Critique de l'intime et "critique intime"

Jean-Louis Jeannelle
 
" Cher écran… " de Philippe Lejeune, Le Seuil, 2001.

            À l'intérêt théorique des recherches que Philippe Lejeune mène depuis le début des années 1970 sur l'autobiographie, le journal intime ou les écritures ordinaires, s'ajoute une autre dimension, particulièrement frappante dans ce nouveau livre consacré aux journaux intimes écrits sur ordinateur ou placés sur internet : il s'agit d'une manière, particulière à Lejeune, de remettre en cause les principes, d'autant plus immuables qu'implicites, qui gouvernent la critique universitaire. Pour prendre la mesure des évolutions que le changement de support (du cahier à l'écran) a fait subir au genre littéraire du journal, Ph. Lejeune choisit de prendre lui-même le risque d'appliquer à sa propre recherche deux des principales caractéristiques des journaux intimes en ligne qu'il étudie : d'une part l'éclatement polyphonique qui est le propre du web et que Ph. Lejeune reprend à son compte en intégrant dans son texte les témoignages et les discours des cyberdiaristes eux-mêmes, et d'autre part la volonté de s'exposer, de se compromettre en ne sacrifiant pas l'intime au théorique.

            Bien sûr, les recueils précédents de Lejeune, comme Le Moi des demoiselles, Pour l'autobiographie ou encore " Cher Cahier… " témoignaient déjà d'une évolution semblable. Pourtant, " Cher Écran… " semble marquer une étape particulièrement intéressante et qui nous permettra de donner de la critique pratiquée par Philippe Lejeune une vue plus synthétique ; la recherche sur le genre du journal intime y côtoie sans cesse une réflexion sur les pratiques critiques, plus discrète mais avec laquelle elle se confond pour donner forme à une " critique intime ". Nous tenterons donc de reconstituer les étapes de l'enquête menée par Philippe Lejeune en fonction de sa propre évolution vers une recherche plus personnelle et de souligner ce qu'une telle évolution met en évidence sur les pratiques discursives propres à la critique de type universitaire.

 L'ordinateur constitue le facteur commun à toutes les analyses de ce livre qui se compose, schématiquement, de deux parties : la première, " Cher écran… ", présente les résultats d'une enquête, menée en 1998, sur l'écriture de journaux qui ont pour support l'ordinateur, et non le traditionnel cahier ; la seconde, la plus développée, mais aussi la plus passionnante, s'intitule " Cher web… ". Philippe Lejeune y explore le champ, jusqu'alors inexploité, des journaux francophones en ligne. Cette recherche, menée principalement en octobre 1999, se présente sous la forme d'un " journal de recherche " dans lequel Ph. Lejeune rapporte scrupuleusement chacune de ses découvertes et de ses réactions ; il est suivi de citations et notamment de larges extraits du journal d'un cyberdiariste qui s'est donné pour nom : " Mongolo " et qui montre que le journal en ligne, bien qu'il en soit encore à ses débuts, peut déjà faire preuve d'une capacité d'auto-commentaire et de d'auto-théorisation poussés. Ph. Lejeune clôt alors son enquête par une nouveau journal de recherche allant de novembre 1999 à mai 2000 et dans lequel le travail d'analyse théorique s'appuie non seulement sur les réponses des cyberdiaristes à l'enquête de Lejeune, mais aussi sur tout le travail d'écriture de ce qui va devenir " Cher Écran… ".

Ce livre constitue une nouvelle phase de la réflexion sur les pratiques d'écriture de soi : quelles sont les évolutions du journal intime dues aux nouveaux supports (ordinateur et web) ? Les changements qui résultent des mutations technologiques contemporaines sont-ils subis, ou au contraire, ouvrent-ils la voie à de nouvelles perspectives ? : " Ce livre, avec ses deux enquêtes, propose […] des sortes de travaux pratiques de "médiologie". La question pourrait être : sur ordinateur ou sur Internet, le moi ne devient-il pas "virtuel"… Et la réponse : ne l'est-il pas toujours ? Seule la manière change… " (p. 12).

