
Joseph Joubert, introspection générale
1Quelques jours après la mort de Joseph Joubert, survenue le 4 mai 1824, Chateaubriand rendait hommage à cet ami discret qui avait préféré à la célébrité « une vie inconnue au milieu d’une société choisie1 ». Ces propos élogieux, Chateaubriand les reprenait tels quels quatorze ans plus tard dans sa courte préface au Recueil des Pensées de M. Joubert (1838), qui confiait les écrits fragmentaires de son ami à la postérité, en accord avec le principe selon lequel « on ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde2 ». D’abord réservée à un cercle de connaissances, l’œuvre a ensuite connu un public plus étendu, puis retenu l’attention des critiques les plus célèbres. Georges Poulet a donné en 1966 une nouvelle édition des Pensées et a consacré à Joubert d’importants développements de ses Études sur le temps humain (1952) et de La Pensée indéterminée (19853). Maurice Blanchot, dans Le Livre à venir (1959), a affirmé que Joubert est « un des premiers écrivains tout modernes » : « auteur sans livre, écrivain sans écrit », Joubert y est présenté comme « une première version de Mallarmé », dont la pratique d’écriture révèle « le cheminement d’une pensée qui ne pense pas encore ou d’un langage de poésie qui tente de remonter vers lui-même »4. Œuvre en perpétuel devenir, les Pensées sont aussi un entretien infini : une conversation inachevée avec soi-même et avec les autres, qui laisse au temps le soin de faire son ouvrage.
2L’œuvre de Joubert demeure intrigante, dans sa présence fantomatique aussi bien que dans ses recompositions. Originale, elle semble cependant ne pas s’appartenir, et ce parce qu’elle a fait l’objet d’interventions extérieures. Chateaubriand avait présenté une sélection des pensées de Joubert selon une approche thématique (« j’ai séparé les sujets confondus sur des chiffons de papier5 »), contribuant à les inscrire dans l’héritage des moralistes ; Georges Poulet avait quant à lui choisi l’ordre chronologique afin de faire sentir les élans et les replis d’une écriture, le « style de l’âme, style rythmique, fait de mouvements et de repos, d’idées et de distance entre les idées6 ». Dans cette édition des Carnets de Joubert préfacée par Christiane Rancé, l’ordre chronologique a lui aussi été privilégié, moins pour isoler des maximes que pour donner à voir Joubert dans une plus profonde intimité par la forme diariste. Ce faisant, cette édition donne un nouvel accès à cette œuvre qui était entrée « à pas feutré […] dans l’histoire des lettres françaises » (p. 9).
« Une sorte d’autobiographie »
3Mettant en avant les reflets multiples d’une vie intérieure dans « une sorte d’autobiographie » (p. 10), le volume de la collection « Florilèges » reprend la chronologie établie par André Bellesort pour les éditions Gallimard et invite à parcourir certaines des « mille trois cents pages » des Carnets. La sélection présente la grande variété de sujets abordés par Joubert et offre l’intérêt de ne pas retenir que les sentences mais de présenter aussi au lecteur les observations plus fugaces qui témoignent d’« une intimité avec le réel » (p. 10). Aux réflexions sur l’écriture et ses principes de composition, sur la nature et sur l’âme, s’ajoutent ainsi des instantanés aux allures de haïkus (« Les taches blanches de la neige, dispersées çà et là sur la verdure dans les dégels », p. 55). Sans grandiloquence, les remarques de Joubert peignent une sensibilité face aux (micro-) événements, où les interrogations métaphysiques cèdent parfois la place à des impressions dans tout leur dénuement, sans explication ni commentaire.
4Joubert y pratique une écriture de la pudeur, tant dans le choix des images que dans la construction minimaliste de certains fragments, sur les « Beautés qui ne laissent rien à faire à l’imagination » (p. 35) ou sur le « … Plaisir d’être aperçu de loin » (p. 36). Les points de suspension y marquent moins un caractère de rêverie qu’ils ne soulignent l’éclat d’une pensée passée au tamis de la sensation. Le fragment fonctionne par métonymie : il évoque, mais sans que nous puissions dire ce qui a été à son origine.
