
Les mosaïques de l’Eros : un grand XVIIIe siècle qui aime aimer
1L’édition 2024 et au format de poche des Leçons d’amour des Lumières remet à la disposition des lecteurs curieux le bel essai de Stéphanie Loubère, initialement paru en 2011 aux mêmes éditions Classiques Garnier1. L’eros, dans toutes ses déclinaisons poétiques, stylistiques, esthétiques mais aussi sociologiques, constitue le fil rouge d’une œuvre critique menée depuis la thèse de l’autrice jusqu’à ses travaux les plus récents. En 2007, elle faisait paraître L’Art d’aimer au siècle des Lumières 2, ouvrage où elle engageait une véritable enquête archéologique : la piste d’Ovide dans la littérature du xviiie siècle se transformait en exploration épistémologique, destinée à saisir l’une des obsessions majeures du siècle — l’amour. En 2023, La Muse légère 3 s’attaque à un autre angle mort des études dix-huitiémistes : la poésie. Stéphanie Loubère y interroge la production hédoniste des vers légers, révélatrice d’un art de vivre et de penser propre aux Hommes des Lumières. Leçons d’amour des Lumières s’inscrit au cœur d’un itinéraire intellectuel, attaché à dévoiler ce qui fut sans doute la grande passion du siècle de la raison : non pas tant célébrer l’amour que le comprendre. Désormais disponible en format de poche, l’ouvrage propose en 2024 une lecture pour qui souhaite saisir, à travers l’analyse qu’en propose Stéphanie Loubère, l’épopée intellectuelle d’un eros éclairé, sensible et rationnel (ou non).
2L’ambition de l’autrice est claire : décrire, classer, modéliser les formes multiples qu’ont pu prendre, au xviiie siècle, les arts d’aimer. Qu’il s’agisse de textes visant à expliquer ou à enseigner l’amour, ou de fragments romanesques et théâtraux insérés dans des œuvres plus vastes et proposant, à travers un personnage ou un dialogue, de véritables systèmes amoureux, l’ouvrage cherche avant tout à exhausser la pensée de l’amour au fil du siècle. Dépassant les bornes strictes du xviiie siècle pour prolonger la réflexion jusqu’à Balzac4, Stéphanie Loubère, sans jamais quitter Ovide — véritable matrice de la pensée amoureuse des Lumières — met au jour les mécanismes intellectuels de l’amour : entre rationalisation extrême, didactisme sentimental, exploration libertine du corps et satire philosophique. Car l’amour, ici, ne se pense jamais sans philosophie, sans politique, et surtout sans morale. Cette vaste enquête, qui s’élance à travers le siècle et au-delà, met systématiquement en tension les discours, les modèles et les imaginaires amoureux, en les confrontant à leur contexte politique, religieux et culturel. Il ne s’agit pas seulement de dégager une posture commune, mais bien de constater l’évolution, la diversité et parfois la contradiction d’un discours sur ce sentiment universel, devenu objet littéraire par excellence.
3L’ouvrage se déploie en quatre parties : « La tentation du système », « La modélisation érotique », « L’école de la volupté » et « La crise du savoir érotique ». Chacune d’elles explore un angle mort des études sur l’eros au xviiie siècle : angle, car il s’agit de croiser les grands enjeux de la recherche littéraire contemporaine — la parodie (première partie), l’utopie et le récit de voyage (deuxième partie), le libertinage (troisième partie), la crise du savoir (quatrième partie) — ; mort, car c’est bien la première fois que le xviiie siècle est envisagé sous d’aussi multiples coutures, grâce au stylème d’un eros protéiforme, capable de révéler la richesse théorique et esthétique d’un siècle tout entier hanté par la question de l’amour.
Tentation et tentative de systémisation de l’amour
4Le projet général de l’ouvrage de Stéphanie Loubère pourrait trouver son expression dans la volonté de suivre, au fil des décennies formant un grand xviiie siècle, la tentation des esprits à enfermer ce sentiment universel dans un système afin de le comprendre mais aussi de le légiférer. Ce désir, cependant, croise sur son chemin l’échec, la gageure, le paradoxe, à cause des méandres du cœur humain ; et la pensée analytique de l’ouvrage en retrace le parcours selon les auteurs et autrices, mais aussi les contextes et les philosophies.