L'étude du journal personnel écrit sur ordinateur s'ouvre sur une très belle évocation des différentes machines à écrire qui ont précédé la découverte de l'ordinateur pour Ph. Lejeune. Ce nouveau support d'écriture va peut-être réussir là où la machine à écrire (malgré d'illustres exemples, comme l'Hermès Baby de Claude Mauriac) n'a " en un siècle d'existence […] guère su séduire les intimistes " (p.16). D'où l'appel lancé dans Lire en juin 1998 à tous les diaristes qui tiennent un journal personnel sur ordinateur. Soixante-six réponses lui sont parvenues, qui dessinent un spectre de témoignages très complet dont les deux extrêmes vont de la négation simple de l'intérêt que présente un journal sur ordinateur (Laurence Martin : " Ma pratique de l'écriture intime me semble aux antipodes du texte virtuel, modifiable à l'infini, qui s'inscrit sur l'écran. […] M'écriture intime demeure pour moi une écriture fugitive, qui dit la vérité d'un instant, et sur laquelle je ne saurais "revenir". ", p. 18) aux louanges dithyrambiques du journal électronique devenu quasiment indestructible, ouvert aux multimédias et qui n'est plus destiné à rester " intime " (Graham Woodroffe : " Voilà l'avenir . Être plus que diariste : être l'architecte électronique de sa propre existence. Léguer à la postérité non pas un tas de cahiers moisissants, mais le compact de sa vie. Proposer à des générations futures son propre CDRom, témoignage modeste de sa trace sur Terre. ", p. 19).

Les soixante-six réponses reçues sont alors exploitées en trois étapes. Tout d'abord, un parcours systématique des différentes raisons qui ont motivé le passage à l'écriture sur ordinateur, ainsi que des changements qui en ont résulté selon les huit axes suivants : " la trace (personnelle ou impersonnelle), la distance, le travail de correction, la confidentialité, la relecture, l'expérience du "virtuel", les circuits de communication " (p.24). Voici posées, dès le départ, les questions qui vont parcourir l'ensemble du livre et qui fournissent des clés pour une analyse à laquelle aucune réponse simple et univoque ne peut être apportée. Ph. Lejeune accorde, dans un second temps, une très grande place à une sélection de vingt-sept témoignages qui s'avèrent souvent être passionnants. Ils témoignent de l'étonnante propension des diaristes à réfléchir sur leurs propres pratiques et mettent en évidence une très grande diversité des habitudes, qu'il est impossible de résumer ici. Il est, pourtant, intéressant de voir comment, pour certains, l'ordinateur peut être soit propice à l'intimité et offrir la possibilité d'un renouvellement du plaisir d'écrire, soit, au contraire, être vécu comme un écran entre l'impulsion intimiste et sa matérialisation et n'offrir alors comme intérêt principal que la sauvegarde sur un support plus durable, ou la possibilité de se corriger, ou encore une simple alternative au journal sur papier.

Le témoignage de Sylvie (p.73-77) montre bien l'importance que revêtent ces mutations du support d'écriture. Grande diariste pendant sa jeunesse, elle n'avait pu reprendre cette habitude à la suite d'une tentative de suicide, au cours de laquelle elle avait détruit tous ses journaux intimes. C'est à l'occasion d'un stage d'informatique qu'elle découvre l'ordinateur : " Et là, cela a été la révélation : le stylo ne me convenait plus du tout. Le clavier le remplaçait très avantageusement ! ", et cela parce qu'il permet une distanciation, impose des contraintes qui permettent de s'extérioriser sans être débordé par la charge émotionnelle que l'écriture intime peut parfois provoquer. " J'ai replongé en moi-même, sans la peur de sombrer. Peu à peu, l'ordinateur m'a permis de me retrouver. "

