
Filiation entre Chéreau et Beaunesne : le couple Hands/Ruf sous les projecteurs
1En mars 2025, Marine Deregnoncourt a présenté dans les locaux de L’Harmattan son premier livre : Intime/Extime : même combat. Marina Hands & Éric Ruf dirigés par Patrice Chéreau et par Yves Beaunesne. Cet ouvrage est issu de sa thèse, soutenue en 2023 à l’Université du Luxembourg, menée sous la direction de Sylvie Freyermuth (professeure émérite de l’Université du Luxembourg) et de Pierre Degott (Université de Lorraine), et reprend sensiblement la même articulation que celle-ci.
2Si lors de la rencontre organisée à l’occasion de la parution de son livre, Marine Deregnoncourt rappelle que cet ouvrage s’inscrit dans l’année de commémoration des dix ans de la disparition de Patrice Chéreau, elle prend également le temps de rendre hommage à ceux qui ont contribué à l’élaboration de son analyse, y compris François Claudel, feu le petit-fils de Paul Claudel, source de « première main » comme tant d’autres, égrenées tout au long du livre. Il s’agit en effet là d’une qualité du travail de Marine Deregnoncourt : celle de recueillir la parole — par des entretiens, plus ou moins formels, et par le biais radiophonique — de ceux qui ont côtoyé les grands noms qui font sa triade de duos, à commencer par celui de Chéreau/Beaunesne et Hands/Ruf.
3Le texte de Marine Deregnoncourt explore les trois piliers qui font le théâtre : le texte dramatique, avec, par exemple, de solides analyses des figures féminines de Jean Racine ou du drame de Paul Claudel ; la mise en scène, avec la question de la « fraternité théâtrale » (p. 9, préface de Julia Gros de Gasquet) entre Patrice Chéreau et Yves Beaunesne ; le jeu, enfin, avec Marina Hands et Éric Ruf, duo choisi par les deux metteurs en scène, respectivement pour le couple Aricie/Hippolyte dans Phèdre (2003, Théâtre de l’Odéon), et pour le couple Ysé/Mesa dans Partage de Midi (2007, Comédie-Française).
4Son étude se déroule également à partir des notions d’« intime » et d’« extime », interrogées non seulement dans leur complémentarité sur scène, mais aussi dans les différentes étapes de la création dramatique.
Héritages, échos, duos
5Dans la préface de l’ouvrage, Julia Gros de Gasquet met en évidence les dynamiques qui structurent l’étude de Marine Deregnoncourt : d’abord, des parcours de « filiations de Racine à Claudel, de Chéreau à Beaunesne », puis la « fraternité théâtrale, entre Marina Hands et Éric Ruf » (p. 9). Ces trois pôles sont toujours convoqués par le prisme d’un autre : pourquoi le choix de tels textes par les metteurs en scène ? Pourquoi ces acteurs semblent-ils les plus à même d’incarner les rôles qui leur ont été donnés ? Telles sont les questions autour desquelles s’articule l’essai.
6Si la « filiation » entre Racine et Claudel n’est pas le centre du propos de Marine Deregnoncourt, elle est cependant mise en évidence à diverses reprises : poésie de la langue, dimension tragique des personnages et musicalité sont autant de lignes directrices que de sources d’analyse des mises en scène de leurs textes respectifs.
7La première partie de l’essai s’attache à retracer l’œuvre chéraldienne pour mieux éclairer l’héritage chez Yves Beaunesne : du répertoire commun (Marivaux, Maeterlinck) à la façon de travailler (théâtre « à la table » et investissement du corps dans la mise en scène), l’œuvre des deux metteurs en scène est pour autant étudiée individuellement, avec une part accordée à Chéreau plus importante dans la première partie.
8La matrice principale de cet ouvrage reste le couple d’acteurs Marina Hands/Éric Ruf, dont les propos de ces derniers traversent les chapitres : l’étude actorale s’appuie donc autant sur les analyses des mises en scène que sur les dires des comédiens eux-mêmes, comme un premier matériau autoréflexif, et ce, sur une dizaine d’années.
9Le lecteur d’Intime/Extime est donc invité à voguer dans cette triade de duos, constitutive d’un ouvrage qui donne à voir le théâtre en train de se faire et se nourrissant des sources écrites, de l’espace scénique, du corps et du jeu : éléments essentiels à la compréhension de « l’intime » et de « l’extime ».