5La méthode employée par l’autrice protège l’analyse et garantit une exploration sereine de ce vaste sujet : il s’agit d’une méthode de comparaison systématique, certes redondante et pesante, mais efficace. À titre d’exemple, lorsqu’il s’agit d’apprécier « l’école de la volupté » (Troisième partie), deux modèles font surface : le livre III de L’Art d’aimer et Ragionamenti de l’Arétin (1534-1536). Pour analyser les ouvrages de description ou de prescription du plaisir charnel, comme ceux de Nougaret5 ou de Sénac de Meilhan6, il convient de saisir les modèles, ainsi que leur circulation en Europe, les traductions, les adaptations. Dès lors chaque partie débute par un travail d’exhaussement : le palimpseste érotique est gratté pour mettre au jour les arcanes de la pensée de l’amour.
6L’outil de balisage employé par Stéphanie Loubère demeure Ovide : l’Art d’aimer sert de talon pour mesurer les écarts et les permanences entre les ambitions des Lumières et celles de l’Antiquité — sans omettre d’intercaler entre la matrice et les œuvres du xviiie siècle, les écrits publiés entre temps qui permettent aux différents systèmes de l’amour de se composer. À partir de « l’exemple fondateur que constitue l’Art d’aimer », Stéphanie Loubère montre que le projet d’écrire une leçon d’amour répond à deux impulsions : « au désir de constituer l’indicible, l’irrationnel en savoir », mais aussi à une « tentation ironique » qui conduit à parodier le discours savant ou scientifique afin d’en révéler les limites, et de railler « la prétention de l’homme à tout contrôler, y compris les tréfonds insondables de sa psyché et la part animale que sollicitent le désir et le sentiment amoureux ». Dès Ovide, l’ambiguïté est présente : à l’Art d’aimer, il adjoint des Remèdes à l’amour, qui montrent « à quel point chaque précepte de sa leçon d’amour est réversible » (p. 9) et que la maîtrise de la technê amoureuse peut aussi bien servir à cueillir ses fruits qu’à s’en protéger. En somme, étudier les « leçons d’amour » revient à mener un travail d’archéologie du cœur humain tout en exhaussant le rire qui enferme les trouvailles dans le monde l’impossible.
7Autre point méthodique pour suivre les postulats systémiques du siècle : définir ce qu’est « une leçon d’amour », et, par conséquent, la distinguer de la pure spéculation érotique ou de la mythographie amoureuse : elle n’est ni un discours philosophique sur les origines de l’amour, ni une métaphysique du désir, mais bien une « tentativ[e] pour mettre l’amour en système, pour en énoncer les règles ou les lois » dans une visée résolument pratique. Elle suppose « un maître, un apprenti ainsi qu’un savoir qui a la prétention de pouvoir être utile et transmissible » (p. 10). Or, cette entreprise, qui se veut normative, se heurte sans cesse à l’impossibilité de saisir l’amour dans un cadre clos : « l’exploration de toutes les possibilités parodiques est peut-être l’aveu d’une impuissance à inventer un discours propre et autonome » (p. 13).
8Cette tension se retrouve dans les projets les plus originaux du siècle. L’ouvrage déterre pléthore de références livresques et cette érudition, remarquable, propose une bible d’eros, dont nous ne retiendrons, dans le fil de cette recension, que quelques exemples. Jean-Pierre Moët, avec son Code de Cythère7, en fournit un exemple. Sa démarche est pragmatique puisqu’« il s’agit d’organiser et de contrôler l’amour vénal » (p. 34). Jean-Pierre Moët imagine des lois pour unir en société égale les membres partageant les mêmes aspirations érotiques. Le jeu est à la fois abstrait — proche des salons théoriques d’un système possible —, mais aussi réel, car ses propositions s’appliquent à la société concrète de son temps, jusque dans ses structures quotidiennes. Contrairement à un prosélytisme élitiste, Jean-Pierre Moët « envisage d’organiser le plaisir, mais le plaisir de tous » (p. 38), intégrant ce projet dans l’ordre social déjà en place. Stéphanie Loubère note que, sous un titre qui évoque un ailleurs mythique, l’auteur nous promène en réalité « dans le Paris de son époque, qu’il voudrait transformer en société parfaite » (ibid.). Le Code de Cythère est donc un médaillon qui reflète d’une part le désir d’organisation du plaisir au sein d’un univers fictionnel utopique, d’autre part le pragmatisme des relations interpersonnelles observables dans le monde dans lequel évolue l’auteur.