Comme on le voit, les réponses peuvent engager de tous ceux qui sont devenus comme les co-auteurs de ce livre beaucoup plus qu'une simple analyse théorique, même si, sur ce point, " Cher Écran… " montre qu'il suffit de laisser parler les diaristes pour que les questions principales soient abordées. Le témoignage permet une polyphonie très riche mais nécessite, cependant, un travail de confrontation permis par la correspondance que Ph. Lejeune a établie avec les diaristes qui avaient répondu à son appel : la réflexion poursuivie, plus d'un an après, montre parfois d'importantes évolutions ; l'ordinateur est l'objet de pratiques d'écritures qui se caractérisent par une très grande plasticité et les diaristes ne cessent, tout en écrivant, de s'interroger sur leur pratique. Le plus intéressant touche à la contestation qu'a parfois fait naître le témoignage de Ph. Lejeune lui-même, qui se voit reprocher sa préférence pour le texte corrigé, léché, peaufiné, alors que le caractère d'ébauche conviendrait mieux à un véritable journal intime. Ph. Lejeune esquisse alors, mais sans aller plus avant, une réponse : " Mon choix est particulier, j'aurais dû m'écrire à moi même une longue lettre pour l'expliquer, puis la publier avec les autres… Défiance profonde à l'égard des reconstructions autobiographiques (absolument !), désolation devant les infirmités du journal, certitude longuement mûrie que ce n'est que dans le présent que notre vérité peut advenir, nécessité d'inventer une écriture de l'instant travaillée et méditée… Je le reconnais, c'est un projet littéraire, même s'il remplit en même temps pour moi, comme pour Sylvie et Simone, les fonctions premières du journal… " (p.183). Ce que Ph. Lejeune trace ici en pointillé, ce n'est autre que l'importante position de passeur qu'il occupe entre la communauté universitaire dont il manifeste les exigences en insistant sur le travail du texte et la communauté des diaristes à laquelle il accorde la parole ; il fait ainsi le lien entre la reconnaissance de la valeur littéraire des genres autobiographiques et la défense de la dignité des " écritures ordinaires ".

C'est avec l'enquête sur les journaux en lignes que toutes les questions lancées prennent un tour véritablement passionnant : les enjeux sont importants, puisqu'ils touchent à l'extrême (sur ?)exposition de l'intime propre à notre époque. Ph. Lejeune retranscrit sous forme d'un journal l'étude menée pendant octobre 1999 sur les journaux en ligne francophones. Or, c'est au tout départ la déception qui domine : " Oui, je dois l'avouer, presque toutes mes réactions ont été jusqu'ici négatives. Lorsqu'on vient du vrai journal intime, on a le sentiment d'une caricature ou d'une prostitution : tout semble sonner faux. " (p.191). Et Ph. Lejeune alors de retracer une rapide histoire du genre du journal intime pour situer la véritable innovation permise par Internet : " il permet à n'importe qui une périodicité… instantanée et illimitée (le "on line", c'est le direct), une dissémination virtuelle mondiale (même si le problème de la diffusion réelle reste épineux : comment faire connaître son site, comment avoir des visiteurs ?), et une éventuelle interactivité (réponse des lecteurs). On peut s'extasier sur ces possibilités, ou penser, à la réflexion, qu'elles ont totalement opposées aux conditions de développement du journal intime, fondé sur une autre conception du temps (le délai, la maturation, l'accumulation) et de la communication (différée ou exclue : le secret). On est avec Internet devant le paradoxe d'une écriture sans "différance", qui rejoint presque l'instantané de la parole, et d'une intimité sans dedans, puisque apparemment tout est immédiatement dehors. " (p.193). C'est avec ce vade-mecum théorique que Ph. Lejeune part pour son voyage au pays des journaux en ligne.

Et quel voyage ! Avec lui, nous allons parcourir les territoires souvent étonnants, mais aussi parfois irritants, déroutants ou tout simplement assommants des journaux sur le web : érotisme, narcissisme à la petite semaine, ennui qui se dégage de vies répétitives et limitées… Nous n'échappons à rien. Mais les brusques emportements ou les enthousiasmes de Ph. Lejeune donnent à cette exploration un tour attachant. C'est que le monde des cyberdiaristes est à la fois vaste et limité : Ph. Lejeune se sert principalement des journaux francophones référencés par Yahoo, en nombre réduit ; mais d'autres sites apparaissent, comme la Société des diaristes virtuels (p. 216) qui regroupe trente-sept titres, ou alors, beaucoup plus impressionnant, le Diarist Registry (p. 228) qui contient environ 1800 journaux de langue anglaise. Ph. Lejeune recense lui-même (p. 238) cent onze journaux francophones en faisant la synthèse des webrings et de Yahoo : soixante-neuf journaux vivants et quarante-deux journaux en sommeil ou morts ! Le monde des journaux francophones s'avère donc, en octobre-novembre 1999, encore à taille humaine, et la recherche peut prétendre à une certaine représentativité. Le but du travail d'exploration est " de comprendre l'économie de ce réseau d'expression " (p. 209), et ceci n'est pas simple, tant les codes de production et de réception des messages évoluent. Bien sûr, il est toujours possible de se rassurer en ayant recours à l'analogie : " Au fond, c'est comme le naturisme. Internet est invisible. C'est vous qui y êtes entré. Les gens y vivent comme bon leur chante, rien ne vous force à rester. " Pourtant " d'un autre côté c'est un monde étrange, où seule l'acceptation est acceptée. On y vit en état d'apesanteur critique. Impossible de douter, de critiquer, de détester, sans s'exclure du jeu. " (p. 219). Il est donc nécessaire d'introduire un minimum de rigueur pour ne pas se laisser submerger par le flux des liens et des hyperliens.

