconnaissent comme un authentique savoir, à égalité avec le savoir européen.

9Cette situation explique l’émergence d’une figure caractéristique : l’informateur. La revue Outremer, en 1929, publie un article de Moussa Travélé sur le rite du komo soudanais. L’auteur s’appuie sur le témoignage de son compatriote Bala Dembélé, qui lui-même prétend rapporter les propos d’un vieillard connaisseur des traditions, Baba Diara. L’ensemble est précédé d’un avant-propos de Henri Labouret, qui offre ainsi son parrainage scientifique. Le deuxième chapitre vise, à partir de cet exemple, à démontrer que le savoir ethnographique ne s’est pas élaboré dans un face-à-face entre deux mondes étrangers l’un à l’autre, mais plutôt comme une succession de médiations. Dès lors, il est illusoire de prétendre isoler ce qui relèverait d’une parole complètement émancipée et ce qui appartiendrait au cercle des discours coloniaux. Dans tous les cas, la production d’une science coloniale tend à ramener la littérature indigène au rang d’une source.

10Le chapitre suivant examine le passage de cette production ethnographique indigène à une écriture plus spécifiquement littéraire. Si cette évolution a souvent été présentée comme le signe d’une émancipation progressive, ce modèle se heurte tout de même à la réalité historique, car l’ethnographie indigène fut, la plupart du temps, commandée par la puissance coloniale. C’est ainsi que l’Inspecteur Général Albert Charton, en 1933, publie dans le Bulletin de l’Enseignement Français de l’A.O.F., une anthologie des meilleures compositions écrites par les futurs maîtres, formés à l’École William-Ponty au Sénégal : il s’agit de rédactions sur des thèmes énumérant les aspects principaux de la vie locale, tels qu’ils peuvent être décrits pour un lecteur européen. Si les démarches ethnographique et littéraire sont ici bel et bien liées, il apparaît aussi clairement que l’antinomie entre aliénation et émancipation est neutralisée : d’un côté, il y a bien l’émergence d’une littérature, mais, de l’autre, elle est cantonnée à une mise en scène scolaire et est chargée de confirmer l’identité d’un sujet colonial, qui porte sur le monde indigène un regard tout entier tendu vers un avenir censé être ailleurs : le processus par lequel un sujet est ainsi élaboré dans un réseau de discours de pouvoir, explicitement inspirée de Foucault, est remarquable. Vincent Debaene cite, en outre, d’autres textes, bien plus violents et explicitement racistes, qui barrent aux Africains la voie de la littérature, au motif qu’ils ne seraient pas encore assez mûrs pour y prétendre.

Herméneutique bienveillante : théorie et pratique

11Au seuil de la deuxième partie, le quatrième chapitre effectue un bilan théorique et ouvre la perspective sur les développements à suivre. Tandis que la première littérature indigène ne se laisse pas aisément interpréter en termes politiques d’émancipation, elle est également ravalée à un rang littéraire mineur. Le fameux jugement de l’histoire aurait donc tranché : ces textes méritent d’être oubliés. Or, le propos de Vincent Debaene est précisément de contester cette toute-puissance du jugement de l’histoire, dont les fluctuations montrent la relativité et invitent à penser les déterminations. À plusieurs reprises, l’auteur insiste pour affirmer qu’il n’entend pas révolutionner le canon, ni même en remplacer un par un autre : il rappelle, notamment et à juste titre, que de telles évolutions ne se décrètent pas. Mais, selon lui, l’étude bienveillante de ces œuvres doit permettre de mieux comprendre ce qui a conduit à les marginaliser du champ littéraire et, par ce biais, de mieux percevoir l’articulation entre le jugement littéraire et les enjeux historiques et politiques. Le propos de Vincent Debaene s’entend ici nettement comme un dialogue vigoureux avec l’approche postcoloniale.

