Le rêve et la formule: de l'éclair de génie au bon à tirer, l'analyse génétique

Marc Escola
 
Pierre-Marc de Biasi, La Génétique des textes, Paris, Nathan Université, coll. " 128 ", 2000. 128 p. Isbn : 2-09-191061.

Directeur de recherche à l'Item (Institut des Textes et Manuscrits Modernes, laboratoire Cnrs issu en 1982 du Centre d'Analyse des Manuscrits fondé par Louis Hay), Pierre-Marc de Biasi donne ici une synthèse sur une discipline qu'il a été l'un des tout premiers à pratiquer sur les manuscrits et brouillons de Flaubert : on lui doit notamment la publication des volumineux Carnets de travail de l'écrivain chez Balland (1988), une édition du Voyage en Égypte (Grasset, 1981), et une série d'articles théoriques qui définissent quelques-uns des concepts fondamentaux de la " génétique des textes (" Qu'est-ce qu'une rature ? ", " Qu'est-ce qu'un brouillon ? ").

 

Une brève introduction met d'emblée l'accent sur le rôle joué par le structuralisme dans l'émergence, entre 1960 et 1975, d'une nouvelle conception du texte, sans laquelle l'idée même d'une nouvelle approche " génétique " des oeuvres littéraires ne serait pas parvenue à s'imposer durablement ; valorisé dans sa " clôture ", libéré du " sujet " et des lectures symboliques ou psycho-biographiques, le " texte " se voyait, à l'issue des années formalistes, légitimité dans son statut d'objet de recherche scientifique, au prix d'une " désubstantialisation " qui rendait le " plaisir du texte " de plus en plus abstrait. L'approche génétique serait née d'une réaction : du besoin ressenti par quelques jeunes structuralistes, au rang desquels il faut compter Pierre-Marc de Biasi lui-même, de " retrouver le contact réel avec la substance littéraire ", " d'observer la structure pleine et vivante d'une écriture à l'état naissant, son développement, ses métamorphoses, la formation progressive de l'oeuvre ".

 

Il s'agissait d'une véritable aventure intellectuelle, qui apportait aux principes formalistes un second souffle en même temps qu'un immense chantier de recherche : l'étendue inexplorée d'un vaste continent de documents inédits (des milliers de manuscrits de travail), une procédure de validation critique (évaluer par les manuscrits les hypothèses interprétatives formulées à partir du texte, en découvrir de nouvelles) et surtout, la densité théorique d'un nouvel objet structuré par le temps : l'écriture littéraire comme processus, l'oeuvre comme genèse. (6).

La génétique des textes est donc définie à la fois comme une entreprise descriptive et une discipline herméneutique : " l'interprétation de l'oeuvre pensée comme processus à la lumière de ses brouillons ou de ses documents préparatoires ". Il faut être d'emblée sensible à cette double ambition, et à la tension qu'elle introduit au coeur même de la discipline. On le percevra peut-être dès ces pages introductives : la critique génétique a fort affaire pour conjurer l'illusion, ou le fantasme, d'un sens objectif, d'une description pure qui serait le préalable à une interprétation – car s'agit-il de retrouver dans la succession des esquisses  " le texte de l'oeuvre " ou bien de poursuivre le fantôme de l'auteur ? L'un ne va sans doute pas sans l'autre, et lorsqu'il en vient aux finalités de l'analyse génétique, P.-M. de Biasi nomme à la fois la compréhension de l'oeuvre (" connaître de l'intérieur sa composition ") et la découverte des " intentions cachées de l'écrivain ". Dès lors, on se défend mal de l'idée que la génétique des textes accompagne depuis ses débuts un mouvement de relégitimation de " l'auteur " dont le structuralisme avait prononcé l'acte de décès. Et cet " auteur au travail " apparaît bien comme une instance souveraine dont la fonction est clairement herméneutique : c'est de lui – des traces de lui qu'il a laissé dans ses brouillons – que l'interprétation de l'oeuvre entend finalement tirer sa légitimité. Le lexique même qui est celui de P.-M. de Biasi en témoigne : " laboratoire secret de l'écrivain ", " espace intime d'une écriture qui se cherche ", les documents de travail " donnent à voir, plus clairement que le texte, " les secrets fondamentaux de l'oeuvre et tous les rêves qui la traversent ".

