Bayard, Boileau, Longin

A un moment de l'histoire littéraire où les écrivains ont renoncé à toute communauté d'école, à tout art poétique, voire à toute ambition prescriptive, et où l'institution littéraire s'est comme dessaisie de l'étalonnage de ses productions (en témoignent les manuels scolaires d'aujourd'hui, qui s'apparentent à un vaste self-service ou à une boutique de souvenirs administrée par Perec), il me semble qu'il y a quelque chose d'héroïque à s'attacher à vouloir repenser la généralité de la valeur, surtout avec des concepts en apparence aussi usés que ceux de la psychanalyse.

Avant de juger le combat à ses moyens, jugeons-le donc à ses enjeux. Il suffit de retourner les termes de la question posée par Bayard : que veut dire admettre de ne plus jamais lire comme chef d'oeuvre une oeuvre, de refuser de hiérarchiser les poétiques littéraires, que signifie renoncer à évaluer en terme de réussite esthétique, personnelle ou éthique une oeuvre (et un oeuvre) ? Veut-on abandonner les écrivains aux ateliers d'écriture, les classiques à la consécration des concours de recrutement, le succès d'un livre au kantisme mou des critiques littéraires (ou aux recettes-qui-marchent pour comités de lecture) ? Le champ littéraire se laisse-t-il décrire par une infra-théorie, empirique et floue, isolant des «bons premiers romans de l'année » et des « meilleurs romans italiens » ? L'oeuvre littéraire est-elle devenue un objet si peu grave que cela, que sa réussite ou son échec ne soient plus des questions métaphysiques ou des exemples à méditer ?

Bayard nous renvoie à notre bruyant silence sur deux questions fondamentales : la logique biographique qui régit des productions d'un auteur (où la psychanalyse a droit de parole, et en tout cas le mérite d'être la seule herméneutique globale de la personne humaine disponible), et celle du jugement de goût, où il n'est pas bien sûr qu'une théorie « plurielle » de valeur puisse fonctionner, mais où on s'accordera en tout cas sur le danger des bricolages flous ou des ententes tacites.

« [...] Homère a meublé l'Illiade, qui a été écrite au sommet de son d'inspiration, d'actions et de conflits, alors que l'Odyssée consiste essentiellement en des récits, ce qui est un trait archaïque. De sorte que, si l'on compare Homère à un soleil sur le point de se coucher, sa grandeur demeure alors que son intensité diminue. Homère ne se place pas aussi haut dans l'Odyssée que dans les poèmes de l'Illiade. Ce qu'il y a de sublime dans son texte n'est pas aussi soutenu et exempt du danger de faiblesse ; il n'y a pas la même profusion de passions accumulées, ni le même style souple et oratoire, rempli d'images tirées de la vie réelle. [...] Ces observations sur l'Odyssée vous démontrent que le génie des grands poètes et des grands prosateurs, lorsque leur passion décline, trouve son ultime expression dans la peinture de caractères. En cela, les détails précis issus de l'observation de la vie quotidienne qu'Homère nous donne dans l'Odyssée, relèvent de la comédie de moeurs ».

Bayard ? Non, Longin (Traité du Sublime, 9.13-15, je traduis d'après Loeb).

On conviendra certes que les débats confus du Masque et la Plume sont au moins utiles dans les librairies d'aujourd'hui que les préceptes incisifs de Boileau. Mais sur des questions (« l'auteur » vs.« l'oeuvre » vs. « le beau ») structurant notre notion occidentale de la Littérature et désormais impensées, il y a plus de courage à continuer de faire des hypothèses (simples, c'est-à-dire erronées) qu'à se taire et se contenter de se taire.