
À la recherche d’Alfred de Vigny
1Alors que l’inscription des poèmes d’Alfred de Vigny au programme des agrégations de lettres 2025 et 2026 entraîne un regain des parutions sur l’auteur1, Sophie Vanden Abeele-Marchal publie un ouvrage qui n’apparaît pas de circonstance, mais comme l’aboutissement de longues années de travail. Autrice de nombreux articles sur Vigny, d’une bibliographie d’agrégation sur l’auteur2 ; co-directrice, avec Sylvain Ledda, du Bulletin de l’Association des Amis d’Alfred de Vigny — qui n’a connu que trois numéros chez les Classiques Garnier3, avant la mise en sommeil aussi inopportune que regrettable de l’association en 2025 —, Sophie Vanden Abeele-Marchal est surtout éditrice de Cinq-Mars (Le Livre de poche, 2006), Chatterton (Hatier, 2010) et Stello (Classiques Garnier, 2019), ainsi que de la correspondance de Vigny depuis 1994. C’est en spécialiste érudite, en parfaite connaisseuse d’un contexte historico-culturel foisonnant et d’une vertigineuse intrication de références qu’elle livre un essai sur un sujet complexe et relativement original.
Le politique plutôt que la politique
2Sophie Vanden Abeele-Marchal explique que « Vigny postule implicitement une distinction, essentialiste, entre la politique et le politique — même si cet emploi masculin du substantif, moderne, n’existe pas encore ; et celle-ci oppose la “pensée” à “l’action”, l’idée “rêvée” par le poète-philosophe à la réalité pratique de sa mise en œuvre » (p. 232). Et d’ajouter : « Il ne s’agit plus là de la politique, qui est du côté de l’action et de l’exercice du pouvoir. Il en va d’une conception du politique comme champ théorique et philosophique » (p. 241). L’autrice identifie la formulation claire de ce « divorce » dans le « premier numéro de La Démocratie pacifique des fouriéristes, en 1843 » (p. 242) et il faut saluer la grosse quantité de lectures contemporaines de Vigny, peu citées aujourd’hui, qu’elle mobilise pour nous replacer précisément dans le contexte de l’époque, sans anachronisme. Sophie Vanden Abeele-Marchal est en mesure d’affirmer : « Ainsi le politique, à rebours de la politique, peut-il devenir la marque positive du siècle et du questionnement démocratique tel qu’il traverse la littérature romantique. » (p. 246)
3Quand elle annonce que « ce rapport entre littérature et politique définit la nature, la fonction et la portée » (p. 249) de l’œuvre de Vigny, cependant, on aimerait bien que ce programme soit suivi dans un essai analytique. Mais l’ouvrage livre plutôt une étude des idées de Vigny, comme le résume la conclusion : « Son œuvre s’attache à chercher comment concilier, pour la société post-révolutionnaire, morale individuelle et morale collective en évaluant leurs points d’articulation et de légitimation que sont l’autorité et son prédicat, le pouvoir, dont il réinvestit les représentations historiques traditionnelles. » (p. 355)
Une critique à dépasser
4Une première partie, intitulée « Le “problème” des idées politiques de Vigny », procède à une longue mise au point sur l’état de la critique et ses difficultés manifestes à traiter le sujet. L’autrice annonce un « rapide panorama des principales études, les plus représentatives » (p. 33) mais s’y attelle sur près de soixante pages. Une quinzaine est consacrée à Sainte-Beuve et rapporte des anecdotes futiles. On se demande s’il est bien nécessaire de s’étendre sur cette « légende » fixée « tôt et pour longtemps » (p. 35). Cela semble utile si « la presse d’opposition » reprend et fixe cette image, avec une « interprétation politique », « dans chacun de ses comptes rendus de l’œuvre de Vigny » (p. 40). Mais, du reste, pourquoi ne pas ignorer cette image aussi peu intéressante que fidèle, et plutôt revisiter l’œuvre de Vigny et la prendre au sérieux ? Montrer que Vigny était humain et sympathique, comme cherche à le faire Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 37) en rapportant qu’il pouvait causer « les coudes sur la table » et envoyer du cognac à ses amies, est-ce plus intéressant que de le railler parce qu’on ne l’aurait jamais vu manger qu’un radis, comme rapporté p. 35 ?
