Voir le rien

Olivier Ammour-Mayeur
 
François Noudelmann, Avant-gardes et modernité, Paris, Hachette, coll. Contours Littéraires, 2000.

Il faut d'abord indiquer les nombreuses coquilles et erreurs — notamment dans le relevé des paginations de l'index des noms — qui entachent ce petit ouvrage dont le fond est heureusement nourri par la vaste culture de François Noudelmann.

"Il n'y a plus rien à voir, ou il faut voir le rien"

Loin de constituer un simple manuel scolaire, Avant-gardes et modernité se donne comme un véritable essai, qui balaye de façon intelligente un champ de savoir plutôt difficile à saisir. L'architecture du volume, en six chapitres qui distinguent autant de questions dans la problématique des avant-gardes, permet à l'auteur de circonscrire son sujet dans un mouvement de spirale, reprenant parfois certains éléments pour les appréhender sous un nouveau jour.

Posant en première analyse – dans le chapitre I : " Insurrections " – l'idée que : " […] les avant-gardes entretiennent une relation à la fois consubstantielle et accidentelle aux ‘‘idéologies'' révolutionnaires du XX° siècle, qu'il s'agisse du fascisme, du communisme, du maoïsme. Elles en épousent les idéaux, la rhétorique ou simplement la posture au prix de fréquents malentendus, tant la révolution poétique ne relève pas toujours de la démiurgie politique […] " (p. 14), l'auteur rappelle la visée — plus ou moins — totalitaire qui a pu être celle des avant-gardes dans l'histoire. Cette idée est réinvestie dans le cours de la deuxième partie (" Transferts "), section ou sont davantage interrogées (son titre en fait foi) les relations interdisciplinaires et l'internationalisation des mouvements avant-gardistes. Ainsi, la volonté de " conquête de nouveaux territoires " des différents —ismes du début du siècle (surréalisme, dadaïsme, futurisme…) et " cette réquisition générale " qui " tient fréquemment d'un discours absolutiste des avant-gardes " apparaît dans le même temps comme une voie ouverte à la " lutte pour une relative autonomie " des différentes disciplines artistiques sollicitées, provoquant alors une émulation créatrice et des genres hybrides qui ont ouverts de nouvelles perspectives " (46).

Ce que met en question François Noudelmann, c'est bien plutôt la réalité des " écoles " avant-gardistes. Ainsi, dès la première partie, on peut lire : " […] à observer la profusion des groupes et des appellations, on pourrait apporter du crédit aux contenus de chacun de leurs manifeste. Cependant, c'est l'usage du préfixe ou du suffixe qui fait loi, plus que le programme. Ainsi, le —isme final signe l'avant-garde […] " (18).

Cette virtualité des avant-gardismes (que F. Noudelmann préfère ne pas séparer de la " modernité ", étant donné le flottement des limites définitionnelles des deux notions) constitue le noeud des préoccupations de l'ouvrage, qui se fonde sur la base d'une confrontation avec les faits et qui s'éclaire dans la troisième partie : " Théorie et création ". Dans cette troisième section où l'auteur examine l'acte constitutif – ou considéré comme tel – des avant-gardes : le manifeste. La portée de ces " blasons " véritables de la modernité subit une critique en règle, qui amène l'auteur à l'idée que : " […] leur primauté va parfois jusqu'à rendre secondaires les oeuvres qu'ils désignent ou engendrent […] " (58). Primauté qui tend, ainsi, à faire que " [l]'idée de l'oeuvre l'emporte parfois sur l'oeuvre elle-même, voire la constitue " (54). Par voie de conséquence, on peut donc envisager que ce n'est pas la réalité d'un groupe ou celle de ses oeuvres qui acte l'avant-garde des manifestes, mais bien l'inverse, autrement dit : que n'importe quelle enveloppe vide (c'est-à-dire inexistante) peut constituer une avant-garde, à condition de s'en attribuer le " label ".

Les trois derniers chapitres (respectivement : " Construction de l'autonomie ", " Matérialismes " et " Procès de l'image ") entraînent l'auteur sur des pistes a priori étranges si l'on s'attache à cette inexistence des avant-gardes ; puisqu'il y dresse les " profils analytiques " des corps proprement dit de ces mouvements de la modernité. Toutefois, la virtualité des mouvements décrits et analysés n'invalide pas pour autant deux éléments essentiels – et c'est ce qui n'échappe pas à F. Noudelmann – : 1. leur existence fantasmatique, qui leur donne, du coup, toute leur force ; 2. l'impact que ces mouvements en —isme ont eu sur les remises en cause et transformations dans la création littéraire et artistique de la première moitié du XX° siècle surtout. " L'autonomie " des arts, vers laquelle se tournent les créateurs qui rejettent alors les " Belles Lettres " et autres " classicismes ", signe, à elle seule, non pas la réalité des avant-gardes mais les mutations que leurs successifs fondateurs ont impulsé dans les diverses recherches artistiques (voir notamment pp. 70-80).

La dernière partie permet à l'auteur d'Avant-gardes et modernité de réinvestir une problématique dont il a déjà traité selon un biais davantage philosophique dans son ouvrage Image et absence (L'Harmattan, coll. " Ouverture Philosophique ", 1998), celle du regard. Ce questionnement, qui fonde une grande partie du travail théorique de l'auteur, est sans aucun doute ce qui informe, depuis le début, l'ensemble du livre qui nous occupe, puisque : " [l]'oeil avant-gardiste ne saurait se porter en avant de l'histoire s'il n'a pas au préalable effectué le sacrifice de la vue, s'il n'a pas détruit d'abord tous les prismes de l'académisme qui ont artificialisé le réel et le beau " (110). Ainsi, c'est peut être de ce dégagement des académismes que les " avant-gardes " ont pu asseoir une vérité (à défaut de leur réalité), " […] cette activation d'une vitalité créatrice, d'une force qui dit non aux académismes, qui remet tout en question, qui prend le risque de la subversion, de la dépense, de la jouissance […] " (129).

Si l'on peut douter de l'existence in re des avant-gardes, elles ont pourtant bouleversé durablement le rapport à la création des écrivains et des artistes de tous horizons. Ceci n'est sans doute pas une découverte, mais l'approche de F. Noudelmann permet de réinterroger ce que l'on pense savoir sur le sujet. Quant à ce petit essai stimulant, il gagne certainement à être lu dans le voisinage de Image et absence, qui en est, à nos yeux, un complément indispensable.

Olivier Ammour-Mayeur
Université de Nagoya (Japon)


Bibliographie

Du même auteur: François Noudelmann, Image et absence, Paris, L'Harmattan, coll. "Ouverture philosophique", 1998.