9Le Code de Cythère n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui témoigne du rôle de matrice que joue la pensée d’Ovide, et des multiples entreprises de légifération de l’amour. Ainsi, le petit dieu Eros est appréhendé grâce à un système juridique — un Code — mais aussi à travers d’autres grilles, qui offrent tous des formes de « leçons d’amour » différentes : la religion, la géographie, la chronographie, etc.
10Les textes foncièrement fictionnels sont présents dans cette bible, mais aussi des textes factuels, qui cherchent à rationaliser l’amour. Dans L’Amour dévoilé 8, Charles-François Tiphaigne de la Roche offre une théorie chimique de l’amour : il s’attache à produire des « idées claires et intelligibles », et use de l’ironie pour dénoncer les « termes obscurs » d’Aristote ou le « galimatias » de Platon (p. 116). La leçon d’amour refuse la métaphysique des sentiments pour rechercher un apprentissage efficace dans la vie pratique. Le poète John Armstong développe une pensée économique de l’amour en 1736 avec L’Économie de l’amour 9 ; l’ouvrage à développer une réflexion politique sur le sentiment fondée sur une compréhension pragmatique : « l’économiste érotique prend en compte de façon concrète ce qui était éludé dans la plupart des autres textes de didactique amoureuse, à savoir les conséquences pratiques (et inévitables) de la relation amoureuse » (p. 151). Les deux auteurs se retrouvent dans une démarche de démystification de l’idéalité du sentiment, qu’il faut impérativement pensée à l’aune de l’être humain : un être social, désirant, soumis à un corps dont il faut penser les mécanismes, allant de la grossesse aux maladies.
11La leçon d’amour est donc protéiforme et touche aux domaines différents de l’expression du savoir. Se développe, à cet égard, une « géographie de Cythère ». Ce domaine connaît lui aussi des ramifications qu’établit précisément Stéphanie Loubère, entre, notamment, une géographie descriptive et une géographie prescriptive. Le roman de Marie-Anne Roumier-Robert, Voyages de Milord Céton 10, offre une description, lors du séjour dans la troisième planète, vouée à l’amour, qui permet d’appréhender les coutumes érotiques et de les analyser avec l’œil d’un satiriste. D’autres plumes proposent des géographies prescriptives. Dans l’œuvre de Sade, les sociétés libertines forment des enclaves utopiques, et Aline et Valcour en est l’exemple le plus net, avec les îles de Butua et Tamoé11. Rétif de la Bretonne, « réformateur compulsif » (p. 195), élabore des « programmes de réforme » (ibid.) visant aussi bien la prostitution (Le Pornographe, 1769) que la place des femmes (Les Gynographes, 1777) ou l’éducation des hommes (L’Andrographe, 1782). Mais ses propositions, oscillant entre exaltation sensuelle et réglementation sévère, révèlent une tension profonde : l’amour, devenu « un vague sentiment sans énergie12 », doit, selon Rétif de la Bretonne, être discipliné pour retrouver sa saveur naturelle. Charles Fourier, enfin, prolonge l’intuition de Rétif tout en rejetant les contradictions du libertin moralisant : dans Le Nouveau Monde amoureux13 (1817), il ne s’agit plus de réformer mais d’abandonner la « Civilisation » pour construire « l’Harmonie », un ordre économique, politique et passionnel entièrement neuf. Ces quatre exemples sont rattachés par Stéphanie Loubère à une mise en géographie de la leçon d’amour ; mais la méthode comparatiste et analyste de l’ouvrage permet de mettre au jour les différentes implications à la fois stylistique, poétique, esthétique, mais aussi politique qui sous-tendent chaque projet érotique.
