Le sens de l'infini

Erik Leborgne
 
Lignes de vies. Récits et existence chez les romantiques allemands, par Pierre Péju, José Corti, coll. " Les Essais ", 2000, 370 p. ISBN 2-7143-0725-6. L'ouvrage comprend un index des noms cités.

Cet essai est constitué de quatorze chapitres (dont deux chapitres de fiction, deux " contes modernes " écrits à la manière des frères Grimm et de Hoffmann). Il se présente comme un voyage à travers le romantisme allemand, né d'un " enthousiasme " de lecture que l'auteur présente dans son " prélude " et nous invite à partager. Après avoir rappelé les constantes du romantisme (" déception active " après la Révolution, " appel à un ailleurs ", " nostalgie prospective ", " attitude artistique toujours nomade "), l'auteur parcourt l'oeuvre de plusieurs auteurs majeurs de cette période: Chamisso, Tieck, Brentano, von Arnim, les frères Grimm, Hoffmann, Kleist, La Motte-Fouqué, Schiller et Bonaventura. " Ce qui rassemble ces écrivains, écrit P. Péju, c'est le sens d'un mouvement dans la pensée, la musicalité de la pensée, la parole forcément poétique et la conscience aiguë de cette poésie en train de se faire " (p.28).

Le biographisme tient un place importante dans cet ouvrage, souvent au détriment de l'analyse des textes parcourus. Ainsi des portraits recomposés de Chamisso (p. 65-83), de Brentano (p.151-158), de Novalis (p.175-181) ou de Kleist (p.247-254) - ces derniers méritant davantage de commentaires littéraires. Les chapitres les plus fournis sont ceux qui portent sur le Peter Schlemihl de Chamisso, les Contes fantastiques de Ludwig Tieck, Le Visionnaire de Schiller et les Veilles de Bonaventura.

L'étrange histoire de Peter Schlemihl est lue " comme un mythe situé sur la ligne de faille qui sépare un ordre ancien, vécu comme perdu, d'un monde nouveau encore en gestation " (p.48). L'auteur passe en revue les éléments fondamentaux de ce mythe: la réinvention du paria, la polysémie de l'ombre, les acceptions du nom juif de Schlemihl (le " guignard "), ses avatars et ses interprétations modernes (à la lumière de l'étude d'Otto Rank sur le Doppelgänger). Le chapitre consacré au prolifique Ludwig Tieck est en grande partie biographique. L'auteur y souligne le rôle de découvreur et de passeur (pour Lenz, pour Kleist) que joua Tieck à Dresde et relève les effets de fantastique et d'" inquiétante étrangeté " dans trois contes célèbres (Eckert le blond, Le Runenberg, Amour et magie).

Comment situer le roman inachevé Der Geisterseher (Le Visionnaire) de Schiller, écrit à la fin des années 1780? S'agit-il d'une voie narrative inexploitée par l'auteur des Brigands? " Le Visionnaire, écrit P. Péju, nous offre en filigrane cette double problématique: influence du théâtre et théâtre des influences " (p.270). Cette histoire d'un prince à Venise est celle d'un anti-héros, dominé par un " mélange de fermeté et de malléabilité " (p.274), coupé des réalités par sa condition. L'auteur amorce une intéressante étude des éléments de théâtralité, puis passe à un résumé de la vie de Schiller, incluant l'inévitable parallèle avec Goethe.

Les Nachtwaren (Veilles) de Bonaventura (1804), véritable " livre-univers " selon P. Péju, " pourraient s'intituler: Les seize faces du néant " (p.311). L'humour noir y apparaît comme une méthode à part entière: " l'humour comme éclat et dispersion, comme perte de soi et du monde " (p.312). Le rire du veilleur de nuit, profondément nihiliste (rien est le dernier mot du recueil), lance un pur " défi au vide " (p.321). La même année 1804, Jean Paul publie son Cours préparatoire d'esthétique où il oppose classique et humoristique. La réversibilité du tragique et du comique, le " sens de l'infini " que Jean Paul voit dans l'humour, trouvent une illustration directe dans ces Veilles. L'auteur en montre la richesse thématique (la métaphore du théâtre de marionnettes par exemple) et la postérité. C'est sans doute le chapitre le plus réussi du volume.

Erik Leborgne
Paris III