5Sophie Vanden Abeele-Marchal éclaire ensuite les travaux de Louis Dorison, qui datent de 1894, en réévaluant notamment sa « perspective comtienne » (p. 48). Puis elle clarifie ce que Marc Citoleux appelle, en 1924, « des atermoiements idéologiques » (p. 63). Elle livre au passage des précisions utiles sur le mal nommé Journal d’un poète, fraîchement publié à l’époque et largement utilisé par Citoleux. Dans un troisième temps, elle rend compte de l’« approche différente » de Pierre Flottes en 1927, « plus informée, précise et détaillée sans être plus nuancée dans ses conclusions » (p. 70). Enfin, l’autrice consacre près de vingt pages à l’ouvrage d’Henri Guillemain, M. de Vigny, homme d’ordre et poète (1955), « plus pamphlétaire que biographique ou scientifique » (p. 75). En défendant Vigny, elle tend cependant à se placer sur le même terrain polémique.
6Ces mises au point seront très utiles à qui s’aventurerait dans une thèse de doctorat sur Alfred de Vigny : elles résument, mettent en contexte et commentent de façon éclairante la critique existante. Mais il ne semble pas nécessaire, ou du moins prioritaire, pour le reste, de tant s’étendre sur des travaux lacunaires ou dépassés, alors que bien d’autres, plus récents, profiteraient grandement à l’analyse de l’œuvre de Vigny sous l’angle du politique mais ne sont pas mobilisés. On pense aux études de réception et d’articulation entre éthique et littérature, menées par exemple par Jean Bessière, Vincent Jouve, Yves Citton, Jean-Louis Dufays4…
7Le deuxième chapitre propose une autre méthode : « En postulant la porosité structurelle et la labilité cyclique des réseaux, des familles, des “groupes d’esprits”, intellectuels, sociaux et politiques, on peut tenter de comprendre des itinéraires, a priori non rectilignes » (p. 95) pour conclure, assez semblablement que précédemment, « qu’il serait inutile de prétendre emboîter le pas des exégètes qui échouèrent à reconstruire le “mouvement continu” des idées politiques de Vigny » (p. 123).
Une écriture fragmentaire
8Ce faisant, cependant, Sophie Vanden Abeele-Marchal procède à des mises au point utiles sur les écrits intimes de Vigny, notamment le « dense discours fragmentaire posthume » (p. 105) et les difficultés afférentes, du « point de vue philologique comme sur le plan codicologique » (p. 105-106). « Souvent fautive, leur édition, encore aujourd’hui lacunaire, n’en a été procurée que lentement, compliquant la tâche des exégètes successifs. » (p. 106) L’autrice retrace les étapes du destin des écrits intimes de Vigny entre les mains de Louise Lachaud, Louis Ratisbonne puis Jean Sangnier. Ce faisant, elle livre un éclairage utile sur les manuscrits de l’écrivain, l’état de leur édition, leur statut et leur intérêt.
9Sophie Vanden Abeele-Marchal plaide de façon intéressante pour « une œuvre totale » (p. 113). En effet, les fragments constituent un ensemble ne dissociant pas « la vie de la création, aux contreforts de l’œuvre, [et] celle-ci apparaît ainsi tissée dans son canevas intellectuel et sur son cadre affectif et événementiel » (p. 112). La conclusion explicite clairement cette interdépendance au moment de souligner que
Le politique est bien l’axe autour duquel s’articule l’œuvre du poète, du dramaturge, du romancier, du mémorialiste, comme de l’épistolier. Les sollicitations de l’actualité contemporaine obvient sans cesse les thèmes principaux qui sont ceux du pouvoir, de l’ordre, de l’unité sociale, de la justice et de la liberté individuelle, civile et politique : l’œuvre en textualise et met en perspective les enjeux éthiques fondamentaux. Cette innutrition passe chez lui par le canal des écrits intimes qui en sont la matière vive. Qu’il s’agisse de notes de lectures, de récits courts écrits sur le vif, de remarques pour mémoire ou de formules synthétiques, ceux-ci en enregistrent les étapes, selon une chronologie et une hiérarchie aussi personnelles qu’affectives ; et, peu à peu, du flot protéiforme et plurivoque de la circonstance et de ses diverses traductions immédiates, tel qu’elles se constituent en une actualité intellectuelle encore prise dans l’émotion de leur réception, ces écrits laissent entrevoir comment s’extrait la substance d’une pensée ouverte et libre de tout préjugé. (p. 359)
10Mais quelle est la spécificité de l’œuvre publiée du vivant de l’auteur, adressée à un public ? Son système propre ? Ses dispositifs ? La question demeure entière. De même, lorsque Sophie Vanden Abeele-Marchal évoque, entre fragments et matière publiée, « un jeu subtil d’autocitations et d’écriture palimpseste, dans une relation complexe d’interactions mutuelles » (p. 115), on attend des exemples. Le propos reste souvent très abstrait, général ou allusif, comme parlant aux seuls connaisseurs de l’œuvre.