5L’ouvrage offre donc plus qu’une compilation de bons mots, de citations prêtes à l’emploi, d’anecdotes édifiantes ou savoureuses. Il ne se limite pas à être un catalogue et donne à voir la construction patiente d’une pensée aussi rigoureuse qu’elle est généreuse. Par-là, le texte conserve une spontanéité, qui touche sans chercher à frapper. L’autoanalyse, jamais sèche, révèle la souplesse d’un esprit poursuivant son enquête sur soi et sur le monde dans les hésitations comme dans la joie. Les remarques qui s’additionnent dans la forme libre du constat et de la recherche s’avèrent réconfortantes dans leur bienveillance et leur pas mesuré, ceux d’une « âme libre, inquiète et pourtant tranquille » (p. 11).
6Joubert est bien le centre des sensations et des réflexions qu’il consigne, mais avec ceci de remarquable qu’il n’éclipse jamais ce qui l’entoure : ses notes disent autant les sentiments d’une âme que sa profonde curiosité pour son environnement, aussi bien les paysages qu’il traverse que les bouleversements politiques et culturels dont il est un des témoins attentifs. Cette édition des Carnets permet ainsi de « rencontrer » Joubert, en laissant apparaître sa personnalité dans toutes ses nuances, ainsi qu’en présentant la forme dialogique de son écriture.
7Ce dialogue est d’autant plus remarquable qu’il s’élabore en marge de toute entreprise éditoriale. Joubert ne flatte aucun public ; l’entretien n’a pas de destinataire à séduire. L’auteur s’y montre pourtant accueillant, laissant une place importante au doute, au silence, à la contradiction (peut-être), mais aussi au lecteur imprévu de l’entreprise diariste. Il ressort de la lecture de ces carnets une impression de familiarité (« c’est que les tournures propres à la confidence me sont familières », p. 82) où Joubert semble en train « de nous parler comme depuis la pièce d’à côté » (préface, p. 8).
Hauteurs de vue
8« Une âme qui a rencontré par hasard un corps » : c’est par ce mot d’esprit que Victorine de Chastenay présentait Joseph Joubert ; lorsque l’intéressé le rapporte dans ses Carnets, il ajoute : « Le mot est très joli et je ne puis disconvenir qu’il soit juste » (p. 145). Joubert valide ce que la circulation du motif de l’âme dans les fragments (modulé par des images comme celles des voiles, des nuages ou de l’évaporation) aurait seule suffi à accréditer. À ce réseau sémantique s’associe un éloge de la légèreté, formulé en divers endroits : dans une réflexion sur la philosophie des Anciens (« J’aime mieux leurs nuées que nos cailloux. […] L’esprit a besoin de vapeurs, de subtilités, de fluides », p. 143), ou dans une note rapidement consignée (« … chargés de l’insupportable poids de nous-mêmes », p. 110), ce sont les mêmes « beautés d’altitude » que relève Joubert.
9La perspective est autant morale qu’esthétique pour celui qui considère que « l’auteur sublime marche de cime en cime » (p. 24) et qui s’applique à rester léger (« Si je m’appesantis, tout est perdu », p. 58). Joubert semble en effet se méfier des démonstrations bien cadenassées avec leur rhétorique de cavalerie. Ses propos ne sont par conséquent ni déclamatoires ni catégoriques : sa plume cherche à saisir et non pas à fixer. S’il a bien le sens de la formule (« Savoir, c’est voir en soi », p. 50), ses Carnets se distinguent par endroits de l’héritage des moralistes auquel on avait souvent ramené les Pensées. Blanchot, pourtant, y avait insisté : « Joubert n’est ni Chamfort, ni Vauvenargues, ni La Rochefoucauld7 ». Son regard attentif considère les choses et donne sa juste place à tout, bien que la narration comme le portrait soient rares.
