Retour dans le futur de l'antique

Sophie Rabau
 
Réédition de : Calame, Claude Le Récit en Grèce Ancienne. Paris, Belin," L'Antiquité au présent ", [1986], Belin, 2000. 297 p.

ISBN 2-7011-2742-4.

L'ouvrage de Claude Calame est intempestif, si, par cet adjectif, on entend l'inadéquation essentielle entre un objet et son temps : " qui n'est pas de son temps " ou encore " qui n'appartient pas au présent ". Le seul fait d'une réédition en 2000 d'un ouvrage qui en 1986 réunissait sous le même titre, une série d'articles rédigés entre 1977 et 1986 fait écho au titre de la collection qui l'accueille chez Belin : " l'Antiquité au présent ".

 

Considérations intempestives

Mais l'oxymore n'est pas de pure forme, car, plus radicalement, l'ouvrage est bien antique au présent de deux manières au moins. Il l'est comme peut l'être en 2001 un ouvrage qui applique et utilise avec une foi qui rappelle les années 70 la sémiotique de Greimas : déjà une odeur surannée, sur la forme sinon sur le fond, imprègne des phrases telles que " Un sujet (sémio-narratif) est conjoint avec le Prédicat du vouloir qui l'engage dans un énoncé de faire (® ) conduisant à l'énoncé d'état où ce Sujet sera conjoint avec un nouveau Prédicat " (p. 202). Le " récemment encore " qui ouvre la première comme la deuxième édition illustre parfaitement l'écart entre énonciation énoncée et production réelle dont traite largement Calame : le structuralisme qui " récemment encore " en 1986 prônait la mort du sujet est de moins en moins récent, et il est sans doute de moins en moins urgent de réhabiliter un sujet, de l'énonciation, ou de la production réelle, qui se porte de mieux en mieux. Surtout la rencontre de l'antique et du présent informe le propos même de l'ouvrage puisqu'il s'agit de lire et d'interpréter un ensemble de textes de l'Antiquité grecque – d'Homère aux tragiques en passant par Hésiode et la poésie archaïque, Hérodote et même la céramique, à la lumière des résultats et des méthodes de la sémiotique de Greimas et plus largement de la sémiotique discursive, de Benveniste à Jean-Claude Coquet qui signe la préface de l'ouvrage. En somme, outre son propos précis, le livre de Calame pose le problème plus large de la possible application d'une théorie linguistique et/ou littéraire contemporaine au corpus antique. C'est paradoxalement en cette dernière achronie que le livre rejoint son temps, le devance presque, car en 1986 l'ouvrage de Calame est l'un des premiers ouvrages rédigés en français à faire se rejoindre les sciences de l'Antiquité et les théories structuralistes et post-structuralistes. Au moment où le livre paraît, Maupassant est passé à travers tous les carrés sémiotiques possibles, Proust a été genettisé depuis longtemps, Racine comme Balzac ont été respectivement restructurés et éclatés par Barthes, mais ni Homère ni Hésiode ni Euripide n'ont connu le même sort. Quand le rapport entre théorie littéraire et littérature antique est évoqué c'est le plus souvent pour en problématiser la possibilité, comme en témoignent, par exemple, les titres de la revue Arethusa où le " and" dit plus la difficulté d'un rapport que l'euphorie de la rencontre : Classical Literature and Contemporary Literary Theory en 1977 et Semiotics and Classical Studies en 1983 (voir bibliographie). Non qu'en France, le corpus antique, et au premier chef le corpus grec, n'ait été l'objet d'une lecture nouvelle, marquée par le structuralisme, mais cette lecture, qui émane essentiellement de l'école de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet, est d'ordre anthropologique plus que littéraire, à tel point que le retour au contexte " culturel " auquel on assiste depuis quelques années dans le domaine des études littéraires pourra sans doute sembler quelque peu ancien à des antiquisants… En somme, et pour ne pas entrer plus avant dans le décalage temporel, l'ouvrage de Calame est déjà ancien et très nouveau quand il paraît en 1986. Quand il reparaît en 2000, il ne doit pas seulement nous arrêter comme une application de la sémiotique aux textes de la littérature grecque ancienne mais aussi comme un ouvrage qui pose la question du rapport entre théorie littéraire et littérature dite antique, plus largement comme un ouvrage qui pose la question de notre rapport à cette littérature et de la nature de cette littérature. L'Antiquité au présent certes, mais quelle Antiquité et le présent de qui ?

