Une revue très populaire

C. De Bary
 
Le Rocambole : bulletin des amis du roman populaire, n° 22 et 23, printemps & été 2003

 

Prenant la suite de Tapis Franc : revue du roman populaire (1988-1997), mais aussi du Bulletin des Amis du roman populaire (1984-1995), Le Rocambole, fondé au printemps 1997, est d'abord le bulletin d'une association, dont il répercute les activités. L'AARP (Association des Amis du roman populaire) se propose de faire mieux connaître et apprécier l'ensemble du domaine qui lui donne son nom, et cherche à faire le lien entre ceux qui s'intéressent à des secteurs particuliers de ce domaine. La revue se fait donc l'écho de la vie de l'Association — ainsi du compte rendu de l'assemblée générale du 6 avril 2003 dans le n° 22 — mais aussi de la convivialité qui lui est propre, comme la rubrique " Courrier des lecteurs " le montre particulièrement. Le Rocambole est aussi un lieu d'échange avec tout un réseau d'associations ou de passionnés. Les subdivisions de la rubrique " Le Front populaire " du n° 23 en donnent une idée : " Bulletins, fanzines, revues ", " Associations d'amis ", " Expositions et bibliothèques, fonds locaux ", " Bibliographies. Glanes ", " Catalogues reçus ", " Notes de lecture ". On remarquera aussi que la revue est mise en page par Encrage, éditeur spécialisé dans la littérature populaire. Son responsable, Alain Fuzelier (Alfu), vice-président de l'Association, se trouve interviewé dans le n° 23 (dont il dirige par ailleurs le dossier) pour parler de l'édition électronique. Cet entretien intéressant, qui dresse des perspectives sur ce nouveau modèle éditorial, est aussi l'occasion de présenter une nouvelle collection d'Encrage, intitulée " La petite bibliothèque Encrage ", qui propose l'essentiel de l'oeuvre de Ponson du Terrail…

 

Le Rocambole s'adresse évidemment à des passionnés. Et il offre une quantité impressionnante d'informations sur une production trop mal connue, et difficile à connaître tant elle est vaste. On ne s'étonnera donc pas de l'érudition qui caractérise nombre d'articles, écrits par les meilleurs spécialistes de la littérature populaire — de Thierry Chevrier à Daniel Compère, en passant par Jean-Luc Buard — ou de l'un de ses champs (c'est Thierry Melan, président du centre de Recherches holmésiennes & victoriennes, qui signe l'article sur Sherlock Holmes dans le n° 22). De cette érudition, la " Revue des autographes ", présente dans le n° 22, est caractéristique, tout comme la rubrique " Errata & addenda " du même numéro, qui complète de manière vertigineuse les références bibliographiques d'articles précédents.

On pourra être séduit par l'iconographie, très riche, et surtout par cet apport de connaissances. Chaque numéro comporte un dossier, et quelques articles périphériques plus ou moins éloignés de ce dernier. (Ainsi, le n° 23 consacre un article spécifique à Claude Voilier après avoir évoqué dans le dossier consacré aux suites la manière dont elle a repris " Le club des Cinq " d'Enid Blyton.) Enfin, la rubrique " Les contes du Rocambole " reproduit une nouvelle peu connue. (Dans le n° 23 toujours, " Le coupable "… de Claude Voilier.)

 

Les dossiers qui forment le coeur de la revue sont souvent consacrés à des auteurs (Fortuné du Boisgobey pour le n° 1, Ponson du Terrail pour les nos 2 et 9, Hector Malot pour le n° 7…), voire à des sous-genres (le roman d'aventures pour le n° 17, " Théâtre et roman populaire " pour le n° 20) mais aussi à des thèmes (" Les aventuriers du Pôle ", n° 15) et surtout à la réception et à ses conditions : les nos 11 et 12 sont consacrés essentiellement aux " Stratégies de traduction ", le n° 16 au " Roman populaire français à l'étranger " ; certains numéros se penchent sur des collections (Le Masque pour le n° 3), des éditeurs (Pierre Lafitte pour le n° 10) ou des revues (L'Intransigeant, n° 4, Le Journal des Voyages, nos 5 et 6). La question de l'influence réciproque entre littérature légitime et littérature populaire est enfin posée par le n° 19, " Zola et le roman populaire ".

L'intérêt pour les différents aspects de la réception montre déjà que la revue permet un débat théorique, qui porte en particulier sur les spécificités du champ populaire. De même, sur un plan narratologique, la construction du personnage étant dans ce champ centrale, cette construction se trouve analysée par les nos 8 (" Les héros du Fleuve ") et 14 (" Belphégor ").

 

Le n° 22 est consacré aux " Premières enquêtes ". Dans une préface éclairante, Daniel Compère montre l'importance des " deux débuts " des enquêteurs, leur apparition dans " le premier récit qui les met en scène ", puis la narration ultérieure, " parfois plusieurs années après ", de l'apprentissage de leur métier (p. 16). Par la suite, leurs retours vont-ils jusqu'à constituer des séries " autour d'un héros récurrent " (Daniel Compère, p. 28) ? Non dans le cas de Gaboriau et de son détective Lecoq (qu'étudie D. Compère), qui est proche encore de la tradition d'un Balzac. Oui dans le cas de Simenon, et un article de Bernard Alavoine détermine comment son héros a été élaboré dans des romans antérieurs à la première série des Maigret. Nadia Doukhar fournit une analyse particulièrement éclairante du cas d'Arsène Lupin, enquêteur paradoxal. Elle s'intéresse ainsi à la première nouvelle qui le met en scène, et le définit par sa capacité à être tout le monde, et donc personne, ce qui explique l'intérêt qu'il suscite. Enfin, plusieurs articles montrent que la caractérisation du personnage — et ses éventuelles variations — rejoint un positionnement générique (Arnaud Huftier pour les héros de S.A. Steeman, Nadia Doukhar pour Nestor Burma et Raymond Milési pour San Antonio).

 

Le n° 23 s'intéresse encore aux héros : il est consacré aux suites, c'est-à-dire aux reprises de personnages postérieures à la mort de leur créateur. Ainsi de James Bond après Ian Fleming (article de Pierre Rodiac), ainsi encore de Rocambole (Vincent Mollet). Alfu le rappelle en introduction, le personnage populaire impose son immortalité et dépasse son créateur (comme le prouve l'exemple célèbre de Conan Doyle, qui ne put se défaire de Sherlock Holmes). La question des suites est donc particulièrement pertinente dans le cas de la littérature populaire, et croise notamment des perspectives éditoriales et narratologiques. Si certains auteurs se spécialisent dans la suite (ainsi de Paul Féval fils, étudié par Daniel Compère), celle-ci peut être plus exceptionnelle, et relever de l'hommage (ce qu'illustre l'article de Jean-Paul Colin, à propos des aventures de Lupin signées par Boileau-Narcejac). A l'inverse, Alfu évoque un " enterrement " effectué par Stanislas-André Steeman, qui tente de " faire table rase de l'héritage " de Leroux (p. 13). Dans d'autres cas encore, la suite est l'occasion de la reprise d'un mythe, par exemple celui du Juif errant par Paul Féval (article de Jean-Luc Buard).

Le Rocambole permet de mieux connaître et de mieux comprendre un domaine trop mal connu. Réalisée par des passionnés, s'adressant à des passionnés, c'est aussi une revue attachante.

C. De Bary


Bibliographie

 

Revue distribuée par Les Belles Lettres

AARP

23, rue Léon

78310 Maurepas

Site de l'association des Amis du roman populaire :

http://www.lerocambole.net

http://www.lerocambole.com