Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Juin 2026 (volume 27, numéro 6)
titre article
Anastasia Scepi

Pour une esthétique de la curiosité

For an aesthetic of curiosity
Steffie Van Neste, Alexandre Dumas ou la curiosité moderne, Paris : Classiques Garnier, coll. « Littératures populaires », 2025, 344 p., EAN 9782406178170.

1« Adieu ma femme, je vais voir Monte-Cristo, je ne sais pas si je reviendrai1... ». La mine grave tout en manifestant une impatience certaine, le bourgeois tend son testament à sa femme éplorée, pendant que leur jeune enfant s’agrippe à la jambe de ce dernier, suppliant le père de famille de ne pas se laisser happer par le Théâtre-Historique. Derrière cette savoureuse critique dessinée, pratique parodique courante de la petite presse humoristique, Cham, caricaturiste prolifique des journaux Philipon, croque la transposition, sur les planches du Théâtre-Historique, en février 1848, de l’un des romans les plus célèbres de Dumas père, Le Comte de Monte-Cristo. C’est à la fois l’activité prolifique de l’écrivain, le genre du roman-feuilleton, ainsi que la réception de ce dernier par des lecteurs attendant avec fébrilité la prochaine livraison, qui sont parodiés au-delà même de l’adaptation théâtrale en tant que telle. L’évènement devient un véritable « spectacle médiatique2 ». Ce que dévoile aussi, et peut-être surtout, la critique de Cham, c’est la pulsion scopique — ou « la curiosité publique » (p. 302) — comme phénomène collectif : à l’image de ces personnages mis en scène dans les vignettes de Cham — bourgeois trépignant d’impatience à l’idée d’assister à cette pièce qui agite tout Paris et spectateurs affamés après quarante-huit heures enfermés dans une salle — les foules post-révolutionnaires réclament des vivres au sens propre comme figuré. L’artiste satirique répond à cet appel, nourrit ce désir de (tout) voir et de (tout) savoir, dans un geste double, qui est aussi celui de Dumas — « saisi[r] le potentiel de la curiosité » (p. 26) tout en se mettant « au service d’une curiosité critique » (p. 200). Caricatures, réécritures, textes parodiques, pamphlets, constitutifs de la presse, apparaissent dès lors comme autant de moyens de répondre à l’avidité du peuple, à « l’attention collective » (p. 302) en matière de nouvelles3, qu’elles soient historiques, politiques, sociétales ou esthétiques, dans un monde hanté par le « couperet de la guillotine4 » et où « la base tremble5 ».

2Ce lien entre curiosité et Révolution française est très clairement posé par Steffie Van Neste dès le début de son ouvrage Alexandre Dumas ou la curiosité moderne : « le monde n’apparaît plus de la même manière. Les yeux de l’homme post-révolutionnaire se sont désillés, la curiosité concerne alors un plus vaste domaine » (p. 10). Comme l’a montré Erika Wicky, l’éclatement du « régime mononucléaire, et par analogie, monoculaire6 » qu’était l’Ancien Régime a entraîné le morcellement de la vision et de l’appréhension du monde. Dès lors, la littérature (se) questionne : qu’écrire et comment écrire pour saisir et tenter de « comprendre le réel » (p. 11) à l’heure de l’emballement médiatique, et donc, aussi, du divertissement ? Pour répondre à cette question, Steffie Van Neste part de cette « idée de curiosité », qui nourrit, selon elle, « les démarches de l’écrivain [Dumas] alimente sa poétique, sa philosophie et sa conception du monde » (p. 295). Qui d’autre, en effet, que celui qui fut l’« une des plus grandes curiosités de son temps7 », toujours prompt à « transformer sa vie privée en spectacle » (p. 288) et à proposer une œuvre curieuse interrogeant les fondements d’un monde à repenser et reconstruire ?

3À l’image du monde d’après 1789, la notion ne semble pouvoir pleinement s’approcher que par une saisie kaléidoscopique8, laquelle informe le plan de l’ouvrage, puisque chaque partie offre un autre pan de lecture — « la curiosité intellectuelle ou savante, la curiosité sociologique, et la curiosité publique », p. 28 —, qui trouvera sa résonance dans une vision panoramique.

Curiosité, curiosités, curieux, de quoi ce champ notionnel est-il le nom ?