11En d’autres occasions, il semble besoin de confronter les assertions de Vigny, sur lesquelles se fonde Sophie Vanden Abeele-Marchal, à la réalité des textes qu’il a publiés. Rien n’est en effet moins sûr que « le paradigme de l’œuvre structurée par le développement continu d’une pensée organisée autour d’une idée-mère » (p. 115). Que l’on pense par exemple aux résumés tentés par l’écrivain des poèmes des Destinées alors qu’il leur cherchait un plan. Il synthétise ainsi le poème « La Sauvage », très commenté pour son ambiguïté idéologique5, de façon singulièrement univoque et contestable : « Abandonné à moi-même, mon devoir est de m’organiser pour me perfectionner, me conserver, et conquérir le globe étroit qui m’est accordé, de ne pas souffrir que l’homme tombe à l’état de Singe comme les Sauvages l’ont laissé dégénérer. Pour preuve de cette idée : La Sauvage 6. »
12On se demandera en outre si le « discours explicitement fragmentaire » (p. 113) trouve un écho dans l’œuvre publiée à travers des réminiscences de l’esthétique du fragment. Mais au-delà des rapports entre les écrits intimes et le reste de l’œuvre, les fragments que met à juste titre en avant Sophie Vanden Abeele-Marchal demandent à faire en eux-mêmes l’objet d’une analyse littéraire. L’autrice évoque « un ensemble singulier de notations non articulées mais visiblement destinées à faire texte par l’allusion, l’intertexte et la connivence de l’auteur avec un lecteur toujours supposé » (p. 113) sans rien démontrer ni même illustrer de tout cela. Trop souvent, il reste à désirer quelques exemples, commentés ; une plongée dans l’œuvre de Vigny, plutôt qu’un discours à sa lisière. Il en va de même quand Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme : « Entre littérature et philosophie, dans le domaine élargi des belles-lettres, avant la spécialisation des savoirs opérée au mitan du xixe siècle, le fragment tel que le pratique Vigny se définit bien selon le mode de pensée du moraliste » (p. 122). CQFD, note-t-on en marge, en retenant la piste intéressante d’une comparaison entre l’écriture de Vigny et celle des moralistes ; travail qui reste à mener…
13Sur un point plus marginal mais d’intérêt pour les spécialistes, on s’interrogera sur la graphie « Docteur-Noir » reproduite par Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 51 et autres) alors que, comme l’expliquait André Jarry7, Vigny écrit toujours « Docteur noir » dans ses manuscrits, même si l’édition de référence de ses œuvres complètes dans la Pléiade ne le retranscrit pas.
La question de la pensée de l’auteur
14À propos de l’intérêt des fragments de Vigny, Sophie Vanden Abeele-Marchal explicite sa perspective critique « d’une interprétation de la pensée de l’auteur » (p. 114). Peut-on toutefois parler d’une « pensée de l’auteur » au singulier ? Ne faut-il pas aussi envisager chaque ouvrage publié comme un système en soi ? Et quid des potentialités du texte dans une perspective de réception ? Sophie Vanden Abeele-Marchal ne suit pas ce questionnement mais, en cohérence avec son cadre méthodologique, en deuxième partie, opère un retour à la biographie et à la chronologie, d’une manière se voulant sélective et éclairante, ce qui est le cas grâce à une grande maîtrise du contexte, notamment des revues que Vigny a lues ou dans lesquelles il a publié. Les Mémoires inédits de l’écrivain sont également cités de façon abondante, pour retracer un récit, mais pas analysés. On relèvera malgré tout quelques éléments intéressants, comme les précisions érudites sur les maîtres de Vigny à la pension Hix (p. 132 sq).
