Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Mai 2026 (volume 27, numéro 5)
titre article
Natacha Lafond

Au miroir des hommes : au nom d’une éducation humaniste

Humanism and education at the mirror of the sea
Paul Valéry, La Mer, la mer, toujours recommencée !, Choix de textes, notes et préface de Franck Salün, Paris : Rivages Poche, coll. « Petite Bibliothèque », 2024, 284 p., EAN 978274366414.

1Ce livre propose un ensemble important de textes valéryens depuis ses premiers écrits de jeunesse à des œuvres plus tardives : alors que le titre de l’ouvrage s’ouvre sur une exclamation face à un éternel recommencement représenté par l’immensité de la mer, le titre de la préface tisse un contrepoint ironique à l’aide d’une autre exclamative : « Un homme à la mer ! ». L’ironie reste légère et semble presque affective à l’égard de la quête de bonheur valéryenne.

2Paul Valéry, féru des expériences maritimes, n’a sans doute pas hésité à plonger dans la mer pour découvrir d’autres postulats littéraires — personnels et humains. L’ouvrage désarçonne ainsi le lecteur par la naïveté des poèmes d’ouverture qui font écho à une belle clausule édifiante, un discours prononcé dans un collège à l’intention d’adolescents. Ce sont des enfants de Sète et des bords de mer, qui ont vécu la même expérience que lui — mais aussi des enfants qui font l’expérience d’une mer ouverte à tous les horizons, sans frontières. On y rappelle, par le dialogue entre les deux titres, en contrepoint, les risques rencontrés par les hommes de la mer, les marins confrontés aux forces de la nature. Il leur faut du courage et de la ténacité pour ne pas sombrer ; Victor Hugo, en son temps déjà, fut l’un des poètes qui a le plus usé de cette métaphore maritime pour désigner le travail de l’écrivain qui devait éclairer les hommes. Au xixe siècle, il ne s’agissait pas seulement d’une métaphore pour l’exilé de Guernesey. À l’aube du xxe siècle, Paul Valéry s’en retourne vers cette métaphore et vers ce milieu en y jetant un autre regard que Franck Salün rappelle avec le sourire de la distance ; Paul Valéry, certes, ne tenta jamais la traversée maritime à la façon de Victor Hugo, mais il n’y trouva pas moins le courage de nouvelles expériences puisqu’il fut l’un des principaux écrivains penseurs de l’Europe et qu’il défendit la médecine balbutiante de Freud par le collège des savants.

Naissance d’un poète : vers une géographie littéraire

3L’ouvrage repose ainsi sur des textes très divers qui vont du poème à l’essai en passant par un long dialogue, un discours et des pensées, qui oscillent entre le fragment et l’aphorisme. Cette réunion thématique recouvre la fidélité de l’auteur à la mer : « Natif de Sète, Paul Valéry est resté fidèle à la mer, sur tous les plans et dans tous les sens. » (Quatrième de couverture) On y rend hommage au poète par un musée. Une grande partie de l’ouvrage évoque sa relation affective et personnelle à la mer qui est devenu un motif au sens bachelardien de son œuvre. Tour à tour miroir de vie, lieu de souvenirs, réservoir de métaphores et de descriptions associées à la peinture de Joseph Vernet, la mer retrouve sa véracité phénoménologique : elle est en premier un lieu d’expérience subjective des sens et des émotions. On y retrouve aussi l’art premier de la naissance d’un poète qui s’attache au monde qui l’entoure dans ce qu’il a de plus concret ; selon lui, tout commence par la description. On y retrouve, enfin, l’ironie de Franck Salün puisque ce grand poète des Idées abstraites, défenseur de l’esprit avant toute chose, rappelle qu’on ne peut les aborder que par ces premières expériences liées à la Beauté des vues. Ce dernier terme, essentiel, dans la poétique de Paul Valéry est ainsi mis en perspective avec pertinence dans cette édition : il éclaire l’importance du regard surplombant, la hauteur de vue et la polysémie d’un « regard » au croisement du poétique et du pictural. L’histoire, son histoire, s’appuie sur le socle d’une perception plus géographique d’un lieu.