Les clés de l’intime/extime
10Marine Deregnoncourt emprunte à Valérie Nativel ce qu’elle appelle les « vocables-vecteurs » (p. 13) d’« intime » et d’« intimité », développés dans sa thèse de doctorat consacrée à Patrice Chéreau1. Dans une introduction détaillée, Marine Deregnoncourt avance les différences entre « intime » et « extime » qu’elle aborde dans un premier temps ainsi : « Tandis que l’intime désigne ce qui est le plus intérieur, l’extime renvoie à ce qui se situe le plus à l’extérieur de soi » (p. 14). Sur scène, ces deux notions ne sont pas incompatibles, puisque « l’intime peut […] faire l’objet de représentation, car il confronte à la fois à soi-même et à l’autre. » (p. 15) Là où j’évoquais plus tôt une triade de duos, Marine Deregnoncourt résume : « L’intime dépend donc de la triade : intime/privé/public. » (p. 15)
11Il est donc rapidement évident que le rôle du spectateur — dans lequel se met volontiers l’autrice — sera essentiel au déroulé de l’étude, puisque, au-delà du genre dramatique qui dicte déjà cela, « l’extime » nécessite d’être vu, ou plutôt observé.
12L’ouvrage s’attache donc à montrer le « processus d’extimation2 » tant par la « gestique » (p. 16) (« ensemble des gestes et attitudes en tant que moyen d’expression3 ») que par la voix, et la musicalité : autre triade, si l’on veut, comme une architecture qui permet l’expression de « l’intime ».
À corps et à voix
13La structure de l’essai repose sur ce qui pourrait apparaître comme une dualité : mobiliser le corps et faire entendre la voix. Le corps, chez Patrice Chéreau et Yves Beaunesne, ne semble pas se départir de violence, et sa dimension charnelle est mise en évidence à plusieurs reprises. Par l’exemple privilégié de Marina Hands en Aricie, Marine Deregnoncourt dresse un « cas […] exemplaire de l’intimité créée par Patrice Chéreau », en rendant compte des répétitions de Phèdre et des multiples conseils donnés par le metteur en scène. « L’intimité » des répétitions permet d’en faire le lieu d’une mise à nu : mise à nu de l’acteur s’abandonnant à son rôle, mise à nu du personnage face à son destin et face à la violence de ses émotions.
14Autre exemple notable de la mobilisation du corps, cette fois chez Yves Beaunesne dans Partage de Midi. Une confession d’Éric Ruf à l’autrice lors de leur second entretien à la Comédie-Française en 2019 sert de titre à la troisième partie du chapitre 2 : « C’est bien parce qu’on avait déjà joué des amants que cela était possible. » (p. 158) Il faut comprendre ici que l’expérience de jeu sous la direction de Chéreau dans les rôles d’Aricie et Hippolyte est à l’origine de la possibilité du duo amoureux Ysé/Mesa. L’acte II de Partage de Midi comporte une scène d’amour, où le flot de paroles figure l’acte sexuel. Marine Deregnoncourt explique : « Yves Beaunesne a souhaité que les comédiens intériorisent la violence des propos claudéliens. Seuls leurs yeux et leur bouche devaient en être porteurs. » Ainsi, la dimension corporelle s’estompe-t-elle pour laisser les mots « ouvrir et nourrir l’imaginaire » (p. 161).
15La voix est alors peut-être la ligne directrice de l’ouvrage de Marine Deregnoncourt, puisqu’elle soutient le corps autant qu’elle lui permet de s’effacer, jusqu’à se prolonger dans « la musicalité de la langue » (p. 185). Non seulement l’exploration des lectures à voix haute (première étape de tout « théâtre à la table ») lors des répétitions ou lors d’émissions radiophoniques, mais aussi l’analyse des pratiques de diction dans les mises en scène, donnent lieu à des études comparatives sur la façon de dire le vers, jusqu’à une conception d’un « rythme fugué » qui serait propre à Marina Hands et Éric Ruf.
16L’essai de Marine Deregnoncourt prend alors une dimension autrement technique, appuyée sur des notions de solfège et des analyses rythmiques détaillées. Ces éléments sont au service d’un nouveau propos, qui sert autant la voix que le corps : celui de la « fugue » qui « signifie à la fois “fuir” (fugere) et “poursuivre” (fugare) » (p. 301), concept qui permet d’envisager la parole comme adressée à l’autre, obligeant à sortir de soi pour poursuivre l’autre, soit une synthèse de ce que pourrait être « l’extime ». Nul doute que les jeunes acteurs trouveront matière à inspiration dans les analyses précises de la scansion des vers par différents comédiens entre les années 1940 et 2000.