12Les Leçons d’amour témoigne de la tentation de systémisation de l’amour, qui déborde, nous l’avons vu, le cadre du xviiie siècle. Deux conclusions sont à tirer de l’analyse de Stéphanie Loubère. Premièrement, il est assuré que « l’amour » fut un objet de réflexion qui obséda cette grande époque, dans la mesure où les leçons d’amour prirent des formes multiples et s’inscrivirent, au cœur des Belles-Lettres, à peu près partout : en fiction, en philosophie, en « essai politique », etc. Deuxièmement, il s’agit bel et bien d’une « tentative » autant qu’une « tentation » : une volonté de système cohérent qui échoue à saisir le cœur de l’humain, mais qui laisse la trace visible d’une volonté protéiforme de maîtrise.
L’art d’aimer comme savoir au siècle des Lumières
13L’érudition appréciée dans Leçons d’amour de Stéphanie Loubère permet, au-delà de la curiosité pour les entreprises d’érotologue des Lumières, d’explorer les mécanismes de pensée du siècle. Le xviiie siècle demeure le temps de l’Encyclopédie et, par conséquent, est associé au « savoir » comme hybris français, dynamique vers lequel tendent les productions du siècle. L’amour n’échappe, donc, pas à cette entreprise coloniale fatale ; au-delà de la connaissance des corps, le cœur tient une place prépondérante, qu’avait déjà appréhendée Robert Mauzi avec L’Idée du bonheur au xviiie siècle 14, qui demeure encore aujourd’hui un moment de la pensée épistémologique. L’écrit de Stéphanie Loubère, grâce à la bible érotique qu’elle offre, complète cette archéologie épistémique.
14La découverte du plaisir, qui est, selon Robert Mauzi, « la découverte du siècle15 » place l’amour au cœur de débats éthiques et esthétiques majeurs. Le fait marquant, comme le souligne Robert Mauzi, n’est pas « qu’on s’abandonne à des plaisirs inquiétants, mais qu’on les commente, les justifie, qu’on les mette en système16 ». L’amour se dote alors de discours nouveaux, qui combinent curiosité intellectuelle, ambition philosophique et recherche d’une rationalisation des conduites. Les différentes formes que peut prendre la leçon d’amour, étudiées précédemment, sont autant de formes d’intellectualisation du sentiment, mais aussi autant de modèles pris à la pensée du siècle, et encore autant de réflexion sur la société en mutation. Le Code de Cythère, précédemment cité, entreprend ainsi la rationalisation de la prostitution ; plus de métaphysique de l’amour, mais investissement politique et sociétal de celui-ci. L’argumentation de Moët s’imprègne d’une réflexion anthropologique, historique et philosophique pour conclure à une organisation — peu utopique finalement — de la société. Il propose une apologie du « catinisme » appuyée sur un tableau historique de l’amour allant de l’Antiquité à son temps. Son constat est sans appel : toutes les lois qui ont voulu combattre ou juguler l’amour se sont révélées néfastes, aussi bien pour l’individu que pour la communauté. Le désir non assouvi menace la santé et l’ordre social, tandis que la fréquentation des courtisanes peut, au contraire, avoir des effets bénéfiques. L’organisation de la prostitution, loin d’être une simple question morale, s’inscrit dans une réflexion plus vaste sur le rôle de l’amour et du plaisir dans la société.