15Dans ces pages, les poèmes de Vigny sont évoqués au moment de leur composition, en lien avec l’actualité de l’époque, mais pas commentés, même quand des vers du « Trappiste » ou de « Paris » sont assez longuement cités. Le jeu des « constellations de pensées, au fil de rencontres et de lectures » (p. 163) est tout de même envisagé au regard de l’œuvre : dans Stello, Vigny « synthétise l’ensemble des propositions idéologiques qui bouillonnent au lendemain des Trois Glorieuses » (p. 163) ; « dans Chatterton […] ce sont les idéaux du saint-simonisme qui sont mis à l’épreuve » (ibid.) ; « Servitude et grandeur militaires adapte l’idéal pacifiste saint-simonien » (p. 164). Des précisions éclairantes sont en outre apportées sur les rapports de Vigny et Philippe Buchez (p. 164 sq).
16On bute néanmoins sur la formulation d’une conclusion intermédiaire : « Vigny donne donc à lire l’essentiel de sa pensée à un rythme soutenu entre 1825 et 1835 » (p. 179). Le substantif pensée désigne ici l’œuvre poétique, dramatique et romanesque de Vigny jusqu’à Servitude et grandeur militaires. C’est reprendre en quelque sorte la logique de Vigny lui-même en 1849, déclarant aux électeurs de la Charente, pour justifier de ne pas mener de campagne électorale bien que candidat à la députation, que ses œuvres parlent pour lui (p. 175). On sait toutefois que l’approche n’est ni suffisante ni satisfaisante. Dans les pages consacrées au beau et complexe Daphné, il est vraiment besoin d’une analyse du dispositif de l’œuvre — littéraire, énonciatif, argumentatif, poétique. Ces éléments, ainsi que quelques citations commentées, manquent cruellement, surtout à qui n’aurait pas déjà lu l’œuvre de Vigny. Malheureusement, l’essai n’invite pas vraiment à s’y plonger, comme si rester à la lisière, si riche soit-elle, pouvait suffire à cerner la pensée de l’auteur. Mais est-ce à vrai dire ce qui importe, plutôt que les œuvres qu’il a laissées et ce qu’elles peuvent dire à des lecteurs et lectrices, d’alors et d’aujourd’hui ? Quelques éléments intéressants sont apportés sur la réception des œuvres de Vigny, par rapport à celles des autres romantiques, dans Le National (p. 215 sq) ainsi que sur les réactions des contemporains à « Une histoire de la Terreur » (p. 324-329). Mais il faudrait aussi écouter le texte lui-même et commenter son écriture. Page 221, une citation de « La Flûte » est immédiatement suivie, comme en guise de commentaire ou d’interprétation, d’une citation des Mémoires inédits, comme si elle ne faisait qu’illustrer la pensée de l’auteur, à laquelle se résumerait l’expression poétique. Cette configuration n’est pas isolée et l’on a parfois l’impression d’un collage de citations de Vigny comme pour en reconstituer le discours.
17Cette quête de la pensée de l’auteur se justifie par les ambitions didactiques affirmées par Vigny, par exemple quand il note, comme le cite Sophie Vanden Abeele-Marchal p. 230, qu’une œuvre « doit s’écrire pour démontrer ou prouver ou ne pas s’écrire ». La conclusion de Sophie Vanden Abeele-Marchal le réaffirme, évoquant « une œuvre au didactisme assumé » (p. 377), mais sans véritable examen, alors même qu’il est question d’une « poétique adaptée », ce qui n’a pas été analysé. Or, « l’éthos du poète missionnaire » (p. 337) est contestable ; l’analyse de la complexité discursive des poèmes de Vigny pourrait en donner un aperçu. Sophie Vanden Abeele-Marchal relève : « Il note qu’il s’agit de distinguer autant l’intention de l’auteur que la forme de son œuvre » (p. 230) mais n’emboîte malheureusement pas le pas de Vigny sur ce point. Ce travail amènerait pourtant d’importantes nuances. Prenons l’exemple de Chatterton, à propos duquel sont citées ces notes. Sophie Vanden Abeele-Marchal rappelle que le drame « met en scène le suicide du poète, victime d’une société bourgeoise » (p. 226). Certes, mais il faut aussi examiner les suggestions religieuses et psychologiques faisant simultanément du personnage une figure sacrée, un héros préservant son identité et sa dignité, autant qu’un être fragile, amant malade et désespéré8. Ce kaléidoscope brouille et enrichit le message de la préface, assimilable à l’intention d’auteur.