Pour cela, rien de mieux que la médiologie, qui s'attache, entre autres, à cerner les caractéristiques de notre vidéosphère ; mais une médiologie adaptée, une " médiologie empirique " (p. 239), dont les règles sont les suivantes : " Il faut aller sur le terrain. Payer de sa personne. Se servir de ses préjugés pour entrer dans les situations — s'engager ; et savoir s'en déprendre assez pour dominer le terrain — se dégager. " (p. 240). Si, comme nous l'apprend Daniel Bougnoux, la vidéosphère correspond " moins au règne des images qu'à la montée en puissance du direct, du live, de l'interactivité, du toucher ou des formes immédiates de mille manifestations " qui accompagnent la montée de l'individualisme, il convient d'explorer cette " intimité retournée comme un gant " ; et avant tout, de préciser qu'écrire " pour soi seul sur un cahier, ce n'est pas une situation "naturelle" qui serait altérée par l'arrivée de nouveaux médias. L'ordinateur n'est pas plus artificiel que le cahier. Il change simplement le rapport à l'écriture. Et Internet ouvre un nouveau mode de communication qui déplace toutes les distinctions auxquelles le papier nous avait habitués au point que nous craignons d'y perdre notre âme. Que de passions ! " (p. 240). C'est qu'avec " le support changent le public, l'attente et la réception. " (p. 375). Au plaisir de la graphie, de la matérialité du manuscrit, du journal tenu secret se substituent la recherche d'une " charte graphique " personnelle, la conservation des fichiers sur disquette ou disque dur et la publication immédiate d'accès virtuel illimité.

C'est ce que montre l'exemple de la lecture du journal d'Antoine Carle qui tient un journal sous son véritable nom et met en scène tous les aspects les plus crus de son existence : " en somme c'est la franchise provocante de Renaud Camus avec le masochisme dépressif d'un Leiris. " (p.217). Comme d'autres journaux visant à piéger le lecteur en forçant sa réaction, celui-ci suscite chez Ph. Lejeune des sentiments contrastés. Ainsi du journal d'une jeune fille qui expose tous ses problèmes sur le web : " En me relisant, je suis frappé de mon agressivité à l'égard de Fran. […] Je me souviens qu'en 1782, la moitié des critiques ont poussé des cris affreux parce que Rousseau, dans les Confessions, disait avoir fait pipi dans la marmite de Mme Clot et joui d'être fessé par Mlle Lambercier. Ils stigmatisaient l'insignifiance (pipi) ou l'obscénité (fessée). Pas assez, ou trop, de sens… mauvais réglage par rapport aux normes antipollution de l'époque. " (p. 235). Ces va-et-vient expliquent alors l'enthousiasme qu'éprouve Ph. Lejeune qu'il découvre, à la date du 25 octobre, le journal de Mongolo dans lequel il reconnaît le ton qui lui convient parfaitement : " Il a trouvé, pour parler de sa vie privée, un équilibre entre franchise et réserve qui est très impressionnant — il le traduit, dans le titre de son journal, par l'adjonction humoristique de "almost". " (p. 224). Les citations de son journal composent toute une partie de Cher Écran sous la forme d'un métadiscours naturel, puis plus intentionnel lorsque Ph. Lejeune entre en contact avec lui, comme il le fait avec d'autres cyberdiaristes : " Sa manière d'être et ses réflexions éclairent l'ensemble du champ, il est une sorte de praticien-théoricien modèle, un peu comme Amiel pour le journal ou Montaigne pour l'essai. " (p. 225).