L'énonciation énoncée

C'est d'abord comme l'approche sémiotique d'une série de textes antiques que peut se lire cet ensemble d'articles. Une première partie trouve ainsi sa cohérence dans une étude des représentations du sujet à travers l'analyse de l'énonciation énoncée dans la poésie épique et mélique (chapitre I), dans les poèmes hésiodiques et au premier chef le prologue de la Théogonie (chapitre II), dans la prose historique et au premier chef l'Enquête d'Hérodote (Chapitre III), et enfin au théâtre à travers une analyse de la fonction énonciative du masque tragique (chapitre IV) à laquelle fait écho le chapitre V où la même question est reprise à propos de la représentation de masques et d'acteurs masqués sur le Vase dit de Pronomos. Ce premier parcours peut donc se lire comme une contribution à l'histoire et à la poétique de l'énonciation énoncée. On en retient d'abord l'extrême complexité de la représentation de l'énonciation énoncée dans le corpus grec, comme si le schéma simple où un sujet s'énonce comme " je ", sujet grammatical et s'adresse à un destinataire qu'il inscrit comme " tu" , deuxième personne grammaticale pour se référer à un " il ", la fameuse non-personne de Benveniste, comme si ce schéma ne se retrouvait jamais exactement dans le corpus étudié par Calame. Cela est vrai d'abord de l'invocation à la Muse dont Calame décrit les différentes formes. Dans le cas le plus complexe de l'invocation à la Muse que l'on trouve notamment au début de l'Odyssée, l'énonciateur semble se projeter (" s'objectiver ") dans la figure de son destinataire grammatical (la muse) mais aussi, plus curieusement encore, dans un " nous " où il semble s'inclure dans un groupe de destinataires, alors même qu'il est sujet de la parole. Quand Hérodote donne son nom dans la première phrase de l'enquête, il semble rompre cette non-présence du sujet à lui-même mais il le fait cependant à la troisième personne du singulier en une sphraggis, signature textuelle, qui rappelle en partie Hésiode : " Ceci est l'exposé de l'enquête menée par Hérodote de Thouroi ". Si le sujet s'énonce c'est donc à travers une non personne que désigne un je anonyme. À quoi il faudrait ajouter que cette non-personne est responsable non de l'exposé mais de l'enquête et qu'Hérodote d'emblée se narrativise en un personnage du passé dont on va raconter non exactement l'enquête mais les résultats auxquelles elle a conduit. Mais on ignore qui désigne " ceci " comme l'exposé de l'enquête : le sujet de l'énonciation reste anonyme quand celui que l'on, objet d'un énoncé plus que sujet de l'énonciation. Entre Homère et Hérodote, se situe Hésiode qui présente encore un évitement de la situation simple de communication : il s'objective lui aussi dans un énoncé qui peut se lire comme une narrativisation de l'invocation homérique à la Muse, puisqu'il raconte au début de la Théogonie comment les Muses ont appris le chant à Hésiode, ce qui n'empêche pas d'ailleurs le prologue de s'achever sur une invocation de type homérique. Cette instabilité et cette dispersion du sujet de l'énonciation est encore observée dans l'analyse du statut du masque tragique qui permet de " faire apparaître l'énonciateur comme le différent et le même " (p. 155). Sans entrer dans le détail d'analyses dont la complexité est à la mesure des dispositifs énonciatifs, sans s'arrêter non plus à des objections de détail – par exemple ce n'est pas parce que les Muses ont appris (edidaxan) un beau chant à Hésiode qu'il faut obligatoirement considérer qu'il est leur " narrataire " (p. 102) : on peut enseigner sans raconter à ni même s'adresser à, ces analyses offrent une mise au point utile tant à l'historien de la littérature grecque qu'au poéticien de l'énonciation. Ainsi du lien qui s'établit entre la prose d'Hérodote et la poésie archaïque : le je de la poésie archaïque s'objective dans la Muse alors que le je de l'enquêteur s'objective dans le ils des logioi andres, " les spécialistes du récit qu'il a vus et écoutés avec attention " (p. 126).