 

La génétique du texte a quelque chose d'une chasse au trésor : […] c'est une véritable enquête au coeur de l'écriture, dont le projet est de retrouver la formule par laquelle le texte imprimé continue mystérieusement à vivre de l'écriture qui l'a fait naître. (8)

* * *

1. Titré " Naissance d'une problématique ", le premier chapitre nous fait parcourir à grandes enjambées l'histoire du manuscrit moderne, en s'attardant logiquement sur ce moment, entre la fin du XVIIIe et la début du XIXe siècle, où s'opère un changement d'attitude des écrivains à l'égard de leurs propres brouillons, progressivement dotés d'une signification symbolique jusque-là inimaginable. On sait le soin jaloux avec lequel Hugo veillait sur ses manuscrits, comme sur un " double de son propre corps " (11), et le codicille testamentaire qui plaça la Bibliothèque Nationale dans l'obligation d'ouvrir un Département des manuscrits modernes – anticipant ainsi sur le geste d'Aragon et d'Elsa Triolet qui firent don de leurs " avant-textes " non pas exactement à une bibliothèque publique mais au Cnrs. On connaît également le plaidoyer d'Edgar Poe pour La Genèse d'un poème et sa remise en cause de la fiction de l'inspiration et de " l'intuition extatique ". Mais ce chapitre a surtout pour ambition de montrer ce qui sépare la critique génétique née dans les années 1960, de la philologie classique qui s'est notamment illustrée par ses enquêtes sur la filiation de manuscrits (les impressionnants stemma des éditions savantes de textes anciens) et de son " recyclage " positiviste dans l'histoire littéraire moderne. C'est en renonçant à l'idée même de " variante ", dans une sorte de rupture épistémologique, que la critique génétique s'est tardivement constituée en discipline :

 

Ni la notion de " source ", ni celle de " variante " n'était transposable telle quelle ; elles l'ont pourtant été l'une et l'autre, au prix d'une confusion qui a beaucoup contribué à obscurcir les esprits jusqu'à une période très récente. Aujourd'hui, la notion même de " variante " a perdu l'essentiel de sa valeur opératoire pour l'analyse de la plupart des manuscrits modernes, sauf dans une acception précise qui est celle des linguistes lorsqu'ils comparent les différents états d'un paradigme génétique. Mais dans tous les autres cas, en qui concerne les brouillons, scénarios, ébauches, etc., la critique génétique parlera de " réécritures ", " d'états de rédaction " ou " d'opérations génétiques " : comment parler de " variantes " en l'absence d'un tout invariant ? (19-20)

P.-M. de Biasi souligne au passage le rôle joué par quelques esprits novateurs : Antoine Albalat, et son Travail du style, enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains (1903, rééd. A. Colin, 1991, préfacé par Éric Marty), qui conçoit l'étude des autographes comme une machine de guerre contre la méthode de Sainte-Beuve ; Gustave Rudler (Techniques de la critique et de l'histoire littéraires (Oxford, 1923 ; Slatkine Reprints, 1972), qui élabore une " psychologie génétique de la création " comme un rempart contre la jeune psychanalyse ; la variantistica de Gianfranco Contini, volontiers normative, qui porte à peu près exclusivement sur les modifications apportées au manuscrit définitif, mais " qui joua un rôle majeur dans l'évolution de la critique littéraire italienne vers le structuralisme, précisément parce qu'il s'agissait d'une critique textuelle ". La vraie rupture avec la philologie est largement postérieure : c'est celle qui dénonce une " axiologie structurale du texte " au profit d'une " herméneutique de la scription ", selon les termes de B. Cerquiglini (Génésis, 7, p. 47-48) – en prenant " paradoxalement " (25) le relais, on l'a dit, de la rupture structuraliste. Du structuralisme à la génétique, P.-M. de Biasi peut donc dessiner cette idéale filiation :

 

Les conditions d'une véritable réflexion sur les manuscrits modernes ne se sont trouvées réunies qu'au moment où, grâce aux différents acquis de la " théorie du texte ", il est devenu possible de poser le problème de sa production temporelle en termes de processus et de système. Pour y parvenir, il a fallu ouvrir sur la diachronie concrète des opérations d'écriture, l'analyse structurale jusque-là dominée par l'obsession synchronique de la forme et par les métaphores spatiales. Mais, en revendiquant la théorisation d'une " dimension historique à l'intérieur de l'écrit " (L. Hay), la critique génétique s'est immédiatement posée, dans le courant des années 1970, comme ce prolongement inattendu des recherches structurales qui se donnait pour espace de définition ce qui avait fait le plus cruellement défaut aux analyse formelles : le devenir-texte comme structure à l'état naissant, et l'étendue d'un nouvel objet, concret et spécifique, structuré par le temps, le manuscrit. Avec cette " quatrième dimension " de l'écriture, la recherche post-structuraliste se dotait de ce qui avait fait le plus cruellement défaut à l'analyse structurale : la notion de processus. (27)