12Suivent trois chapitres plus monographiques, qui mettent en œuvre les principes de lecture, expliqués, énoncés et justifiés dans les pages précédentes. Le roman Doguicimi de Paul Hazoumé (1938), les Crayons et portraits de Fily Dabo Sissoko (1953) et la poésie bilingue de Jean-Joseph Rabearivelo illustrent tous trois une écriture à contre-courant des avant-gardes modernistes européennes : les formes choisies (le roman historique, le caractère et le portrait dans la tradition des moralistes, la poésie d’inspiration symboliste) sont tournées vers le passé et confortent le préjugé d’une littérature indigène scolaire, essentiellement imitative, loin de la créativité radicale plus généreusement reconnue à la génération de la négritude. Ce jugement littéraire, en réalité, reproduit fidèlement le geste colonial dans son entier : tout comme la domination coloniale prétend civiliser l’indigène tout en différant toujours le moment où il sera assez civilisé pour se passer de son maître, le critique littéraire brandit le patrimoine européen comme un modèle absolu, mais n’a de cesse que décréter que ce modèle est paradoxalement inimitable, voire intouchable. Il y a une lecture tout à fait différente de ces œuvres et de leur affiliation aux modèles canoniques du siècle précédent : leurs auteurs s’emparent des formes européennes et se les approprient.

Le cas Senghor

13Quoique le deuxième volet de l’étude de Vincent Debaene soit, d’ores et déjà, annoncé et que les notes de bas de page qui y renvoient suggèrent (pour le plus grand plaisir du lecteur) qu’il est bien avancé, le cas Senghor n’a pas été entièrement renvoyé à ce volume à venir. Ce choix, très intéressant, manifeste la cohérence et la finesse du point de vue adopté tout au long de l’ouvrage. L’auteur excelle à faire apparaître l’insuffisance des antinomies faciles : entre la collaboration et la dissidence vis-à-vis de la puissance coloniale, entre le centre et la marge, entre l’originalité et la copie. De la même façon, la négritude n’est ni en rupture complète avec la littérature indigène de l’entre-deux-guerres, ni en continuité avec elle. C’est ainsi que Senghor a su se saisir de certains aspects du discours littéraire sur les auteurs indigènes afin d’en faire une source de légitimité pour une poésie plus émancipée : la promesse d’une Renaissance africaine, sur le modèle du xvie siècle européen, est ainsi revendiquée pour les temps présents, de même que les trouvailles de la langue française transformée par les locuteurs africains sont célébrées comme les réserves d’une écriture poétique moderne plutôt que d’être réduites, avec condescendance, à de puériles et touchantes fantaisies.

Anthropologie : come on the wild side

14La conclusion revient sur les enjeux théoriques et généraux de l’ouvrage, en s’attachant à combattre une ultime antinomie fallacieuse. Pour les uns, la littérature doit être interprétée au sein d’une histoire, dans laquelle les œuvres n’ont guère que le statut de documents, sources d’un savoir qui les dépasse. À la rigueur, il n’est même pas indispensable de lire les textes en détail puisqu’importe plus que tout leur interaction avec les autres objets du champ social. Pour les autres, cette conception de la littérature est réductionniste et occulte la spécificité de la valeur esthétique, transhistorique : la lecture, voire le dialogue scrupuleux et indéfini avec les textes, sont la condition essentielle d’une juste appréhension de la littérature. Or, ces positions théoriques ne recouvrent pas toujours (jamais ?) une réalité plus mêlée : les tenants de l’autonomie esthétique font valoir le renouvellement des lectures et n’échappent donc pas à toute historicité, de même que la sociologie littéraire n’est pas exempte de l’illusion scolastique, pointée par Bourdieu.

15Après une période dominée par l’empire de la sociologie sur la réflexion littéraire, le temps serait-il venu de faire la place à l’ethnographie ? Ce serait ouvrir la voie à une relation moins distante aux textes et à leurs contextes ; ce serait, en d’autres termes, admettre que les aimer ne nuit pas forcément à leur étude intelligente ; ce serait aussi affirmer qu’il y a une relation proprement littéraire au monde, dont la légitimité ne se réduit pas à prétendre à la scientificité comme unique « programme de vérité ».

16La fécondité, y compris poétique, de l’ethnographie et de l’anthropologie contemporaines1 confirme, s’il en était besoin, l’affinité entre ces disciplines et la littérature. Comme le formule Vincent Debaene à la fin de son introduction, il en va de notre rapport à la parole de l’autre. C’est dire l’urgence littéraire, politique, pédagogique, de lire La Source et le signe, car, contre certaines approches postcoloniales, et avec Montaigne et Lévi-Strauss, l’auteur de cet essai résolument antidogmatique, ose lui-même le risque de lire.