15On assiste ainsi à la composition de ce que Stéphanie Loubère désigne comme une sophologie amoureuse, version philosophique de l’art d’aimer. Le terme, forgé au xvie siècle par Antoine Vias dans sa Sophologie d’amour 17, exprime l’idée d’une sagesse amoureuse, ou d’une science de l’amour. Cette tradition s’enracine dans une longue histoire intellectuelle, de la mystique médiévale de Raimond Lulle — qui modélise l’élévation de l’amour humain vers l’amour divin sous la forme d’un arbre — à des déclinaisons profanes comme L’Académie des philosophes sur l’amour (1642) de Laspeyrères, où la méthode philosophique supplante la veine mystique. La sophologie croise donc une ambition — celle de l’Homme des Lumières — et une méthode — celle d’une philosophie de l’amour —, croisement qui caractérise le rapport entretenu entre le savoir et le sensible. Pour ce faire, l’Homme du xviiie siècle investit dans cette sphère les mêmes méthodes de classification, de description et de modélisation que dans les sciences. Stéphanie Loubère exhausse ici des formes écrites particulièrement intéressantes, dont le dictionnaire. Celui de Jean-François Dreux de Radier, Dictionnaire d’amour, dans lequel on trouvera l’explication des termes les plus utilisés dans cette langue 18 est, sûrement, le plus piquant de la collection exposée par Leçons d’Amour. Publié en 1741, il propose, sur le modèle encyclopédique, une étude de la rhétorique amoureuse complétée par celle du langage corporel, et dévoile les rouages psychologiques des amours libertines, à la manière d’un Diderot dans Les Bijoux indiscrets. Ce dictionnaire, longuement étudié par Stéphanie Loubère, propose d’innombrables entrées qui étudient aussi bien les mots de l’amour, que les interjections ou les gestes, et devient, pour les lecteurs modernes, un outil de décryptage des romans libertins et des discours d’amour, aussi bien qu’il se proposait au xviiie siècle d’être un code à suivre pour les amants. Ce dictionnaire est un modèle du genre qui se développe, et de même que la « géographie de Cythère » prenait des formes en fonction des auteurs, ce dernier genre peut aussi bien fournir une archive du libertinage, qu’une trace de légifération de l’amour sous la Restauration : Stéphanie Loubère cite ainsi les Codes qui se développent à ce moment, cherchant une organisation stricte et bourgeoise de l’amour, comme ceux écrits par Horace-Napoléon Raisson19. Outre que le dictionnaire s’ajoute à la liste des tentations de systématisation, cette forme témoigne du croisement des champs de savoir, dont le nœud demeure la compréhension de l’amour, mais surtout la légitimation de celui-ci au sein de la société civilisée. Penser l’amour, aussi « froidement » qu’avec un dictionnaire, c’est avant tout réfléchir à la place des sentiments et du désir au cœur de la société française, et chaque période, chaque gouvernement fait place à une pensée — fondamentalement morale donc — différente.
16L’investissement d’une philosophie ou d’une science, l’emprunt de formes méthodologiques, pour établir une leçon d’amour montre que l’objet érotique permet de sonder l’esprit du temps. La leçon d’amour peut se faire licencieuse, matérialiste, ou encore médicale, et offre, par conséquent, une voie d’accès au siècle. Mais au-delà de permettre d’explorer sous un angle nouveau l’esprit du siècle, la méthode analytique proposée par Stéphanie Loubère facilite l’étude d’un siècle dans ses nuances, ses variations, ses contradictions et ses évolutions. De cette manière, si parler de l’eros conduit intuitivement à étudier les productions du libertinage, apprécier dans leur singularité les leçons d’amour donne l’occasion de lire les tableaux singuliers des réflexions diverses du désir amoureux et de sa réglementation. Stéphanie Loubère accorde un temps à Gabriel Sénac de Meilhan et à La Foutromanie 20 (1775), dont le seul titre annonce la couleur du libertinage licencieux nourrie de philosophie matérialiste. Celle-ci assimile l’amour à une nécessité physiologique, intégrant la condition animale dans la définition même du désir. Ainsi, à la suite de Voltaire et de son Dictionnaire philosophique qui invitait à comprendre ce qu’est l’amour en observant le comportement des animaux, Gabriel Sénac de Meilhan légitimise le désir érotique — physique — en appréhendant une posture biologique. Dans une autre teneur, les romans libertins proposent une « science des cœurs » et tentent, à l’intérieur d’une fiction qui dépasse le savoir érotique abstrait, d’hypothéser sur les arcanes du sentiment universel. Les romans libertins, de Crébillon à Laclos, participent à cette ambition, en élaborant ce que Colette Cazenobe appelle le « libertinage d’intention21 » : une conduite érigée en système, avec ses fondements et ses lois. Chez Crébillon, l’éducation sentimentale de Meilcour22 ou les dialogues de La Nuit et le Moment se lisent comme des traités expérimentaux sur la nature humaine, où la fiction sert de prétexte à l’exposé d’un système — mais un exposé éphémère, plongé dans les méandres d’une fiction ambiguë. Entre les fictions qui proposent des parenthèses expérimentales en contexte polyphonique et les essais licencieux projetés dans des utopies où le sexe est roi23, la leçon d’amour s’exprime avec diverses voix, et chaque voie empruntée est un chemin d’accès à l’esprit à la fois du siècle, mais aussi du moment.