 C'est que la pratique des cyberdiaristes s'accompagne très souvent d'un auto-commentaire touchant, non seulement les évolutions médiologiques et sociologiques dont nous avons déjà fait état, mais aussi, par exemple, les mutations qui affectent la langue elle-même. Il faut tout d'abord souligner le sentiment de liberté d'expression que procure l'outil Internet, comme en témoigne une cyberdiariste se désignant (où l'on retrouve encore une fois le père de l'autobiographie !) comme la " Promeneuse solitaire " : " Je me découvre un amour de l'écriture non obligatoire (par rapport aux devoirs et rapports que je dois faire dans le cadre du boulot ou de l'école). Je sens que je laisse place à une forme d'expression qui ne m'est pas disponible dans ma vie de tous les jours… " (p. 263). Mais bien sûr, cette liberté ne va pas sans un risque d'appauvrissement de la langue dû aux multiples signes conventionnels inventés pour coder les émotions et les humeurs ; Mongolo compare ainsi l'écart entre le monde du livre, encadré encore par l'école, et le monde des multimédias, libre de toute norme : " Évidemment, c'était plus dur ; fallait faire appel à des figures de style (métonymie, litote, synecdoque, syllepse, pour ne citer qu'elles) qui faisaient la joie des élèves de seconde et de première qui devaient faire un commentaire composé (là je devrais ajouter un L). Mais dans le futur, quand la seule forme d'écriture se fera sur clavier et en ASCII, quand les textes seront d'une pauvreté stylistique à pleurer, qu'est-ce que les élèves de première étudieront ? " (p. 301). Internet navigue entre liberté, créativité et appauvrissement ; l'espoir dont il est porteur peut cacher d'importants dangers, mais Ph. Lejeune choisit de faire confiance au nouveau support de communication, arguant à juste titre de ce que la langue intime pratiquée dans le journal intime invente d'elle-même ses propres règles : " C'est une nouvelle langue française qui se développe sur Internet. Elle va progressivement s'éloigner du français standard écrit comme l'américain de l'anglais. Je dirais, au risque de choquer les puristes, que c'est une langue redevenue vivante. L'écrit suit l'oral au lieu de le tirer en arrière. Mongolo, en écrivant, fait comme nous faisons tous en parlant dans la vie quotidienne : il emploie plus le "ne" pour la négation — moi je l'ai pas employé non plus, si je l'avais pas dit, vous l'auriez même pas remarqué ! Il écrit comme il cause. Tout le monde dit "ya" pour "il y a", pourquoi ne pas l'écrire ? Etc. Avant d'être la logique d'Internet, c'est celle du journal lui-même : personne n'a jamais été retenu de tenir un journal par la peur de faire des fautes d'orthographe — alors que n'importe quelle autre pratique (à commencer par la lettre) inspire cette peur. Internet, avec le courrier électronique, les "chats", etc., associe la liberté du journal à l'idée de l'écriture comme simple sténographie de la parole. " (p.230).

 

