
L’hagiographie carolingienne à l’honneur : la Translation et miracles des saints Marcellin et Pierre
1La collection des « Classiques de l’Histoire au Moyen Âge » s’enrichit d’un volume, le 59e, paru en 2024, qui redonne de l’actualité à la Translation et miracles des saints Marcellin et Pierre, célèbre texte d’Éginhard. L’intérêt d’une telle démarche éditoriale ne repose pas tant dans l’édition du texte, dont une version mise à jour par Carlos Pérez González1 est à la disposition des chercheurs, mais plutôt dans l’introduction, la traduction et l’appareil critique qui accompagnent cette nouvelle édition française de la Translatio. L’ouvrage reflète, en effet, les résultats d’un long travail collectif mené entre 2018 et 2021, associant des historiens et des spécialistes de la littérature latine du haut Moyen Âge. Michel Sot, Christiane Veyrard-Cosme et Marie-Céline Isaïa ont réuni autour d’eux Maureen Boyard, Luce Carteron, Barthélémy Enfrein, Élise Guillou, Klaus Kronert, Clara Renedo Mirambell, Énimie Rouquette et Jens Schneider, pour approfondir tous les aspects liés à la traduction et à la contextualisation de l’œuvre d’Éginhard (p. VII).
2C’est précisément en raison de la notoriété de l’œuvre que ce compte rendu ne s’attardera pas tant sur le contenu attribué à Éginhard que sur l’approche des éditeurs de l’ouvrage et sur les conséquences méthodologiques et heuristiques de cette publication pour la recherche contemporaine. Après une présentation synthétique de la structure et du contenu de l’ouvrage, on procédera à une contextualisation de celui-ci dans le débat historiographique contemporain, ainsi qu’à l’analyse de certains éléments et méthodologies particulièrement intéressants.
Présentation de l’ouvrage
3L’ouvrage est divisé en deux parties : un ensemble substantiel de textes introductifs, rédigés par plusieurs auteurs et autrices — un véritable ouvrage dans l’ouvrage de plus de cent pages — introduit et prépare le lecteur à la confrontation avec le texte de la Translation et miracles des saints Marcellin et Pierre, dont l’édition et la traduction sont présentées dans la seconde moitié du volume.
4L’introduction est divisée en six sections : cinq d’entre elles proposent des discussions thématiques portant sur certains aspects de l’œuvre et de la vie d’Éginhard, rédigées par cinq auteurs et autrices différents, tandis que la sixième explicite les partis pris de traduction adoptés. Dans la première, Michel Sot présente Éginhard à travers l’analyse de la Translatio ; dans la deuxième, Jens Schneider présente les principaux lieux mentionnés dans l’œuvre (Rome, Pavie, Soissons, Michelstadt, Aix-la-Chapelle, Mulinheim/Seligenstadt) ; dans la troisième, le texte d’Éginhard est présenté dans le contexte de l’histoire littéraire et religieuse du ixe siècle par Marie-Céline Isaïa, tandis que, dans la quatrième, Barthélémy Enfrein analyse les mots et les termes employés par l’auteur pour parler des reliques et des saints. Enfin, Maureen Boyard insiste sur l’exploitation des récits des miracles (qui sont très abondants dans la Translatio), pour l’histoire du corps et de la médecine.
5En ce qui concerne l’œuvre d’Éginhard, elle se compose de quatre livres : les deux premiers racontent les raisons de la démarche d’Éginhard et les différents passages pour l’obtention des reliques et leur voyage vers Mulinheim/Seligenstadt. Le troisième et le quatrième livre, en revanche, racontent les différents miracles associés aux corps et à la présence de Marcellin et Pierre dans leurs déplacements et une fois installés définitivement à Mulinheim/Seligenstadt. Le texte latin est présenté avec sa traduction française en regard, accompagné d’un apparat critique substantiel. Celui-ci signale les emprunts aux auteurs classiques ou aux textes sacrés (en italique), fournit des éclaircissements interprétatifs et renvoie à d’autres passages ou sources susceptibles d’éclairer plus en profondeur le déroulement des faits.
Un laboratoire de traduction et un travail d’équipe
6Au-delà de la présentation du contenu, le premier point qui attire particulièrement l’attention du lecteur est de nature méthodologique. Trop souvent, en effet, les éditions et les traductions de textes latins du haut Moyen Âge ont été influencées par un choix préalable d’orientation disciplinaire : ce sont soit des historiens, soit des spécialistes de la littérature latine médiévale qui se sont approprié une certaine œuvre. Le résultat, dans les deux cas, n’est pas toujours pleinement satisfaisant : d’un côté, on risque une approche qui considère principalement le texte comme une source historique, en négligeant les aspects rhétoriques et stylistiques ; de l’autre, la contextualisation de l’œuvre peut s’avérer lacunaire. Le travail minutieux des éditeurs et éditrices de la Translation et miracles des saints Marcellin et Pierre s’inscrit, à cet égard, dans une tendance de plus en plus répandue et qu’il convient d’encourager : celle de réunir un groupe de chercheuses et de chercheurs dont les expériences et les intérêts variés peuvent contribuer à affiner notre compréhension du texte, en reconnaissant à l’œuvre d’édition et de traduction une valeur heuristique bien supérieure à la simple mise à disposition des informations, ce qui était la marque distinctive des éditions de style Monumenta Germaniae Historica des siècles passés.