17Stéphanie Loubère, cependant, ne se limite pas à offrir un tableau précis de la pensée du xviiie siècle ; son ouvrage montre surtout à quel point « l’amour » obsède la réflexion des Lumières, et le travail mené sur les liens entre l’amour et la médecine est à ce titre particulièrement intéressant. Au xviiiᵉ siècle, il n’existe pas de frontière nette entre « sexologie littéraire » et « sexologie médicale24 ». Les deux domaines partagent la même ambition d’expliquer, de classer et de soigner. La littérature licencieuse contribue à diffuser un savoir scientifique sur la sexualité, tandis que la médecine s’approprie l’imaginaire érotique. Les traités de Tissot sur ou de Bienville sur le sexe traduisent cette évolution25 : le vice devient pathologie, la condamnation morale cède à la thérapie. La médecine prolonge ainsi l’effort de réalisme anatomique des leçons d’amour licencieuses. Les préoccupations prophylactiques, en particulier face à la syphilis, rejoignent les mises en garde. Le cas de La Rose sans épines d’E. Girouard est un exemple de la conjonction du souci médical et de la voie poétique pour enseigner l’art physique de l’amour et de circonscrire les conséquences médicales désastreuses. À l’annonce d’un titre poétique usant de la métaphore de la Rose pour évoquer l’amour métaphysique, suit une prose qui se veut médicale : Ou Vénus affranchie du repentir par la découverte d’un moyen infaillible de neutraliser les effets du virus vénérien 26.
18Les arts d’aimer sont des arts poétiques, médicaux, mais aussi philosophiques : le savoir abstrait rejoint la technê, sans jamais quitter le terrain d’une plume poétique, comme si le savoir continuait perpétuellement à trouver le mot juste pour parler du sentiment et du désir le plus naturel, instinctif de l’homme. Ainsi, Stéphanie Loubère, tout en montrant la course sisyphéenne de la pensée totalisante du xviiie siècle, cartographie-t-elle dans son ouvrage, qui, sous bien des angles, devient anthologique, les domaines du savoir investi et envahi par la « leçon d’amour ». L’art devient leçon, lorsqu’elle mêle posture didactique, énoncé explicatif, et tropes érotiques.
L’anthologie de la leçon d’amour
19Les lignes dynamiques qui soutiennent Leçons d’amour se caractérisent par la richesse des références. Après avoir exhaussé les deux grandes problématiques de l’ouvrage, à savoir la mise en évidence de la volonté de systémisation de l’amour, et l’implication des champs du savoir, nous voudrions faire enfin honneur à la mine d’or que représente l’ouvrage. Stéphanie Loubère explore les supports qui enseignent ou codifient l’amour. Partant de l’hypothèse que l’amour peut être pensé comme guerre, religion ou système judiciaire, elle montre que ces assimilations permettent de créer de véritables manuels : « […] si l’amour est une guerre, alors il est possible de rédiger un manuel de stratégie érotique ; si c’est une religion, il faudra en détailler les rites et les prières ; et si l’amour a ses lois propres, on convoquera un tribunal où sera appliqué avec rigueur le code civil de l’amour » (p. 13). Chaque métaphore donne lieu à une œuvre, impliquant un point de vue, une morale, un investissement philosophique. Nous tenterons donc finalement d’organiser ces supports, non pas en trahissant l’architectonie de l’ouvrage de Stéphanie Loubère, mais en donnant un aperçu du vaste champ exploré.