18Se placer du point de vue de l’auteur amène aussi un certain biais politique. Sophie Vanden Abeele-Marchal offre une immersion explicative, très utile et éclairante, dans « les cercles a priori antagonistes » (p. 38) dans lesquels se mouvait Vigny. Toutefois, si Vigny est bien « un homme de son temps, un homme dans son temps » (p. 37), il ne saurait représenter toute sa génération. Il est donc difficile d’affirmer que la politique est, « aux yeux désenchantés des contemporains, responsable de l’instabilité des institutions depuis l’ébranlement originel de 1789 » (p. 233). D’autres histoires du xixe siècle en feraient celui d’aspirations révolutionnaires restant à assouvir9. Faut-il rappeler aussi que « les espoirs », surtout « en 1871 », n’ont pas été pour tous et toutes « de stabilisation institutionnelle » (p. 233) mais de réforme et de justice sociale, avec la Commune de Paris ? Bien sûr, c’est un éclairage sur Vigny auquel travaille l’ouvrage mais il reste impossible d’évoquer, comme p. 243, « les effets du traumatisme qu’on creusé pour toute la génération de Vigny des “secousse[s] révolutionnaire[s]” ». Le point de vue de Vigny, exposé dans ses Mémoires cités ici, ne saurait être un prisme unique. C’est aussi pourquoi le terme d’anarchie, enfant du xixe siècle10, ne saurait être réduit au sens de « désordre » et de « chaos » (p. 240) même si c’est la perspective de Guizot et de Vigny.
Le politique à l’œuvre
19La force de l’ouvrage fait donc aussi en partie sa faiblesse : nous placer du point de vue d’Alfred de Vigny. Sophie Vanden Abeele-Marchal livre des points de contexte très éclairants sur la composition des œuvres et une « écriture de réaction politique » (p. 204), à propos du « Trappiste », de Cinq-Mars, La Maréchale d’Ancre, Stello et Servitude et grandeur militaires. Ce sont là de précieux éléments d’introduction, qu’on aimerait trouver dans une édition critique, et on regrette que cet essai n’y adjoigne pas une plongée dans les œuvres.
20La troisième partie de l’ouvrage, toutefois, amène enfin des éléments d’analyse aussi passionnants que pointus autour de la notion de polémique — essentiellement dans Stello, et on peut regretter cette restriction. Sophie Vanden Abeele-Marchal justifie en partie ce focus : « Discours de crise, les textes de Vigny, et en particulier les consultations, empruntent à la rhétorique polémique un cadre » (p. 279) ; « Le genre de la consultation dénonce […] la démesure de l’usage polémique du discours public post-révolutionnaire » (p. 280). L’autrice montre que « le discours argumentatif » du Docteur noir « est tout entier construit sur les modèles linguistiques et stylistiques d’[une] forme de dérision éristique » (p. 284) et elle analyse, enfin, quelques exemples, notamment de « décalage sémantique, récurrent dans le discours du Docteur-Noir, qui travaille sur l’homophonie ou la polysémie de termes appartenant aux trois champs lexicaux de la religion, de la révolution ou de la philosophie » (p. 286). Le chapitre 6 poursuit dans cette direction féconde :
Le romancier s’attache à souligner cette relativité du langage, sa perméabilité aux variations historiques, à l’évolution des structures idéologiques innervant l’imaginaire culturel et politique à chaque époque. Les jeux de mots du Docteur-Noir superposent constamment les connotations alternativement religieuses, philosophiques ou politiques dans les emplois des termes clefs de chaque époque. Ils révèlent la partialité contingente du langage. (p. 303)
21Sophie Vanden Abeele-Marchal révèle aussi un intéressant travail sur les sources partisanes. Vigny a ainsi
construit le portrait de Robespierre […] à partir de notes prises dans le Véritable portrait de Catilina Robespiere de Jean-Jospeh Dussault, l’un des plus virulents propagateurs de la légende noire du triumvir sous Thermidor. Pour écrire La Maréchale d’Ancre, il a utilisé le même type de « libelles » écrits au lendemain de sa mort sur Concino Concini. La partialité polémique de tout portrait historique ne lui échappe pas. (p. 306)