L'étude de Calame engage à écrire une histoire plus vaste de l'énonciation énoncée qui permettrait par exemple de mesurer l'anomalie que peut constituer au début de notre ère le fameux début in medias res des Ethiopiques d'Héliodore : nulle trace alors d'une énonciation énoncée qui n'existe plus qu'en creux, dans le besoin qui se fait sentir d'un narrateur capable d'éclairer cette mystérieuse ouverture. En outre, on retiendra de ce premier parcours l'hypothèse d'une absence de coïncidence entre l'énonciation énoncée et la situation historique de production. Si on fait abstraction, pour l'instant, de la manière dont nous connaissons cette situation historique de production, force est de noter l'efficacité d'analyses fondées sur le schéma actantiel de Greimas amélioré de la définition modale du sujet de la narration et qui permettent de distinguer trois plans : la communication (soit la situation réelle de communication) l'énoncé (soit la production du texte par le poète), l'énonciation énoncée (dans le texte) et surtout de montrer que, sur ces trois plans, le Destinateur n'est pas le même et que surtout il n'est pas Destinateur en fonction des mêmes modalités. Si l'on prend par exemple le cas d'Alcman (p.44), le Destinateur sur le plan de la communication est la cité selon la modalité du devoir, au plan de l'énoncé c'est le poète selon la modalité du savoir, et au plan de l'énonciation énoncé ce sont les Muses selon la modalité " pouvoir-savoir ".

La même distinction s'opère dans la description des destinataires. Ici le schéma actantiel de Greimas est particulièrement opérant dans la mesure où il perd son aspect trop souvent tautologique et permet de clarifier et d'analyser une situation effectivement complexe. Il permet aussi d'interdire toute reconstruction trop hâtive de l'énonciation énoncée au plan de la communication réelle et pourrait être ainsi opposé utilement aux lectures de F. Dupont qui va directement de la représentation de la Muse dans le texte à l'idée d'une croyance effective et réelle dans la Muse (notes : 1).

 

Sémiotique et anthropologie

Si la première partie est fortement unifiée par la question de l'énonciation énoncée, la deuxième partie intitulée " représentations " rassemble trois articles qui ont pour point commun d'étudier, dans une optique surtout inspirée de Greimas, l'énoncé plus que l'énonciation mais sur des questions assez disparates : le chapitre VI peut ainsi se lire comme une étude post-proppienne des différentes versions de la légende du cyclope ; le chapitre VII confronte les théories linguistiques du nom propre et l'usage du nom propre dans le récit en Grèce ancienne ; Un dernier chapitre est enfin consacré à l'étude du rapport entre mythe et rite et remet en question l'idée traditionnelle que le mythe est le dit du rite " conçu lui-même comme un agi " (p. 255), grâce une analyse actantielle du mythe de Thésée et des rites servant au culte de ce héros.