2. En dissociant d'emblée une génétique des manuscrits d'une génétique de l'imprimé, le deuxième section de l'ouvrage s'emploie à distinguer – et à illustrer – les différente phases du "processus d'écriture " : les phases pré-rédactionnelle, rédactionnelle, pré-éditoriale et éditoriale.

Le trajet qui mène à l'oeuvre est ainsi pensé comme " la succession de processus partiels et solidaires dont l'enchaînement constitue l'image d'un processus global interprétable comme avant-texte " (29) – un " avant-texte " lui-même pensé comme production critique, soit " la transformation d'un ensemble empirique de documents en un dossier de pièces ordonnées et significatives " (31). Cette entité est réputée distincte de tout travail d'interprétation : " qu'il soit sociologue ou psychanalyste, le généticien doit aboutir au même résultat ". Mais est-il si évident que l'on puisse ainsi dissocier description et interprétation ? À supposer que l'avant-texte soit bien pensé comme un objet méthodiquement élaboré, la constitution du dossier peut-elle être indépendante du choix des documents reconnus comme signifiants pour l'étude à venir (" interprétable comme avant-texte ") ? Le dossier n'est-il pas lui-même issu d'une série de décisions qui sont autant d'opérations herméneutiques ?

Ce second chapitre permet en outre à P.-M. de Biasi de définir le " brouillon ", qui correspond au travail de " textualisation ", c'est-à-dire à la " mise en phrase " d'un projet jusque-là seulement " noté dans un style plus ou moins télégraphique " – esquisses et ébauches qui venaient elles-mêmes après le simple plan ou le scénario initial. Cette phase invite à distinguer encore deux types d'écritures littéraires : principe de " programmation scénarique " anticipant sur la textualisation par un canevas précis, contre méthode d'une " structuration rédactionnelle qui se construit au fur et à mesure de l'élaboration de l'oeuvre "  (33). Flaubert et Zola appartiennent à la première famille d'écrivain, Stendhal ou Kafka à la seconde, mais de nombreux écrivains, on s'en doute, combinent les deux démarches.

 

3. Le chapitre suivant s'arrête sur les principes et méthodes de l'analyse des manuscrits, qui se confond (désormais ?) avec " l'interprétation de l'ensemble du processus, en attribuant une signification à chacun des choix qui ont été ceux de l'auteur pour inventer et donner forme à son oeuvre " (50). Spécification des pièces, classement des brouillons, déchiffrement et transcription : telles sont ici les trois grandes " opérations de recherche ".

Le passage est aussi l'occasion d'une mise au point sur l'une des " caractéristiques majeures " du manuscrit de travail : la rature (53 sq.). L'emploi du terme au singulier, dans la langue commune, est au moins une facilité, sinon un abus : pour le généticien, la rature, " composante très complexe de l'écriture ", forme un " univers " à part entière. Ses fonctions sont multiples : outre les ratures de suppression ou de substitution, il faut encore compter avec les ratures de gestion (" pour enregistrer le fait qu'un segment a fait l'objet d'une exploitation ou d'une réécriture "), la rature de déplacement et la rature dilatoire ou provisionnelle (" pour marquer un segment qui pourra donner lieu à une éventuelle annulation ou correction ultérieure "). Ces quatre catégories se laissent à leur tour subdiviser, et l'on appréciera diversement le souci de précision, ou de raffinement, terminologique dont le généticien fait preuve – non sans rêver un peu, au passage, sur les " ratures blanches " – ces substitutions propres aux écrivains minutieux, allergiques aux biffures, qui préfèrent recopier le segment ou la page (55)…

L'exemple ensuite retenu est celui du corpus autographe des manuscrits de travail du Saint Julien de Flaubert – un dernier chapitre proposera plus loin, en quelques pages parfaitement éclairantes, un exemple d'analyse " micro-génétique " de la première phrase du conte.