Pour toutes les questions que soulève l'apparition des nouveaux médias, Ph. Lejeune pratique ainsi un jeu d'aller et retour entre témoignages et réflexion, entre journaux en lignes et journaux critiques. Le montage des différentes voix permet de faire entendre un type de discours théorique épousant les contours d'une pratique qui en est encore — en France tout du moins — à ses débuts et qui n'obéit à aucune règle, aucune contrainte, aucune institution. Tout l'intérêt des choix critiques de Ph. Lejeune réside donc dans le face-à-face entre le théoricien et les cyberdiaristes qui constituent son objet d'étude : le premier, pour décrire la pratique des seconds, joue lui aussi le jeu du journal. Il en résulte une " critique intime " qui lui permet de se situer " entre l'engagement du témoin et l'équité de l'arbitre " (p. 181). Ph. Lejeune ne cache rien des rencontres et des discussions qui, comme pour tout chercheur, ponctuent l'évolution d'une pensée critique qui se cherche. C'est d'ailleurs au cours d'un colloque que les contraintes implicites du discours critique universitaire sont soulignées : " Hier j'ai passé la journée à Cergy-Pontoise pour un colloque : bilan des rapports entre études littéraires et sciences humaines dans les 30 dernières années. On nous avait demandé de retracer notre itinéraire intellectuel. J'ai pris la chose au pied de la lettre, j'ai parlé de moi. C'était incongru. Les autres ont fait des exposés savants, j'avais envie de rentrer sous terre, mais c'était trop tard, j'ai débité ma petite histoire. Tout nu au milieu des gens bien habillés. Pas dans le ton, et gênant, comme si je les incitais à se débrailler aussi…. Le moindre décalage en ce domaine est violemment ressenti. C'est ce que j'ai vécu sur Internet, en sens inverse. " (p. 375). Nous touchons là à ce qui donne son prix à la méthode qu'a choisie Ph. Lejeune : le critique et son objet d'analyse ont en commun de s'exposer ; à la révolution que constitue pour le cyberdiariste le fait d'écrire son journal directement sur le web, répond la prise de risque que prend Ph. Lejeune en ne cachant rien de ses réactions (paraître vieux jeu ou puriste…), mais aussi en rompant aussi nettement avec les règles implicites qui régissent l'écriture critique universitaire (même si, bien sûr, le fait d'être en France la référence théorique en matière d'autobiographie assure un capital symbolique qui autorise la prise de risque). C'est ce même risque qui crée un effet de mise en abyme et permet qu'un rapport d'échange se noue : à plusieurs reprises, des diaristes et des cyberdiaristes conseillent ou critiquent Ph. Lejeune. " Le Tisserand " lui conseille ainsi de reprendre à la fin de son livre " les choses d'un peu plus haut, dans une construction systématique — comme dans vos autres ouvrages, a-t-il précisé " (p. 376). Mais voilà, le " démon de la subjectivité " est plus fort !

Si le travail d'élaboration conceptuelle de l'objet " journaux en ligne " peut paraître souffrir de ce choix de méthode, on ne peut cependant nier sa fécondité. Sans parler du plaisir que la lecture d'un ouvrage critique aussi vivant peut procurer (et ce n'est pas rien…), il faut insister sur le fait que les études des mutations sociologiques et médiologiques courent parfois le risque de développer un discours rigide, inapte à cerner des évolutions plus subtiles et plus ambiguës. Ainsi apparaît, au détour d'une entrée du journal critique, les brusques oppositions d'un D. Wolton entre la rapidité que permet la technique et le temps dont nous avons besoin pour comprendre l'autre : " Il est agacé par le succès d'Internet, surtout auprès des intellectuels. La rapidité et l'interactivité donnent l'illusion de communiquer, et on va sombrer dans l'individualisme. Le titre de son dernier livre, Internet et après ? semble un haussement d'épaules. " (p. 384). Mais suit immédiatement après la lecture d'un journal en ligne où un jeune taupin lyonnais raconte de manière très vivante son coming-out : " Jamais, à 19 ans, ce jeune homme sans prétention littéraire n'aurait écrit un livre. Internet le délivre, et nous instruit. Entre la solitude du cahier, et l'hostilité d'un monde homophobe, une troisième voie s'ouvre. Je n'arrive pas à y voir une dégringolade dans l'individualisme. C'est plutôt le contraire : une microsocialisation. " (p. 386).

En acceptant d'aller jusqu'au bout de l'aventure du journal en ligne, c'est-à-dire de mettre en jeu sa propre sensibilité et de remettre en jeu les règles (ou garde-fou) du discours critique, Ph. Lejeune ouvre la voie à une théorie littéraire plus vivante : " Pourquoi ai-je publié "Cher cahier…" et maintenant "Cher écran…" ? Pour montrer comment chacun s'approprie l'écriture. Elle est à tout le monde. Pour montrer aussi comment on récupère à des fins personnelles les instruments proposés par l'école et le métier. " (p. 398). Pour l'étude des déplacements des supports et des modes de communication, il fallait bien une méthode qui prenne le risque d'un déplacement des règles d'analyse.

Jean-Louis Jeannelle
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)