7En plus, le travail de l’équipe coordonnée par Michel Sot, Christiane Veyrard-Cosme et Marie-Céline Isaïa, a également bénéficie des récentes publications d’une version italienne2 et, surtout, d’une encore plus fraîche édition allemande3 de la même œuvre. Au-delà de la mise à disposition d’une traduction française du texte, l’existence de ces deux éditions en langue étrangère a permis au groupe de recherche français de calibrer au mieux sa propre introduction et d’accorder une attention particulière aux points de la traduction qui demeuraient les plus problématiques, grâce à une analyse lexicale préliminaire (p. CVII-CIX). Cette œuvre nous montre donc que la recherche ne doit pas nécessairement rechercher à tout prix la nouveauté sensationnelle. Même la confrontation avec des textes très connus et largement étudiés, si elle est menée selon des perspectives rigoureuses et différentes, peut s’avérer particulièrement féconde et contribuer au dialogue académique.
8C’est le cas, par exemple, de l’identification du port sur le Rhin où les reliques auraient débarqué, traditionnellement considéré comme étant Sandhofen 4, mais que Jens Schneider propose d’identifier plutôt avec un port situé entre Altrip et Neckarau, en amont de Sandhofen (p. XLIV-XLV). Ou encore, quelques pages plus loin, de l’attention portée à tout ce qui concerne les corps et le lexique corporel, tant d’un point de vue général (p. XCII-XCIV) que dans le domaine médical (p. C-CVII), éléments particulièrement intéressants à explorer en lien avec la toute récente parution du volume consacré au corps dans la collection L’Atelier du Médiéviste 5.
9Au-delà de ces aspects ponctuels, certaines raisons plus générales rendent particulièrement pertinente cette édition française de la Translatio, et c’est à celles-ci que l’on se consacrera à présent, en commençant par la figure d’Éginhard, auteur du texte.
Éginhard, avec et au-delà de la Vie de Charlemagne
10Malgré la reconnaissance de la complexité de son œuvre, Éginhard est généralement considéré, avant tout, comme l’observateur privilégié des événements concernant la famille régnante, comme en témoigne la Vita Karoli, biographie de Charlemagne, pour laquelle Éginhard est universellement connu, en France comme ailleurs. Si l’on reste à l’intérieur de la collection « Les classiques de l’Histoire au Moyen Âge », le premier volume de cette série séculaire d’éditions, initiée par Louis Halphen (1923), était justement la Vie de Charlemagne 6, rééditée récemment (2019) dans le 53ᵉ volume de la collection7. Alors que les rééditions de la Vie de Charlemagne se succédaient, portées par l’obsession de l’Europe du xxᵉ siècle pour la figure du souverain carolingien, la Translation et miracles des saints Marcellin et Pierre restait reléguée au second plan, et même les traductions récentes se sont contentées du texte du xixᵉ siècle établi par Teulet8. Le grand mérite de l’introduction de Michel Sot est donc, aussi en vertu de son rôle central dans l’édition de 2014 de la Vie de Charlemagne 9, de proposer une présentation d’Éginhard et de son œuvre qui parte du texte en question, en mettant entre parenthèses les événements relatifs à Charlemagne et à sa vie, nous offrant non pas le portrait d’Éginhard biographe d’un souverain et également auteur d’un texte hagiographique, mais plutôt une relecture de la figure d’Éginhard à la lumière des informations fournies par la Translatio (p. XIII). Les informations qui en découlent sont loin d’être anodines : on y observe la manière dont agit un aristocrate carolingien désormais âgé dans une optique mémorielle, ses cercles sociaux et ses réseaux de contacts et d’interactions, ainsi que sa lecture du monde en dehors de la cour et des événements qui s’y déroulent. Par ailleurs, la carrière politique et la vie d’Éginhard ont largement dépassé les limites du règne de Charlemagne. De plus, nous nous trouvons ici dans un contexte particulièrement favorable, notamment dans le domaine hagiographique : non seulement nous connaissons l’auteur du texte, mais nous disposons également d’autres œuvres qui lui sont attribuées, de nombreuses informations sur sa vie et sa carrière, ainsi que de plusieurs extraits de sa correspondance, un ensemble pleinement mis en valeur par les éditeurs de l’ouvrage.
11Tout cela nous aide à mieux comprendre, avant même d’aborder le texte, les thèmes fondamentaux qui l’animent, ses prémisses, sa structure, ainsi que le contexte politique et culturel, permettant ainsi au lecteur de profiter pleinement de l’œuvre.