10Les vérités apparaissent en effet moins comme des sentences que comme des rapports d’expérience. Le regard qui se pose sur les éléments du quotidien ou les événements ne tend pas à débusquer ni à contraindre. Le présent de vérité générale et le tour de la maxime demeurent suspendus : Joubert note par exemple que « les enfants veulent toujours regarder derrière les miroirs » — sans chercher à expliquer pourquoi. L’analyse en reste souvent, comme ici, au constat. Joubert effleure ses objets, à ceci près que cela ne signifie pas chez lui en rester à la superficialité. La forme elliptique de certaines pensées témoigne d’une curiosité sans effort, qui accueille tout. Son regard n’a ainsi rien de cruel, et sa pensée s’exprime avec tendresse. Le ton est d’ailleurs rarement prescriptif ; l’injonction, quand elle existe, est vite corrigée par des modalisateurs, dans une pensée mobile qui déploie toutes ses nuances : « Il faut (peut-être) jeter dans les esprits des semences (seulement) et non y planter des arbres morts et des plantes toutes venues » (p. 66). Cette conception de la pensée comme semence rejoint celle du fragment romantique (comme chez Novalis avec les Grains de Pollen), où la pensée, élastique, procède par associations plus ou moins mystérieuses. On trouve la même aspiration à la totalité par le fragment chez Joubert lorsqu’il explicite son projet : « Je voudrais que les pensées se succédassent dans un livre comme les astres dans le ciel, avec ordre, harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre ; et non pas pourtant sans se suivre, sans s’accorder, sans s’assortir. Oui, je voudrais qu’elles roulassent sans s’accrocher et se tenir, en sorte que chacune d’elles pût subsister indépendante » (p. 48). Les Carnets rendent sensible cette pensée à l’œuvre qui cherche sa forme et son lieu, pour affronter ses profondeurs.
11L’édition des Carnets montre ainsi, de pensée en pensée, un esprit qui s’exerce et se nourrit, qui ne se résume pas au seul jugement (« le jugement est une faculté froide et forte ; l’esprit une qualité délicate et vive », p. 119). Dans leur succession, les entrées des Carnets dévoilent une pensée qui rencontre ses objets, qui s’essaye à les conserver, dans une démarche modeste qu’on serait tenté de qualifier d’artisanale. « J’ai besoin d’huiler mon cerveau » (p. 117), l’écrivain admet Joubert, qui se méfie de toute posture, témoignant d’une hauteur de vue sans supériorité.
Originalité et affinités
12Il n’en demeure pas moins que la plume de Joubert est efficace et drôle lorsqu’il passe en revue ses contemporains et, plus largement, l’histoire de la pensée. Se faisant le témoin d’une époque sans les artifices de la reconstruction rétrospective des mémoires, il multiplie les commentaires sur les personnalités de son temps, aussi bien que sur celles des siècles passés, de sorte que les lecteurs friands de traits d’esprit sont agréablement servis : « [Locke.] Il a du trémoussement dans la phrase » (p. 49) ; « Condillac. Cet homme est lac, mare ou bassin, étang ou réservoir, mais n’est pas source » (p. 51) ; « V[oltaire] a des patins. Il excelle à glisser sur les surfaces. — Il voit le fonds, mais sans y pénétrer » (p. 82). La sévérité de certains avis est corrigée par d’autres remarques, qui manifestent la souplesse de cette pensée : « Voltaire. Il est impossible qu’il contente et impossible qu’il ne plaise pas » (p. 59) ; « Voltaire ressemble quelquefois à un homme de grand sens comme un singe ressemble à un homme » (p. 125). Faut-il y voir la marque du caprice ou celle de la contradiction ? La succession des réflexions au fil des entrées construit un portrait certes complexe, mais cette complexité organise la pensée et la libère, plus qu’elle ne l’entrave.
13Christiane Rancé présente Joubert comme « un être du clair-obscur », moins pour évoquer des antagonismes que pour mettre en valeur les jeux de réverbérations de cette pensée qui s’observe et observe le monde. Accompagner Joubert, pour qui « il faut avouer ses ténèbres », c’est partager une intimité sans commérages. Les traits de plume ne visent pas à diminuer, à blesser ou à rompre, mais à voir les choses et les gens sous une juste lumière. D’une note à l’autre, sur les contemporains et sur le temps qu’il fait dehors, c’est toute une vie que l’on devine, des affections que l’on guette. Joubert nous montre les salons et les angoisses intérieures, avec une curiosité toujours bienveillante et sans scandale.
14Les propos des critiques sur Joubert ont souligné sa singularité, la difficulté qu’il y a à vouloir le classer. Le déclarer inclassable, c’est cependant le condamner à rester un satellite de l’histoire littéraire. Christiane Rancé fait le choix, dans sa préface, de l’inscrire au premier plan du panorama littéraire. Cette inscription est concrète, d’abord en convoquant le paysage littéraire au sens littéral : Christiane Rancé rappelle sa terre natale du Périgord, qui est aussi celle « de Montaigne, de La Boétie et de Brantôme, de Fénelon, de Maine de Biran ou de Léon Bloy » (p. 7-8). Elle le place dans la lignée des moralistes tout en prenant soin de le distinguer de « Vauvenargues, Chamfort, Diderot, Lichtenberg ou Chateaubriand » (p. 10), et tente de nouvelles associations, comme avec Arthur Rimbaud. On notera que les comparaisons ainsi établies se font à l’avantage de Joubert. Allant plus loin que les Goncourt, qui présentaient l’œuvre de Joubert comme « du La Bruyère en filigrane » (p. 10), Christine Rancé explicite les mérites de cet auteur sur ces illustres prédécesseurs, soulignant qu’il est « bien plus fraternel qu’un Rousseau dans ses Confessions, qu’un Chateaubriand dans ses Mémoires » (p. 8).