Dans les deux parties, la sémiotique entre en dialogue avec les résultats de l'anthropologie, par exemple à propos de la fonction du masque, de nos connaissances sur les conditions de récitation des choeurs de jeunes filles en Grèce ancienne ou encore le rapport entre le mythe et le rite. Au delà donc des idées d'énonciation et de représentation, l'ouvrage est d'abord unifié par la rencontre entre un corpus antique et une théorie qui ne l'est pas (sémiotique, anthropologique, mais dans tous les cas adaptée à un corpus clairement qualifié de littéraire) et c'est cette rencontre en elle-même qui demande également à être évaluée. N'était-il pas écrit sur le quatrième de couverture de la première édition que Calame " estimait que les disciplines fondées dans le cadre des sciences humaines sont susceptibles de renouveler notre compréhension des textes antiques " ? Ce qui est dit encore clairement p. 112, où l'idée d'une " nouvelle philologie " est refusée tandis qu'est mise en avant la nécessité " d'éprouver certaines approches proposées en littérature par la linguistique, la sociocritique, l'enquête anthropologique ou la sémiotique " grâce à des textes antiques dont est vantée " l'étonnante complexité. " L'idée de renouvellement est en ce domaine essentielle, si l'on veut bien la comprendre non pas comme une actualisation mais comme un déplacement, une évolution. Car le risque majeur d'une telle rencontre est celui de la confirmation, de la tautologie, ou encore de l'irénisme : dans ce cas, la littérature antique n'a d'autre fonction que de fournir un champ d'application à la théorie en quête d'autorité plus que de remise en questions, tandis qu'il est demandé aux méthodes " modernes " de répondre aux questions traditionnelles de la philologie et non de déplacer nos interrogations sur les textes antiques. Calame est très conscient du risque de tautologie et à plusieurs reprises il rappelle qu'il entend déplacer, " tester ", les résultats de la théorie. Ainsi de la théorie des noms propres, p. 241 : " La littérature grecque est si friande de jeux étymologisants qu'elle contraint l'historien linguiste à briser le cadre des définitions courantes du nom propre. " Le fait est que la conception grecque de l'anthroponyme telle que la décrit Calame – le nom propre par son étymologie est porteur d'un micro-récit que son porteur peut ou non confirmer par son comportement, que le récit a d'autre part la possibilité d'appliquer a posteriori à un individu –, est éloignée de la désignation rigide de Kripke et oblige à reprendre la question de la référence du nom propre, car " l'identité à laquelle renvoie l'anthroponyme peut précisément varier suivant le monde possible auquel le nom propre concerné est intégré. " C'est surtout l'invocation à la Muse qui remet en question la description du schéma de communication narrative que nous employons couramment. Nous considérons en effet habituellement que la relation entre le narrateur et le narrataire s'apparente à la relation grammaticale entre le je et le tu, et ce sont précisément les marques du tu et du je qui permettent de trouver dans le texte les signes de cette relation : dans l'invocation à la Muse, la Muse représentée par une deuxième personne du singulier est néanmoins en position de narrateur plus que de narrataire, ce qui conduit à reconsidérer cette équivalence et à chercher dans le je et le tu " moins des éléments relevant de la syntaxe narrative (…) que des éléments sémantiques " (p. 84). On pourrait encore citer, dans le même esprit, la volonté de préciser sémantiquement les opérations syntaxiques de la formalisation de Greimas (p. 232) mais cette proposition, qui se fait à l'occasion de l'étude du schéma actantiel des récits du Cyclope, est moins liée à la nature même du corpus étudié et pourrait être réalisée pour bien des textes : le déplacement théorique est moins lié à la spécificité du corpus que dans le cas de l'invocation à la Muse. Cette remise en cause semble néanmoins fonctionner à sens unique. En effet, il ne semble pas que les questions traditionnelles de la philologie soient fondamentalement déplacées par les analyses théoriques de Calame. Certes Calame prétend là aussi modifier l'approche philologique et il le fait assurément à plusieurs reprises mais, en d'autres endroits, il semble vouloir utiliser la théorie comme une méthode capable de répondre aux interrogations de la philologie et de l'Altertumwissenschaft ou Science de l'Antiquité. Ces disciplines posent une hiérarchie où le texte est toujours le moyen de connaissance du contexte, finalité de la recherche : dès lors du texte, il faut remonter au contexte de sa production et/ou à la référence historique qu'il décrit (notes : 2).

 

Texte et contexte

 