Furta sacra et hagiographie : un renouvellement de la recherche
12Il reste encore un aspect important à mettre en lumière : la récente réévaluation des textes hagiographiques et du thème des furta sacra ont sans aucun doute influencé la volonté de travailler sur ce texte spécifique d’Éginhard, en France comme ailleurs. La convergence de ces facteurs est mise en lumière dans le troisième chapitre de l’introduction, rédigé par Marie-Céline Isaïa qui, ces dernières années, s’est imposée comme l’une des voix les plus remarquables dans les études sur l’hagiographie du haut Moyen Âge et notamment de l’époque carolingienne10.
13En effet, l’historiographie actuelle s’accorde désormais à reconnaître à l’hagiographie une importance accrue en tant que source historique, par rapport au passé. Les textes hagiographiques sont en effet le reflet d’une vision très concrète et matérielle de la religion, qui exprime les valeurs morales, les structures sociales ainsi que les pratiques mémorielles et politiques de l’époque. Particulièrement significatives sont, par exemple, toutes les informations qu’Éginhard fournit sur le fonctionnement de la cour (p. 49-61), ainsi que sa polémique contre les munera (p. 113), qui, loin d’être une simple critique moralisatrice, répond à un thème de débat au sein du monde politique carolingien11. Cela s’avère particulièrement exact pour l’époque carolingienne, au cours de laquelle un véritable trafic de reliques entre l’Italie — surtout à partir des églises dans et autour de Rome (p. LV -LXII) — et le monde franc est mis en place, accompagné par la rédaction de nombreux textes, tels que celui d’Éginhard. Les translations deviennent alors un genre répandu et commun, presque canonisé12. Dans cette perspective, Marie-Céline Isaïa nous aide à situer l’œuvre dans l’ensemble de ce contexte, dont les contours sont reconstruits de manière synthétique et efficace.
14Parmi les particularités les plus remarquables de l’œuvre d’Éginhard, identifiées par l’autrice, figurent un souci plus marqué que dans d’autres œuvres hagiographiques de préserver les faits tels qu’ils se sont réellement produits, sans les altérer (p. LXXX-LXXXIII), ainsi que l’intention de ne pas s’adresser au souverain de l’époque, Louis le Pieux, mais plutôt à l’ensemble de la communauté des fidèles, conformément aux idéaux universalistes des années 820 (p. LXXXIII-LXXXIV)13. Les deux aspects me semblent, en tout cas, liés : les prétentions universalistes de l’œuvre d’Éginhard rendent nécessaire une prudence particulière, ainsi qu’une insistance presque obsessionnelle, dans les livres III et IV, sur la crédibilité et la véracité des faits rapportés, y compris lorsqu’il s’agit d’épisodes auxquels Éginhard n’a pas assisté personnellement (voir, entre autres, p. 87 et p. 197).
15La moralité mise en avant par Éginhard mérite sans aucun doute d’être examinée plus en profondeur : si la corruption des officiers publics, comme on l’a vu, est sévèrement critiquée par Éginhard, le trafic, le vol et les complots autour des reliques sont en revanche entièrement acceptés. Mieux encore, ils constituent le moteur principal du récit. Autour de ces pratiques, l’un des principaux intellectuels et courtisans du ixᵉ siècle entre en relation avec des personnages discutables, tel que le diacre romain Deusdona (p. LX-LXII). Dans cette perspective, la nouvelle édition et traduction de la Translatio d’Éginhard s’avère particulièrement pertinente également pour les études sur les furta sacra qui, depuis le célèbre ouvrage de Patrick Geary14, ne cessent de se développer15, et pourront intégrer au mieux l’œuvre d’Éginhard.
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16En conclusion, on a tenté de montrer comment la parution d’une édition et traduction française renouvelée des Translations et miracles des saints Marcellin et Pierre se situe au croisement de nombreuses tendances de l’historiographie actuelle, qu’elle est à même de nourrir. L’expérience d’un travail collectif et de séminaire autour d’un texte s’est révélée fructueuse : elle a donné lieu à une introduction riche et exhaustive, à une traduction attentive aux détails, ainsi qu’à des appareils critiques particulièrement fournis et utiles pour le lecteur, comme la mise en italique des passages empruntés à des textes sacrés ou célèbres. Il reste à espérer que d’autres textes, translationes et vitae, puissent bénéficier d’un traitement similaire dans les années à venir, même lorsqu’ils ne sont pas dus à un auteur aussi célèbre qu’Éginhard. Trop souvent, en effet, nous dépendons encore d’éditions et de traductions très anciennes, qui ne favorisent pas la recherche. L’attention croissante que les chercheurs et les chercheuses portent à ces thématiques semble encourager une telle évolution, et la parution d’éditions complètes et détaillées, comme celle analysée ici, en est le témoin.