4De cette approche, remontent également ses « considérations sur les problèmes actuels », le plus actuel qui est au présent. On rappelle qu’en ces temps mouvementés, qui ont connu deux guerres, l’écrivain participe pleinement aux discussions : le dialogue expérimental « Moi et le Docteur » donne le ton de ces Idées naissantes qui vont déterminer l’ère moderne. L’homme est dépendant de son milieu : mais loin d’une lecture naturaliste propre aux théories d’Émile Zola, il s’agit davantage de montrer combien tout homme est marqué par ce qu’il voit. Ce n’est que par cette attache, qu’il retrouve le sens de l’Histoire, sa hauteur de vue qui l’a conduit à préserver la tradition du vers et de la mer. La mer constitue ainsi un lieu à part selon Paul Valéry qu’il va associer au pourtour de la Méditerranée par la richesse de ses inventions en renouant avec son Histoire. Ce creuset fertile est un lieu privilégié parce qu’il dépasse les frontières et qu’il invite à respecter la liberté des pensées de chaque homme. La mer allie l’esprit d’abstraction, d’observation à l’imagination ; elle invite à la réflexion. Alors que les philosophes de la phénoménologie se tourneront de l’idée vers les phénomènes, Paul Valéry a défendu dans toute son œuvre l’invitation à la réflexion : la mer est un creuset de méditation et d’idées qui comble la vacuité des spiritualités délaissées. Elle est une leçon qui vaut bien un regard : il faudrait plutôt dire qu’elle n’existe pas non plus sans ce regard.

La Méditerranée : une leçon d’ouverture d’esprit

5La mer, selon Paul Valéry encourage, par ailleurs, sur un troisième plan, à naviguer entre plusieurs pays ; elle représente l’ouverture d’esprit. Les textes proposés extraits d’univers a priori très hétérogènes, sont liés tantôt à des événements personnels, tantôt à des circonstances officielles qui rendent hommage ou encouragent,… Ils rappellent en chœur ce qu’est le port, les origines de chaque homme. Ils proposent, de plus, des projets qui défient les événements de leur époque : la mer est d’abord une leçon associée à l’éducation humaniste et à l’interdisciplinarité non un combat violent. Le dialogue entre « Moi » et le docteur est symbolique à cet effet. On le rappelle, à cette époque, l’affirmation de la parole individuelle ne commence qu’à peine ; si le « moi », qui fut l’objet de nombreuses controverses et d’usages divers depuis Diderot jusqu’à la querelle du Peuplier (Barrès) est le fruit de la Révolution française et du Romantisme, Paul Valéry lui oppose une part critique encore différente. Même à la (légère) différence d’André Gide qui a souvent usé du dialogue philosophique au nom d’une tolérance voltairienne et, surtout, à la différence de Maurice Barrès qui enracine l’approche rousseauiste dans un terroir nationaliste fermé, Paul Valéry a préféré l’ouvrir à des espaces libres. Pour André Gide, il s’agit de se réfléchir, dans une approche critique qui incite au dialogue avec l’ailleurs et les autres, hors des vers et du port des origines à renouveler.

6Paul Valéry, quant à lui, a toujours conservé les marines et le vers poétique comme une référence dans ses textes : selon lui, la mer ne change pas et pourtant elle est toujours différente ; par contre, elle incite à se tourner vers son histoire et à dialoguer entre plusieurs sciences. L’écrivain converse avec le docteur : ils trouvent des idées au fil du dialogue1. Il n’y a pas un homme mais bien « deux hommes à la mer » selon « l’idée fixe » :

Au professeur Henri Mondor/Et à tous les amis que je compte/dans le corps médical. (p. 79) […]

Le Docteur : Nous souffrons mieux que vous, et c’est là souffrir plus. Il y a d’étroits rapports entre souffrir et savoir… Et puis nous connaissons trop bien nos limites. (p. 87) […]

Moi. Je dirais que dans cet état les images ou formules qui se succèdent n’ont entre elles qu’une liaison… purement… linéaire… Elles n’ont entre elles qu’une seule relation, qui est de se succéder ou substituer. Mais si une connexion plus riche tend à se produire entre ces termes, alors qu’il faut changer d’état… Et nous entrons dans le monde de l’attention. (p. 95)

7Un autre texte propose un hommage à la création d’un centre universitaire à Nice — en regard de la mer. Dans ce centre, il y aura encore davantage d’hommes à la mer : l’image maritime représente ce passage à la pluralité-la plongée dans le monde — qui exige le savoir et l’attention.

8Le docteur rend compte ainsi des changements de la société et de la place qui est attribuée à de nouvelles disciplines scientifiques ; le choix de la psychiatrie/psychanalyse est tout à fait remarquable, puisque celle-ci fait le lien entre des horizons divers : désormais, le prêtre, le médecin généraliste, le maire et l’instituteur de la fin du xixe siècle, qui indiquaient les règles de vie, ont donné place à de nouvelles figures dans la société. L’exemple du Centre universitaire (Nice) proposé par Paul Valéry a pour vertu de travailler en vue de l’édification de l’Homme au niveau européen : il réunit des scientifiques divers mais aussi, comme à Pontigny, des écrivains et des politiciens… L’écrivain côtoie le docteur de même que le docteur réfléchit à sa matière : tous deux doivent expliquer, argumenter et échanger avec le courage de leurs Idées dans des domaines qui ne relèvent pas toujours de fonds assurés ; tout est à faire selon eux ; les spécialistes collaborent à des projets communs et sont confrontés pour ainsi dire entre eux au projet d’édification de l’homme qui relève d’une pensée morale. Ces textes rappellent à juste titre l’importance de cette question à l’aube du xxe siècle : s’il s’agit d’accéder à une éducation meilleure et plus haute de l’homme, à qui confier cette tâche ? Selon Valéry, la mer renvoie un miroir moral aux hommes.