Par instants, Calame s'inscrit fortement contre ce projet et surtout en montre l'inanité : ainsi à propos de la description de la bataille de Marathon, il rappelle la vanité de " toutes les tentatives de reconstruire le déroulement de la bataille selon les critères de la description historique moderne " (p.134) : Hérodote se livre à une mise en scène littéraire de la bataille de Marathon, et plus largement son propos est plus proche du " dessein épique de l'Iliade " (p.131), comme cela se marque par l'étude de l'énonciation : il existe un lien dans le texte d'Hérodote, entre le vous des Muses et le ils des logoi andres. Dans le même chapitre, l'auteur se montre sceptique quant à la possibilité de trouver dans le texte d'Hérodote le reflet d'un passage de l'oral à l'écrit (p. 127). Mais cette affirmation est en fait réversible car en donnant son opinion sur cette question, Calame en démontre moins l'indécidabilité qu'il ne prend position dans un débat des plus classiques de la philologie : les oeuvres d'Hérodote et des historiens en général étaient-elles ou non récitées/lues oralement ? En fait, Calame s'autorise à évoquer le contexte à partir des textes dans la plus pure tradition des Sciences de l'Antiquité, ce dont on peut prendre deux exemples caractéristiques. Premièrement, l'étude de l'énonciation énoncée est constamment mise en rapport avec le contexte historique de production, ce qui ne poserait pas problème si l'on possédait sur la production historique des textes d'autres sources que précisément la représentation de l'énonciation énoncée. Calame en est d'ailleurs parfaitement conscient qui écrit p. 55 " Le contexte ethnographique ne peut guère être appréhendé qu'à travers des textes ; qui plus est, ces textes correspondent pour la plupart aux passages mêmes choisis pour l'analyse de l'énoncé de l'énonciation. " Et s'il mentionne immédiatement quelques autres sources indirectes (Platon, Aristote, quelques représentations figurées), Calame comme d'autres se sert essentiellement des textes pour reconstituer leur contexte et reproduit l'effet de cercle qu'il décrit. La preuve en est les pages qui suivent cette mise en garde où Calame décrit trois situations d'énonciation réelles dont il trouve essentiellement témoignage dans l'Iliade et l'Odyssée : " On trouve dans les poèmes homériques eux-mêmes des descriptions correspondant à ce type d'exécution. " (p. 55) De la même manière, p. 37, Calame tente de passer du " plan de l'énonciation énoncée " au " plan corrélé de la communication ". On apprend que sur ce deuxième plan, le Destinateur du chant n'est plus la Muse mais " le commanditaire, prince homérique ou représentant d'une famille aristocratique ; celui-ci formule pour le poète, dans un contrat d'ordre économique, le devoir de l'intervention poétique. " Calame ne donne pas les sources de cette description, mais un lecteur de l'Odyssée aura reconnu au moins deux passages de l'épopée dans cette description de la communication " historique " : le chant I où Pénélope, puis Télémaque donne des ordres à l'aède, le chant VIII où Ulysse donne un morceau de viande à l'aède Démodocos avant de lui demander de changer le sujet de son chant. Tout se passe comme si le passage du texte au non-texte ne pouvait que ramener au texte.

Mais c'est que les Sciences de l'Antiquité ne demandent finalement au texte que de parler du réel à coup sûr et s'assignent pour tâche principale d'assurer l'authenticité de tel ou tel passage, de savoir à coup sûr s'ils parlent bien du réel. Ainsi du débat, pour le moins étrange aux yeux du profane, à propos de l'authenticité du prologue de la Théogonie : depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, on se demande si Hésiode a vraiment rencontré les Muses ou s'il s'agit là d'une convention littéraire. Il y aurait beaucoup à dire sur ce débat qui rappelle des prises de position contradictoires sur l'invocation homérique à la Muse et engage tout le statut documentaire ou littéraire du texte antique. Mais il suffit ici de constater que Calame ne remet pas un instant en question la validité de ce débat et qu'il prétend y apporter sa pierre grâce aux apports de la sémiotique, pour conclure, fidèle en cela aux effets de cercle que nous avons décrits, que " dans le cas des poèmes hésiodiques, l'énoncé de l'énonciation se combine avec la description de la réalité de la communication pour mentionner la consécration du trépied aux Muses. " (p. 108) On sait que " l'illusions référentielle " fut le diable du structuralisme et du post structuralisme littéraire, on sait que le reproche majeur qui fut fait notamment à Greimas est d'avoir clos le texte sur lui-même, d'en avoir fait un système fermé et étanche et d'avoir nié sa dimension référentielle. Dès lors le propos de Calame étonne : alors même qu'il se réclame essentiellement de cette école, il ne renonce pas pourtant à revenir à la réalité extra-textuelle et à mêler anthropologie et analyse sémiotique, sans grand souci, ou avec un souci sélectif, des problèmes de la clôture du texte.

En somme, il convient de souligner non pas tant l'effet de cercle ou l'illusion référentielle en eux-mêmes mais bien la force d'une étrange nécessité, d'une pulsion comme incontrôlée qui pousse l'helléniste hors du texte alors même qu'il se réclame d'une des théories les plus textualistes qui soient. La sémiologie devient par instants une science auxiliaire de l'anthropologie sans que pourtant on sorte véritablement du texte.