22De ce fait, le Docteur noir « décompose […] les textes sur 93. Il distingue parmi eux quatre types, également partiaux, de représentations des Terroristes » (p. 307). La chercheuse montre ensuite que « [l’]analyse du Docteur-Noir caractérise chaque courant de pensée politique par des termes clefs qui sont signalés par des majuscules » (p. 309) ; et de commenter l’emploi des termes Capacité, Propriété et Hérédité, p. 310-316. Ces analyses fines permettent d’apporter une conclusion cruciale à l’un des questionnements de l’ouvrage :
C’est ainsi qu’il faut sans doute penser l’inscription des références politiques dans les textes de Vigny. Passées au crible de l’analyse puis au filtre poétique, elles ne se donnent jamais comme l’expression d’« idées politiques », adossables en tant que telles à une pensée à laquelle Vigny s’affilierait ainsi. À les penser en tant qu’influences externes, elles ont paru à la critique […] difficiles à cerner tant elles sont nombreuses, et souvent contradictoires. Il faut les représenter comme un jeu de confluences grâce auquel le texte se construit comme une pensée du politique, lieu du débat idéologique dont, à partir de l’analyse du langage, Vigny s’efforce toujours de signaler, avec leurs enjeux, les dérives éristiques. (p. 319)
Une autre synthèse éclairante pour aborder l’œuvre de Vigny suit de peu :
L’œuvre de Vigny reflète donc moins la politique du moment qu’elle ne la traduit en termes critiques, conformément aux enjeux démocratiques tels qu’il les pense. Ainsi peut-on analyser l’inclusion des formules types de fondements doctrinaux contemporains, que celles-ci proviennent de la pensée ultra des années 1820, des Poèmes à Cinq-Mars ; ou qu’elle[s] soient tirées, dans Stello, des débats opposant la pensée libérale doctrinaire à la réaction utopique, saint-simonienne et buchézienne ; ou encore qu’il s’agisse, dans la décennie suivante, des formules de la pensée fouriériste ou comtienne, dans les poèmes des années 1840, « La Sauvage » et « La Maison du Berger ». Par la citation ironique et la mise à distance allusive, le texte de Vigny passe au crible de l’analyse les systèmes de pensée politique. (p. 320)
23L’œuvre de Vigny apparaît ainsi comme un cas intéressant de mode de rencontre du politique et du littéraire, bien au-delà des anecdotes biographiques.
24Dans le septième et dernier chapitre, enfin, Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme que « les passions sont [aux] yeux [de Vigny] le moteur fondamental de la politique » (p. 340). C’est pourquoi il aurait été d’autant plus intéressant d’analyser le rôle des passions et des émotions dans l’économie des fictions et de l’écriture de Vigny, surtout que, en effet, il a « toujours cherché à évaluer les formes de discours en termes d’intervention » (p. 357). On peut ainsi identifier plusieurs pistes, au fil de l’ouvrage, d’un travail d’analyse littéraire qui reste à mener, dans le champ même défini par l’autrice. Celle-ci relève notamment : « il a toujours cherché à évaluer, avec les enjeux idéologiques de son œuvre, la forme générique la plus adaptée » (p. 262). Il est vrai, mais cela devrait être examiné avec les dispositifs énonciatifs et stylistiques adoptés par l’auteur. Leur étude dessinerait une image plus juste et nuancée de Vigny et de sa « confiance dans la valeur messianique du Verbe romantique » (p. 262). Il serait également intéressant d’étudier les motifs récurrents (évoqués en conclusion, p. 361) dans les écrits intimes ET la création littéraire de l’auteur. Cette démarche est esquissée à propos du « bestiaire microscopique » (p. 103) dans Stello et d’« associations courantes dans la pensée libérale des années 1830 » (p. 104). Il faudrait aussi examiner comment les « balancements » (p. 72) mis en avant par l’ancienne critique trouvent à vrai dire des échos dans des textes comme « La Maison du Berger » et sont peut-être une forme de matrice structurelle — au niveau de tout le recueil des Destinées.
25Sophie Vanden Abeele-Marchal suggère un « dictionnaire poético-politique de l’œuvre de Vigny » (p. 330), avec des micro-lectures de mots-clés sur le modèle de ce qu’elle développe en troisième partie à propos de Stello. On ne peut que l’y encourager. En attendant, le présent ouvrage ne parlera guère qu’à une poignée de (futurs) spécialistes, à qui il revient de se plonger dans l’œuvre riche et complexe d’Alfred de Vigny, bien armés sur le contexte des questions politiques grâce au travail de la chercheuse.