4« La question est donc de savoir, selon la nouvelle formule consacrée, de quoi cette curiosité est le nom » (p. 28). C’est l’objectif de l’ouvrage de Steffie Van Neste, qui, dès son introduction, part des propositions de Hans Blumenberg, lequel considère que « la curiosité est une marque distinctive de la modernité » (p. 9) Notion polysémique et protéiforme, Steffie Van Neste souligne qu’« elle est généralement définie comme un désir de connaissance, mais [qu’] elle est également associée au désir de s’émanciper de sa place originelle ou à un désir de ramasser des objets rares et précieux (p. 20). Elle s’attache alors à circonscrire, tout au long de l’ouvrage, cette notion, plus mouvante qu’il n’y paraît au premier abord, en prenant en compte ses différentes acceptions, en faisant varier les échelles (la « particularité, le minuscule, le détail », p. 23, versus « la curiosité [qui] s’élève et s’étend […] à l’humanité », p. 24) ainsi que les perspectives (occupation individuelle versus « pratique collective », p. 25 ; espaces privés versus sphère publique, etc.), et ce, en diachronie comme en synchronie. D’une connotation négative avant le xvie siècle, elle se voit « réhabilit[ée] » au xviie siècle, pour faire l’objet d’un questionnement au xviiie siècle : si les philosophes des Lumières s’y intéressent, notamment à partir de métaphores telles que celles de la lumière et de la vérité, ils restent encore prudents et posent des limites. La curiosité fait ainsi l’objet de débats, que l’on retrouve au xixe siècle dans des œuvres majeures, comme Bouvard et Pécuchet et Le Docteur Pascal. Afin de dépasser ces clivages et ne pas restreindre la notion, voire de ne pas omettre les changements sémantiques de cette dernière en fonction de ses multiples emplois, Steffie Van Neste éclaire ces réflexions à l’aune du contexte historique, sociologique et esthétique propre à la période romantique. Ce faisant, elle pense la modernité à partir d’une approche esthétique de la curiosité dans l’œuvre romanesque de Dumas :

En mettant en lumière une composante essentielle de l’œuvre d’Alexandre Dumas, cette étude vise par la même occasion à enrichir la compréhension de la curiosité dans le contexte historique français du xixe siècle et à mieux appréhender le rôle et l’apport de la littérature d’imagination dans la littérature intellectuelle du xixe siècle (p. 28).

5Si dans l’ouvrage, la lexie est majoritairement fléchie au singulier, la flexion pluriel n’est pas en reste : ce sont les curiosités de l’œuvre de Dumas qui sont envisagées — les procédés linguistiques et stylistiques — qui concourent à retenir l’attention du lecteur, ainsi que les curiosités du monde que le romancier retranscrit dans ses œuvres (secrets et anecdotes concernant des personnages historiques, monstres de foires, etc.) dans une ambition anthropologique et sociologique. Nul n’échappe au regard inquisiteur de l’écrivain.

Du « geste de dévoilement9 » à l’élaboration d’un récit démocratique

6La curiosité dit donc beaucoup à la fois des pratiques rédactionnelles de Dumas et de son temps. Ainsi, les personnages de Dumas se montrent curieux : comme d’Artagnan, ils ne se restreignent pas aux places qui leur sont assignées, s’affirment et s’élancent dans le monde, en le questionnant et en l’étudiant dans ses moindres détails (nature, décor urbain, savoirs). Cette volonté de voir et de savoir, cette « curiosité savante » (p. 29) ou « élan prométhéen » (p. 83), qui les pousse à se faire une place dans la société, les libèrent de leurs chaînes et les conduit non seulement à entrevoir une autre marche de l’Histoire — ce que Steffie Van Neste nomme, en empruntant la formule à Yves Vadé, « un futur ouvert » (p. 294) — mais aussi à percevoir ce que d’autres ne voient pas. Dumas dote ainsi certains de ses personnages de qualités rares, propres aux écrivains et artistes, notamment aux caricaturistes — pensons, par exemple, aux écrits de Baudelaire ou aux dessins d’un Grandville10 — seuls capables de percevoir l’envers du monde derrière le « sentiment d’illisibilité » qui domine (p. 109). Ces héros dumasiens sont, comme les caricaturistes, des autodidactes, qui n’ont pas eu d’autres choix que de s’affranchir de la tradition et de l’obscurantisme, et de se lancer « à la recherche de nouvelles vérités » (p. 294). S’il est vrai que mes recherches sur la caricature me portent à établir des liens que Steffie Van Neste ne tisse pas explicitement dans son œuvre, il n’en reste pas moins que le corps occupe une très grande place dans son ouvrage — un corps observé, vu, étudié, et mis à nu, qui engage une véritable démarche herméneutique. Steffie Van Neste développe, en effet, l’idée d’un corps « sémaphorique11 », sémiotisé, qui s’inscrit pleinement dans les pratiques scripturales et graphiques de ce siècle.

7Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve, chez Dumas, cet intérêt marqué pour les sciences naturelles, ainsi que la phrénologie et la physiognomonie, qui ont informé les pratiques des physiologistes et des caricaturistes12. En s’appuyant sur l’analogie du corps humain et du corps social, la caricature et la physiologie sont deux entreprises de déchiffrement dont les écrivains et artistes se dotent pour décrire la société. Exégète de son époque, Dumas partage cette pratique de « l’enquête » avec ses contemporains, à partir de ce que Steffie Van Neste nomme « le paradigme indiciaire » (p. 107) ou la « poétique de l’indice » (p. 113) : il s’agit d’accorder une attention particulière aux traces, aux détails, pour lire le monde. On retrouve alors cette double saisie du monde — oxymorique — reposant sur l’articulation, ou plutôt la tension, entre le détail et le tout, la saisie synecdochique et la portée symbolique ou allégorique, qui informe une grande partie de la littérature et des arts du xixe siècle, et vient révéler, ou éclairer, les dysfonctionnements et bouleversements historiques et sociétaux :

Ennemi des principes défendus par les gardiens des institutions (la Monarchie, l’Église), le récit dumasien impose le principe de l’enquête qui pousse le héros à disséquer la société opaque et à s’interroger sur la légitimité des pouvoirs et des hiérarchies (p. 295).

8La curiosité est donc bien « un élément fondamental de la composition du récit » dumasien (p. 121) : c’est l’élément qui en est l’origine, qui oriente la diégèse — l’affirmation de soi par la mise en mouvement et découverte (l’étonnement de d’Artagnan face au temps cyclique et figé de l’Ancien Régime Les Trois Mousquetaires, p. 31-35 ; l’éducation et la sexualité des femmes — Création et Rédemption, Le Collier de la reine, Le Roman de Violette, p. 265-277), et qui informe les genres littéraires ainsi que les choix narratifs de l’écrivain. Dès lors, le lecteur est appelé à collaborer, à se faire herméneute, dans un geste porteur d’une « aspiration démocratique13 » (p. 122) :

La mise en scène de la curiosité, des énigmes et ses interprétations et résolutions apparaissent dès lors comme les versants littéraires d’une démocratisation du savoir (le lecteur qui est invité à prendre le rôle de l’enquêteur) et de la culture (la curiosité savante qui entre dans la sphère commerciale du roman-feuilleton).
Elle est aussi l’avatar de l’inquiétude post-révolutionnaire. Il faut ainsi retourner la célèbre phrase de Marx : le monde a changé, il faut maintenant l’interpréter (p. 135).

9Les récits de Dumas visent ainsi l’émancipation de ce dernier — l’écrivain croyant fermement au « droit de l’individu moderne à la curiosité, à la liberté de pensée et d’action » (p. 165).

Le combat politique par la fiction

10La modernité de Dumas réside donc (aussi) dans cette littérature populaire mais savante, qui joue des attentes médiatiques, divertit son lecteur, sans sacrifier à la complexité, c’est-à-dire, à son « regard à la fois historique et atemporel, fondamentalement politique » (p. 303). Si Dumas loue la curiosité prométhéenne de certains de ses personnages, il ne cède pas aux sirènes de la science dérégulée : toute connaissance doit mener au Bien commun (p. 84), à « l’élan utilitaire des Lumières » (p. 299).

11L’écriture de l’Histoire dans toutes ses dimensions vise ainsi à éduquer le peuple — analyse du temps présent par le détour du passé, conscience de classe, refus de l’obscurantisme et du discours raciste, dont l’écrivain a lui-même fait les frais — et rappelle, ce faisant, que tout choix littéraire est politique.

12Steffie Van Neste apporte un important éclairage sur l’œuvre dumasienne, dont tous « ses genres ont un lien spécifique avec la curiosité » (p. 298), laquelle permet de renouveler les pratiques littéraires au sein de dispositifs médiatiques propres à la modernité et de penser l’inscription de la littérature au sein des débats scientifiques, sociétaux et esthétiques de son temps. L’ouvrage de Steffie Van Neste, démontre donc de façon exhaustive et convaincante, comment Dumas père réinvestit et repense le débat sur la modernité à partir de cet « essor de la curiosité » (p. 10).