C'est la deuxième opération (le classement des brouillons) qui s'avère peut-être la plus problématique, dans la mesure où elle fait inévitablement prévaloir un principe " téléologique ", comme le reconnaît P.-M. de Biaisi : " le manuscrit définitif du texte sera conçu comme "but" ou "finalité" des brouillons, comme si la rédaction des brouillons était orientée par le résultat final " (60). Cette téléologie peut-elle vraiment éviter " l'axiologie structurale " avec laquelle la critique génétique prétend rompre définitivement ?

Déchiffrement et transcription forment une étape moins problématique d'un point de vue théorique mais autrement plus délicate : les brouillons de Saint Julien forment une " jungle aberrante " aussi longtemps qu'on veut procéder par sondages ; il faut, comme l'a montré P.-M. de Biasi dans ses travaux antérieurs efficacement résumés ici, une étude systématique pour faire apparaître ce que l'écriture de Flaubert peut avoir de répétitif et d'ordonné (d'obsessionnel ?). Des illustrations viennent proposer ensuite un échantillon des différentes codes de transcription : linéarisée codée, semi-diplomatique codée, diplomatique (la meilleure en ce qu'elle respecte la mise en espace mais qui se révèle aussi la moins économe…), diachronique linéarisée.

Des techniques, plus rares, d'expertise scientifique peuvent être enfin utilement mobilisée :

– la codicologie (ou science des supports matériels) pour l'analyse des encres, crayons, papiers, filigranes, etc. On connaissait, par le travaux de Pol Ernst sur les papiers de Pascal, de quelle importance pouvaient être l'identification des filigranes pour le classement des fragments. P.-M. de Biasi révèle ici l'existence d'une banque de données " où se trouvent enregistrées toutes les informations concernant la provenance géographique et les dates de production des filigranes utilisés par les fabriques de papier au XIXe siècle " – à partir de laquelle " on peut établir que tel manuscrit, écrit sur un papier italien produit à Milan entre 1842 et 1865, ne peut pas être antérieur à 1842 et a vraisemblablement été écrit après le voyage en Italie fait par l'auteur en 1857 " (67) !

– l'analyse optique laser : elle " combine les ressources d'un faisceau laser, d'un hologramme, d'un ordinateur et de quelques modèles mathématiques ", et permet de détecter les faux, les discontinuités de rédaction et même le vieillissement de la graphie au cours de la vie de l'écrivain, " et par suite, de dater (à deux ans près) un manuscrit de manière automatique " (68)…

– l'analyse informatique, qui permet de traiter un corpus de n'importe quel dimension, de réaliser les premières " éditions automatiques " de manuscrit, et les premiers " dictionnaires de substitution " (68)…

La " critique génétique " est donc à l'aube d'une révolution qui présente le double avantage, si c'en est un, d'être inéluctable et hautement technique :

 

Croisées avec les ressources de l'hypertexte et la numérisation haute définition des fonds de manuscrits, les bases de données génétiques devraient aboutir, dans un avenir proche, à une refonte complète des recherches sur les manuscrits littéraires. (68)

À lire la fin de ce chapitre, où la scientificité de la démarche est implicitement assimilée à sa technicité, on se défend mal là encore de l'idée qu'il entre bien une part de fantasme dans cette quête du sens – et ce fantasme (tout se tient) est encore celui d'une description pure : qu'attend-on en effet de cette " révolution " informatique sinon qu'elle autorise une interprétation enfin " objective " du processus créateur ?

 

4. Le quatrième chapitre s'attache aux " éditions génétiques ", qui, à la différence des éditions simplement " critiques ", visent à la publication des manuscrits comme tels. Aux problèmes de dimension (le volume de la page manuscrite est couramment dans un rapport de 1 à 5 voire 10 avec la page imprimée du texte final), s'ajoute un problème logique plus redoutable encore :

 

La séquentialité du texte final n'est jamais complètement fixée avant l'édition imprimée et, au cours de la rédaction, l'écriture ne cesse de recourir aux ressources de la réversibilité pour adapter le déjà-écrit aux besoins que fait apparaître le présent de l'écriture. L'édition génétique a pour vocation la mise en évidence de ces phénomènes, mais, dans un livre qui donne à suivre l'évolution génétique de l'oeuvre, où et comment faudra-t-il éditer une page de brouillon du chapitre 1 que l'écrivain a entièrement remaniée six mois après sa rédaction, sous l'effet des développements imaginés dans la textualisation du chapitre 5 ? (70).