Tout se passe en fait comme si le projet des Sciences de l'Antiquité, la conception du texte comme fragment d'un contexte antique qu'il convient de reconstituer faisait obstacle, avec une force que nous constatons sans totalement pouvoir l'expliquer, à la considération d'un fait très simple : ce que nous appelons un texte antique est précisément un objet qui est arraché à son contexte et si cet objet était resté attaché à son seul contexte, nous ne pourrions pas le considérer comme antique, et Calame, comme d'autres, ne pourraient pas lui appliquer leurs méthodes intempestives. Or cet état de fait nous semble appeler une réflexion aussi urgente que l'improbable reconstitution du contexte : comment pouvons-nous penser un objet qui parvient jusqu'à nous dans un état où il renvoie à une situation extra-textuelle mais n'est plus que texte. À la p. 54, Calame ne remet pas en question la nécessité de remonter à la reconstruction d'un " stade oral pur ", alors que précisément il est impossible d'accéder à ce stade oral pur et que les textes grecs sont par définition des textes relevant au moins de l'oralité écrite et (pourquoi pas) d'une fiction d'oralité (Notes : 3).

De même, le prologue d'Hésiode et plus encore l'invocation à la Muse sont complexes et posent problème précisément car ils représentent par écrit une oralité, plus largement car ils parviennent à nous par le fait même de l'arrachement à un contexte. Devons-nous réparer la perte, par le biais de la conjecture ou essayer de penser cet objet étrange qui me dit le passé alors qu'il est ici, présent. Ne faut-il pas admettre que l'invocation à la Muse, en tant qu'elle est oralité écrite, oblige à considérer une sorte de monstre énonciatif, une prise de parole qui est en même temps écoute ? (Notes : 4)

 

Littérarité de la littérature antique

 

L'ouvrage de Calame soulève bien le problème de notre rapport à la littérature dite antique et par là de la littérarité de la littérature antique que l'on peut considérer de deux manières. Soit on dit qu'elle " occasionnelle " au sens où Gadamer emploie ce terme (Notes : 5), l'idée d'occasionnalité indiquant que la signification de l'oeuvre est déterminée par les circonstances dans lesquelles elle est conçue. Pour comprendre l'oeuvre, il faut se souvenir qu'elle suppose cette occasion. Dans ce cas, le seul travail de l'interprète est effectivement de reconstituer le contexte, et parce que le sens du texte est univoque, réduit à un seul rite social, on peut douter, avec Florence Dupont, qu'il existe une littérature antique (Notes : 6). Soit on se souvient, toujours avec Gadamer, que l'occasionnalité n'engage pas l'interprète à la reconstitution de l'occasion particulière, qu'elle n'engage pas à une "résolution" de l'oeuvre par son contexte et que cette résolution n'ajouterait rien au sens de l'oeuvre. La reconnaissance de l'occasionnalité de l'oeuvre ne suppose pas forcément la reconstitution de l'occasion. Au contraire, au moment où l'interprète reconnaît l'occasionnalité de l'oeuvre, il constate conjointement que l'occasion n'existe plus et que l'oeuvre lui est parvenue par-delà cette occasion, que sa vérité ou son sens ne peuvent donc pas être élucidés par le seul savoir de l'occasion. Dès lors il est possible de lui appliquer Benveniste ou Greimas, et accessoirement il est possible, car c'est un état de fait, de dire qu'elle entre en système avec d'autres textes littéraires et en ce sens très simple appartient à la bibliothèque de Babel et donc à la littérature autant que Joyce par exemple (ni plus ni moins).

Mais Calame suppose à la fois l'occasionnalité et l'arrachement au contexte et il demande à une lecture qui témoigne de cet arrachement et de la non-réductibilité à l'occasion de nous aider à retrouver l'occasion. S'il note sans difficulté que le vase antique s'adresse également par le mystère de la permanence historique à des destinataires de notre présent (p. 189), il semble avoir du mal à penser le même phénomène, et à en tirer les conséquences, pour les textes de la même époque. Il n'envisage pas de demander à ses analyses fondées sur des théories modernes de nous aider à penser cet arrachement au contexte dont elles témoignent cependant par leur possibilité même. Pourtant ce qui constitue la vérité d'un texte antique n'est pas son contexte mais le fait de son arrachement, il porte les traces non de son contexte mais de son arrachement à un contexte et c'est cet arrachement qu'il nous faut penser.