17Intime/Extime cherche donc à présenter tant les partitions que les « [gestes chorégraphiques] » (p. 166) de Marina Hands et d’Éric Ruf sous la direction des deux metteurs en scène, mettant en lumière ce qui caractérise le duo d’acteurs.
Une triple vision : des coulisses au public, jusqu’aux « admirations »
18Le tour de force de l’essai de Marine Deregnoncourt est de nous déplacer de part et d’autre de la scène, pour une vision globale de la création dramatique. En effet, le lecteur d’Intime/Extime se trouve dès le premier chapitre dans les coulisses de la mise en scène. Convoquant les voix des acteurs, par des entretiens en tête à tête ou des écoutes radiophoniques, Marine Deregnoncourt dresse le tableau des pratiques de « répétitions comme lieu d’extimation de l’intime » (p. 131), d’abord chez Patrice Chéreau, puis chez Yves Beaunesne. Ainsi, des témoignages comme ceux de Dominique Blanc ou encore d’Isabelle Adjani permettent de mettre à jour une « méthode Chéreau » (p. 31), où le texte est d’abord travaillé « à la table », et où le corps est ensuite au cœur de la mise en scène.
19Si le lecteur d’Intime/Extime se trouve dans les coulisses des spectacles, il est également spectateur de ceux-ci, grâce à des descriptions détaillées de mises en scène, comme celle de Partage de Midi d’Yves Beaunesne, en particulier l’acte II du cimetière de Hong Kong, qui ont nécessité à l’autrice de nombreux aller-retour à la bibliothèque de la Comédie-Française. Jamais gratuits, puisque toujours analysés à la suite, ces moments quasi narratifs (puisque Marine Deregnoncourt raconte l’intrigue à mesure qu’elle met en relief les éléments nécessaires à son propos) servent l’étude par leur précision, mais aussi par le caractère inédit de ces données, non accessibles au grand public. L’ouvrage donne ainsi à (re)voir des spectacles dont l’accès est limité.
20Mais le dernier matériau qui fait la particularité de cet essai semble être la part laissée d’emblée à l’émotion, ou plutôt à la capacité de la garder intacte, au-delà du seul œil pragmatique que peuvent avoir les chercheurs. Le texte théâtral a ceci de contradictoire qu’on dit toujours qu’il n’est pas fait pour être étudié seul, mais toujours à la lumière des mises en scène. Or Marine Deregnoncourt part systématiquement des mises en scène pour faire jaillir les spécificités des textes (de Racine, Claudel, mais encore Marivaux, Maeterlinck ou Koltès), mais surtout de l’émotion provoquée par les mises en scène. Julia Gros de Gasquet souligne sa capacité à « saisir le mystère des interprétations mémorables » (p. 9) : qu’est-ce qui fait que l’on s’arrête sur ces acteurs précisément, incarnant ces rôles, dans telles mises en scène ? Si cet essai est « le fruit de ses admirations » (ibid.), il est aussi le recueil d’impressions d’autres individus : les metteurs en scène à l’égard de leurs acteurs, bien sûr, mais aussi collègues acteurs, journalistes, et autres chercheurs. L’ouvrage de Marine Deregnoncourt semble une porte ouverte à une nouvelle génération de chercheurs pour qui la question de « l’intime » ne peut se défaire d’un engagement total et sincère de soi face aux objets d’art étudiés.
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21Intime/Extime est un essai dont la multiplicité des sources est une véritable richesse. Les entretiens, les écoutes radiophoniques, les lectures de première et de seconde mains participent à une compréhension complète des créations dramatiques de Patrice Chéreau et d’Yves Beaunesne.
22Si Marine Deregnoncourt revendique son inscription dans la « chéreaumania », nul doute que son ouvrage restera dans la postérité, ne serait-ce que pour la mise au jour d’une méthodologie des études actorales qui multiplie les sources et laisse une part au sensible. Grâce à sa position de « spectatrice analyste », l’autrice propose un ouvrage qui saura rassembler les jeunes chercheurs et les jeunes comédiens.
23En effet, alors que se jouait au moment de la parution de cet ouvrage Le Soulier de Satin de Paul Claudel à la Comédie-Française, mis en scène par Éric Ruf, avec Marina Hands en Doña Prouhèze, le lecteur d’Intime/Extime n’aura pu qu’observer la continuité des héritages qui, comme le souligne Marine Deregnoncourt, restent à prolonger.