20Premièrement, évoquons l’importante production judiciaire. Héritière du jeu-parti médiéval, elle ressurgit au xviie siècle dans les salons et culmine le jeu mondain des questions d’amour, dont les Maximes d’amour de Bussy-Rabutin (1666-1668) est un exemple27. Au xviiie siècle, c’est Nicolas Langlet du Fresnoy qui réactive la veine judiciaire amoureuse en publiant les Arrêts de Marital d’Auvergne28. Le tribunal d’amour évolue du Moyen Âge au xviiie siècle entre reprise et parodie, pour devenir un théâtre satirique des lois d’amour. L’œuvre de Joseph Landon, Le Tribunal d’Amour 29, permet de prendre la mesure de la mise en parodie de la veine judiciaire, puisque la forme dramatique offre la « controverse », qui elle-même « se prête assez naturellement à la mise en scène, et les affrontements dialogués soulignent le caractère théâtral du monde juridique » (p. 24). La leçon judiciaire s’inscrit dans un héritage littéraire et se nourrit de production parodique, geste qui croise la querelle des Anciens et des Modernes dans une volonté de renouvellement des formes et des discours.
21Deuxièmement, évoquons la forme religieuse de la leçon d’amour. Assimiler l’amour à un culte, sérieux ou parodique, revient à le doter de lois et rites inspirés du religieux : « c’est parce que l’amour divin est sacré que l’amour humain, fait à son image, l’est aussi ». La forme du catéchisme permet d’énoncer des préceptes clairs, tout en ouvrant la voie au pastiche et à la parodie, donnant l’occasion d’une multiplication d’ouvrages. On découvre ainsi les Messes de Cythère, — Messe de Gnide de Griffet de La Beaume30, Messe de Cythère de Sylvain Maréchal31 — transforment la liturgie en rituel érotique. Les « temples de l’amour », situés à Gnide, Cythère ou Paphos, dont le plus célèbre demeure celui conçu par Montesquieu32, esquissent des utopies érotiques inspirées du paganisme antique, réinventant l’érotique comme système ritualisé. Cette dernière est fondée sur un geste de réécriture, oscillant entre pastiche amusant et parodique mordante, la forme religieuse de la leçon d’amour traduit l’évolution d’une pensée du sentiment de l’Antiquité au xviiie siècle, nourrie par les gestes légiférants, les pensées satiriques, et le goût d’une écriture riche en invention.
22Troisièmement, évoquons la littérature du corps. Après s’être intéressé aux dictionnaires qui proposent l’inventaire des mots, mettons en lumière les tentatives d’« inventaire des postures », qui fondent une véritable « grammaire des plaisirs, qui a sa syntaxe et ses règles » (p. 282). La combinaison de l’éloquence verbale et corporelle rappelle l’enseignement d’Ovide, mais un enseignement toujours poussé plus loin. Cette érudition érotique, allant jusqu’à la généalogie des postures, illustre une créativité poétique où « licence poétique » et « licence érotique » (p. 287) se rejoignent. « L’art de la volupté est une étude » (p. 286), Stéphanie Loubère analyse l’importance de la figure d’Hercule. Les Travaux d’Hercule 33 (1790), pour donner un exemple saillant, impose des principes et des positions du corps, nécessitant force surhumaine, proportions monstrueuses, dans un mélange d’exigence et de rêve érotique.
23En articulant métaphores, codifications, formes narratives, géographies imaginaires, temporalités et rhétorique des corps, Les Leçons d’amour dessinent une véritable mosaïque érotique. Loubère montre que chaque outil — dictionnaire, carte, calendrier, école, rituel — participe d’un même projet : rationaliser, transmettre et renouveler l’art d’aimer, du jeu galant à l’utopie libertine. Cette cartographie foisonnante embrasse toutes les variations possibles de la leçon d’amour, en révélant l’extraordinaire inventivité des auteurs.
24En somme, Leçons d’amour de Stéphanie Loubère met en lumière l’extraordinaire diversité des formes et méthodes par lesquelles l’amour fut pensé, codifié et enseigné au xviiie siècle. À travers dictionnaires, tribunaux, rites et grammaires du corps, la réflexion sur l’amour révèle la richesse et la complexité des savoirs mobilisés. Cet ouvrage souligne la capacité de la leçon d’amour à capter l’esprit d’une époque, tout en renouvelant sans cesse ses formes et ses ambitions intellectuelles.