« Un cœur et un esprit hospitaliers »
15Entre Rousseau et Chateaubriand, les Carnets (1774-1824) de Joubert proposent une façon toute particulière de réfléchir sa propre image et celle de son temps. Dans cet autoportrait, la silhouette de l’écrivain apparaît toujours comme une ombre portée : on voit ses contours et jamais ses détails. Les particularités personnelles, aimables ou grotesques, sont à peine perceptibles dans ces réflexions et ces sensations qui accordent la meilleure place à autrui et qui favorisent l’universel. Joubert ne s’y présente pas comme un modèle (ni comme une singularité radicale), mais comme la partie d’un tout, de la même manière que les pensées qui sont la matière de son œuvre sont, chacune, la partie d’un tout vers lequel elle fait signe, dans une logique nostalgique et prospective, qui est aussi le moyen de parvenir à l’harmonie. C’est peut-être là que Joubert se révèle foncièrement romantique — au moment même où il est le plus dialogique, comme lorsqu’il recommande de « porter en soi et avec soi cette indulgence et cette attention qui fait fleurir les pensées d’autrui » (p. 140) et choisit comme programme esthétique de « laisser quelquefois le lecteur achever la symétrie entre les mots et ne faire que la tracer » (p. 144). Il laisse ainsi à Chateaubriand son « style du soliloque », qui est comme un « tic qui le reprend » (p. 57) et conclut : « Nous habitons les mêmes régions mais nous n’en rapportons pas les mêmes curiosités » (p. 65).
16Cette pensée originale est libre en même temps qu’elle sait être hospitalière : « Il faut toujours avoir dans sa tête un coin ouvert et libre pour y donner une place aux opinions de nos amis et les y loger en passant. Il faut avoir enfin un cœur et un esprit hospitaliers. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n’ont dans le cerveau que des cases où tout est pris » (p. 150-151). L’entretien de soi avec soi ouvre en réalité une conversation exigeante et cordiale qui multiplie les interactions. Ce sont des apostrophes (« Ô mes amis ! j’ai bu l’amour… » (p. 17), des adresses directes et des partages d’expérience : « — Ce chemin de la vérité ; et j’y ai fait un long détour : aussi ce pays où vous vous égarez m’est bien connu » (p. 138). Ailleurs, cela prend l’aspect d’un avertissement ou d’un conseil (« Ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer » (p. 32). C’est cette présence répétée de l’autre (de nous) dans le texte qui explique que les Carnets figurent selon Christiane Rancé dans « ce club très fermé et très précieux des ouvrages amicaux » (p. 7). De façon touchante, Christiane Rancé se dévoile elle-même aussi dans sa préface, où elle donne en guise d’échantillon (« avant-goût » p. 8) quelques-unes des pensées que contient le recueil, en insistant sur ce que la sélection a elle-même de dialogique et d’intime : « Et celle-ci encore, qui m’est si chère : “Se faire de l’espace pour déployer ses ailes” » (p. 9).
17Le titre choisi pour cette édition, Le courage d’être heureux, laisse de côté l’étiquette des Pensées, préférant insister sur la dimension ouverte de l’œuvre et sur les aspirations qui la traversent. Ce titre est une citation de Joubert, qui ne concerne toutefois pas Joubert lui-même. Il ne s’agit ni d’une maxime ni d’un conseil, pas plus que l’expression d’une philosophie volontariste. La citation provient d’un mot sur la comtesse de Sérilly, dont Joubert a affirmé qu’elle « eut le plus beau des courages, le courage d’être heureuse » (p. 8). Si le titre semble jouer sur les séductions des ouvrages de développement personnel, il n’en souligne pas moins la dimension éthique qui nourrit l’entreprise diariste de Joubert, tout comme le partage qui la caractérise. Et c’est en ce sens qu’elle peut être présentée comme « un inépuisable recours contre la solitude et la sécheresse de l’époque » (p. 7).