De l’Éternel Retour à un Éternel recommencement : une relecture morale et politique de la philosophie de Nietzsche 

9La mer est ainsi présentée thématiquement par Franck Salün mais aussi pour ainsi dire poétiquement ; la poétique de Paul Valéry est présentée un peu comme une marine. Il ne s’agit pas d’un simple motif. Selon le poète, tout entier voué à sa tâche dans un élan d’enthousiasme, oublieux parfois de ses difficultés, la mer met en avant le beau et l’harmonie dans un sens platonicien au risque de se perdre. Le poète y propose une philosophie du beau qui est l’expression du bien et de la vérité. La liberté des vers de Valéry repose, on le rappelle, sur la maîtrise de ses contraintes et sur la place de l’éducation à cette époque. Il rend hommage, littéralement, aux emblèmes de la troisième République. Son ouverture d’esprit est à la mesure de son intransigeance pour avoir droit de parole dans la Cité qui signifie liberté de parole chez ce poète. Quelques années plus tard, le poète valéryen Salah Stétié, sera un peu plus sombre à l’égard de cet espace méditerranéen à cause de sa « violence2 ». La mer, selon Paul Valéry, au contraire, représente la quête inlassable du bonheur des hommes ; à la différence, cependant, d’une philosophie de l’histoire qui se répéterait tragiquement (Hegel) mais aussi de la philosophie nietzschéenne, ce n’est pas par la lutte ou le défi surhumain que quelque chose s’impose, « recommence ou commence » à chaque fois. La mer invite à méditer sur le Beau, la hauteur de vue, l’ouverture d’esprit et la conciliation plus diplomatique. Il ne s’agit pas du tout d’une perspective nostalgique sur le temps : au contraire, grâce au regard posé sur la mer, il a une vertu édificatrice et réparatrice. Recommencer n’est pas l’expression d’un retour : tout y est à faire/et à refaire, apprendre et observer.

10De ces « Inspirations méditerranéennes » vont naître des idées optimistes de conciliation : Paul Valéry relève des grands penseurs de l’Europe et des maîtres d’œuvre du cosmopolitisme tels que Paul Claudel, André Gide, Thomas Mann… Collège et centre universitaire représentent toujours la même idée, non pas une idée unique mais une idée fixe : seule l’éducation des hommes sert le dialogue au-delà des frontières entre les sciences, les pays, les partis et les traditions. Il rappelle que l’œuvre poétique a ses devoirs, elle aussi, dans une tradition humaniste plus conservatrice et modérée pour dépasser les conflits. La mer est ce miroir de l’homme qui renvoie aux hommes au pluriel dans une expérience exigeante et impérieuse. Selon Paul Valéry, elle est à la frontière de la vie personnelle et de la tâche de tout écrivain.

*

11Cette édition éclaire combien ce poète de l’abstraction spirituelle revendique pourtant l’importance d’une subjectivité première, au fondement de son ouverture. Elle propose ainsi discrètement une interprétation de l’œuvre valéryenne qui trouve des résonances modernes dans la réflexion européenne actuelle. Cette mer renvoie à des contours méditerranéens qui déplacent ainsi légèrement la réflexion sur le territoire européen et l’amène à se confronter à d’autres continents : on y prend du recul face aux particularismes, face à l’Afrique, face au mince détroit qui mène aux Amériques et à l’infini des terres de l’est jusqu’en Orient. Où cela s’arrête-t-il ? Sur quels territoires se construit l’Europe ?

12La légère ironie des titres est sans doute une invitation à regarder ce miroir autrement et à reconsidérer l’œuvre du poète à la lumière de ces « problèmes actuels » qui ont été si présents dans ses pensées.

L’Homme mesure des choses ; l’Homme, élément politique, membre de la cité ; l’Homme, entité juridique définie par le droit ; l’Homme égal à l’homme devant Dieu et considéré sub specie aeternitatis, ce sont là des créations presque entièrement méditerranéennes. (p. 228) […]

Eh bien, me dis-je, je vais leur enseigner ce que c’est que Sète. Et je commence tout un poème descriptif où je ne leur épargne rien de ce que nous observons (…) Croyez bien, mes Enfants, que toute pensée a son port d’attache. (p. 261)