P.-M. de Biasi recense les travaux les plus précis sur des moments de la genèse de quelques oeuvres (" éditions horizontales ") : les travaux de Y. Lerclerc sur les Plans de Madame Bovary, ceux de H. Hartje, B. Magné, J. Neefs sur Perec, de J.-C. Abramovici et M. Delon sur les Infortunes de la vertu de Sade, etc., toutes éditions " horizontales " publiées dans la collection " Manuscrits " (éd. Cnrs-Bnf-Zulma). Il signale aussi quelques éditions d'oeuvres inédites que l'on doit à des généticiens : le Voyage en Égypte de Flaubert (Biasi, 1991), le Cahier du Temps retrouvé de Proust (Bonnet et Brun, 1982), l'édition du Dictionnaire des idées reçues par A. Herschberg Pierrot (1997). Ce type de travaux, note de Biasi, a contribué à " élargir notre conception de l'oeuvre " :

 

Indissociable d'une curiosité propre à notre temps, l'édition horizontale a fini par constituer en oeuvre d'un nouveau type des ensembles de manuscrits que rien ne destinait à ce statut : des documents correspondant à une expérience d'écriture ou de recherche indépendante de toute perspective de publication, mais qui offre un aperçu significatif sur la démarche intellectuelle de l'écrivain ; ou, au contraire, des documents de travail à caractère instrumental, destinés à nourri une rédaction, mais donnant à voir la technique de documentation de l'auteur, et ses procédures d'intégration des sources à la rédaction. (77).

Les éditions " verticales " sont celles qui tentent de restituer non plus un moment donné de la genèse mais l'intégralité du processus d'écriture. Le rêve est ici de pouvoir reconstituer dans une idéale continuité toute la chaîne, depuis le germe original, la simple intuition, jusqu'aux ultimes corrections d'épreuves – de l'éclair de génie au bon à tirer… On conçoit que ce type de projet n'ait pu viser que des oeuvres courtes : Trois Contes de Flaubert par G. Bonnacorso (1983, 1991, 1998), l'épisode des comices de Madame Bovary (Goldin, 1984), l'édition partielle de Gerrminal par C. Becker (1986), etc.

Comme le précédent chapitre, la réflexion sur les éditions génétiques en appelle ultimement à l'informatique : " horizon naturel des recherches sur l'avant texte ", l'hypertexte multimédia peut seul pallier la difficulté logique signalée, en restituant cette " entité en perpétuelle redéfinition " qu'est le processus créateur pour permettre une " édition enfin totale ".

L'ironie est ici que ce qui permet cette avancée décisive vient signer la fin prévisible de la discipline : ce même ordinateur éloigne définitivement les écrivains de toute pratique autographe – quels brouillons reste-t-il d'un roman rédigé sous Word ?

 

5. Le chapitre consacré à " l'interprétation génétique " prend courageusement en compte quelques-unes des questions formulées ici au fil de notre " lecture ".

Ainsi de l'impossibilité de départager nettement description et interprétation :

 

Tout classement implique une " remise en ordre " et le fait de rendre lisible et communicable ce qui n'avait pas été écrit pour être publié constitue une intervention également notable, à laquelle s'ajoutent les présupposés de la méthode, les modes de présentation, etc. La génétique des textes n'échappe pas à la règle : tout dispositif d'observation agit sur l'objet observé dans des proportions et avec des effets qui doivent être constamment évalués par le chercheur. (84)

La remarque est aussitôt entérinée sous la forme d'un simple constat, qui laisse un peu songeur : " Pour un même dossier de genèse, il pourra donc y avoir autant d'avant-textes que de points de vue choisis pour l'interpréter[…] " (84, nos italiques)… C'est si peu un problème aux yeux de P.-M. de Biasi, qu'il n'imagine pas d'autre garde-fou que le travail collectif (" […] d'où la fréquence, en critique génétique, des études collectives qui permettent de faire varier les approches herméneutiques ", 84, fin de la phrase précédemment citée)… La suite plaide logiquement pour un oecuménisme qui, ici comme ailleurs, pose plus de problèmes qu'il n'en résout :

 

Mais la critique génétique contient aussi le projet d'une critique globale, coordonnant plusieurs méthodes, et est ainsi en mesure d'étudier cette synergie des processus génétiques que l'on observe dans l'écriture. (84, suite de la précédente citation).