Or le premier pas dans cette réflexion sur l'arrachement devrait nous amener à considérer la clôture même du texte au sens où, en première analyse, c'est le texte clos des structuralistes qui traverse l'histoire, et non pas le texte accompagné de son contexte. Comme le disait fortement Eikenbaum : " on ne tient pas compte du fait qu'un milieu disparaît, tandis que la fonction littéraire qu'il a engendrée reste non seulement comme une survivance mais comme un procédé littéraire gardant sa signification hors de tout rapport avec ce milieu. " (Notes : 7). Ce moment où on lirait le texte comme un objet clos devrait bien sûr immédiatement être remis en question au sens où la clôture est elle-même historique, par ses méthodes et par le crédit qu'on lui accorde. Pourtant ce moment serait essentiel dans la reconnaissance que le texte antique n'appartient pas à son contexte. Non pas que cela ne soit pas le cas pour tout texte mais cela l'est plus encore dans une littérature antique que définit et légitime son antiquité, c'est-à-dire son déracinement. Le corpus de la littérature moderne a connu ce moment structuraliste de la clôture et la lecture critique s'en est trouvée modifiée, a authentiquement évolué, au point que lorsqu'on a voulu revenir au contexte, à l'auteur, au lecteur, il a fallu le faire différemment, moins naïvement peut-être. Or il est tout à fait frappant, et l'ouvrage de Claude Calame en témoigne, que la littérature antique n'ait pas véritablement connu ce moment de clôture structuraliste, ou très brièvement et de manière très problématique. Ce n'est pas le lieu ici d'expliquer ce constat, de comprendre plus avant pourquoi nous voulons bien renoncer à ce que Marcel Proust soit le narrateur de La Recherche du Temps Perdu tout en continuant à nous demander si Hésiode a bien rencontré les Muses.

Nous nous contenterons de noter que finalement ce n'est pas le livre de Calame qui est intempestif mais son objet... En fait l'Antiquité au présent est un pléonasme. Il n'est autre Antiquité qu'au présent, intempestive par essence. C'est à ce " défi herméneutique " (Notes : 8) qu'il faudra, peut-être, réfléchir dans le futur…

Sophie Rabau
Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle


Notes

(1) Dupont, F., Homère et Dallas. Introduction à une critique anthropologique. Paris,  Hachette, 1991.

(2) Voir par exemple Todorov, T., Symbolisme et interprétation. Paris, Seuil, 1978, p. 125-164 : " Une interprétation opérationnelle : l'exégèse philosophique ". 

(3) (4) Voir Rabau, S., art cit. (bibliographie).

(5) Gadamer, H. G., Vérité et méthode, Traduction d'E. Sacre revue par P. Ricoeur, Paris, Le Seuil. 1976, pp. 72-75.

(6) Dupont, F., L'Invention de la littérature, de l'ivresse grecque au livre romain. Paris, La  Découverte, 1994.

(7) [In :] Théorie de la littérature. Textes des  formalistes russes traduits et présentés par T. Todorov. Paris, Seuil, 1965, p. 49.

(8) Gadamer, H.G. (1981) " A classical Text.- a Hermeneutic Challenge ", [in :] Kresic, S. (ed.), Contemporary Literary Hermeneutics and Interpretation of Classical Texts. Ottawa, University of Ottawa Press, (1981) p. 327-332.


Bibliographie

Sur le rapport entre théorie littéraire et littérature antique, et pour trouver une bibliographie plus complète sur la question nous nous permettons de renvoyer à :

 

Théorie littéraire et littérature ancienne : interpolation et lacune. Articles réunis et présentés par S. Rabau et S. Dubel, Lalies " Actes des sessions de linguistique et de littérature ancienne d'Aussois ", n° 17, 1997 (Presses de L'École normale supérieure.)

 

– Rabau, S. " Théorie littéraire et littérature antique : Pour une théorie de la fiction philologique ", [in :] Bessière, J. (ed.) et Pageaux, D. H. (ed.) Perspectives comparatistes. Paris, Champion, 1999, pp. 269-287.