On ne contestera évidemment pas l'idée que le processus d'écriture puisse constituer un objet assez complexe pour requérir la collaboration de plusieurs méthodes, mais de deux choses l'une : ou bien la critique génétique est ce " projet d'une critique globale " (soit un projet théorique et non plus une discipline herméneutique) et on nous dit en quoi elle pourrait consister ; ou bien la déclaration de principe cache (mal) une juxtaposition de démarches indépendantes. Le choix du verbe " contenir " invite à pencher pour la deuxième hypothèse, tout comme la structure même du chapitre qui offre une simple succession de fiches isolées auxquelles un nom de chercheur se trouve aisément associé : génétique et poétique (R. Debray-Genette, Métamorphoses du récit, Le Seuil, 1988) ; génétique et critique biographique, où s'affirme plus nettement un " retour à l'auteur " (M. Contat, L'Auteur et le manuscrit, Le Seuil, 1991) ; génétique et autobiographie (Ph. Lejeune et C. Viollet, Genèses du " je ". Manuscrits et autobiographie, Éd. du Cnrs, 2000) ; génétique et psychanalyse (J. Bellemin-Noël, Essais de critique génétique, Flammarion, 1979) ; génétique et critique thématique (M. Collot sur Supervielle, 1995) ; génétique et phénoménologie (É. Marty) ; génétique et linguistique (A. Grésillon) ; genèse et sociocritique (H. Mitterand).

En amont de ce défilé des méthodes, P.-M. de Biasi s'attarde sur la question de la téléologie :

 

Le classement et les transcriptions impliquent, pour être menées à bien, une certaine simulation finaliste de l'avant-texte, l'opération consistant à faire comme si chaque brouillon successif, chaque opération du scripteur représentait une étape vers le but final qui est le texte. Cette représentation heuristique est nécessaire, mais elle n'est évidemment pas adéquate pour décrire la réalité des conflits, des désirs, des hésitations, des circonstances fortuites, de tous ces " possibles ", souvent fort éloignées du texte, qui caractérisent la genèse. Il est donc indispensable pour le généticien, notamment au stade de l'interprétation, de se garder de toute réduction téléologique et de mesurer, aussi précisément que possible, le rôle et le statut de ces " restes " de l'opération créative, de ce " surplus " exorbitant […] que représente, dans la genèse de l'oeuvre, la trace insistance des autres directions qu'elle aurait pu prendre […]. (87).

Le notamment (nos italiques) laisse ici encore supposer qu'il existe une frontière nette entre description et interprétation. Mais le passage a le mérite d'indiquer, fût-ce allusivement, une solution unique aux différentes apories jusqu'ici signalées :

une théorie des textes possibles, au sein de laquelle le texte final n'aurait pas autorité sur les brouillons et les scénarios préalables, et ceux-ci pas davantage en regard des hypothèses formulées par le lecteur ; une théorie qui romprait résolument avec l'autorité de l'auteur comme avec toute diachronie au profit d'une radicale synchronie qui laisserait coexister, comme autant de " possibles " du texte, les avant-textes connus, les scénarios fantômes, le texte imprimé et les " documents de réception ". Sans amont ni aval, sans dehors ni direction, cet espace reste à penser comme un espace ouvertement théorique, où toute mise en relation serait d'emblée définie comme un geste herméneutique, où l'historicité même du texte littéraire serait pensée comme jeu de relations.

C'est dans le cadre d'une telle théorie des textes possibles que l'analyse génétique pourrait également surmonter ce qui fait sa principale faiblesse d'un point de vue théorique – et quelle que soit la valeur des travaux isolés effectivement produits : la nécessité où elle est de définir son objet et ses méthodes à l'intérieur d'un champ circonscrit par des limites non pas épistémologiques mais seulement contingentes (en amont et sauf exception notable, l'absence de vrais manuscrits autographes avant 1750 ; en aval, l'apparition du traitement de textes, qui condamne à terme les recherches sur " l'avant-texte "). L'analyse génétique n'a de sens que si elle peut être une " génétique sans brouillons " – que si elle parvient à révéler de quel arbitrage entre différentes possibles se trouvent pareillement issus le texte lui-même et les interprétations auxquelles il a pu historiquement donner lieu et la lecture que nous en faisons.

Marc Escola
Université de Paris-Sorbonne