Les années 20 ou la primauté du littéraire

J.-L. Jeannelle
 
" Malraux et les essayistes des années 1920 ", Présence d'André Malraux, n° 3, printemps 2003, 96 p

 

Le dernier numéro de Présence d'André Malraux porte, comme toute revue consacrée à un écrivain en particulier, sur de multiples points d'érudition : des courtes notes que le jeune Malraux a confiées avant la guerre à la NRF aux liens qu'il noua avec Pascal Pia (Michaël Guittard), en passant par l'amitié qu'il entretint avec Max Aub (Gérard Malgat) et Balthus, (Claude Travi) ou l'influence séminale qu'André Suarès exerça sur son oeuvre (Jacques Lecarme).

La réunion d'un ensemble d'articles portant sur les essayistes des années 20 peut certes apparaître comme un gage de cohérence : l'unité affichée de ce numéro justifierait à elle seule qu'on en présente un compte rendu. L'on sait toutefois que de tels dossiers thématiques ne donnent souvent lieu qu'à des collections de travaux, fort précieux pour les spécialistes, mais trop éclatés et trop anecdotiques aux yeux des lecteurs pour qui Malraux apparaît encore vaguement comme le pompeux mythomane qu'Olivier Todd a récemment décrit dans sa magistrale — si l'on en juge par le succès commercial — biographie. Les revues des Sociétés d'amis de X ou de Y sont indispensables mais fort peu lues au-delà d'un cercle d'initiés. On y recourt toujours avec profit, mais ponctuellement et on les apprécie à proportion qu'on en use un peu avec désinvolture : on en attendu moins le renouvellement de la réflexion littéraire que l'exploration — jusqu'à la nausée — des réseaux sociaux et littéraires souvent bien oubliés dans lesquels se situaient les auteurs qui nous intéressent.

L'un des articles de ce troisième numéro de Présence d'André Malraux : " De la pratique des essais dans les années 1920 " (A. Soulé) suffit à montrer qu'on peut aussi attendre de ce type de revues bien autre chose que de l'érudition. L'objet générique sélectionné, l'essai, et la thèse qui y est développée — celle d'un âge d'or de ce genre essentiellement durant les années 20 — sont de première importance. La thèse de Marielle Macé sur l'essai littéraire au xxe siècle a récemment donné toute son ampleur à ce courant essentiel de la littérature que fut la prose d'idée. Négligé en raison de la réorganisation de la hiérarchie des genres autour de la triade " roman-poésie-théâtre " qui suivit le passage du système des Belles-Lettres à celui de la " littérature ", l'essai, qui s'inscrivait autrefois naturellement dans le domaine des pratiques littéraires, a progressivement perdu une grande partie de sa visibilité en tant que genre à une époque où, de Madame de Staël et Chateaubriand à Jean-Paul Sartre et Roland Barthes, il est devenu l'une des modalités d'écriture les plus riches et les plus complexes. Or l'article d'A. Soulé souligne à juste titre la place centrale qu'occupent les années 20 dans cette histoire de l'essai. Si l'on a souvent fait de l'entre-deux-guerres l'âge d'or du roman — Malraux y a d'ailleurs largement contribué —, il reste encore à montrer qu'elle fut aussi un âge d'or de la prose d'idée. Malraux, Montherlant, Mauriac, Morand, Bernanos, Maurois, Drieu, tous romanciers, furent aussi les auteurs d'essais remarqués et auxquels il conviendrait de donner aujourd'hui dans l'histoire de la littérature la place qu'ils méritent : " c'était un temps où toute la vie intellectuelle s'organisait autour de textes littéraires, desquels on exigeait originalité, éclat, énergie, conviction. […] Si un Gide, un Valéry, un Maurras, un Benda, un Berl ont pu exercer une telle emprise sur les esprits, c'est qu'on leur reconnaissait à chacun un style inimitable, un art d'écrire sans pareil. Cette primauté du littéraire sur le débat intellectuel n'était jamais apparue en France, et elle ne s'est pas maintenue : il suffit de feuilleter les essais les mieux vendus aujourd'hui pour se convaincre de leur médiocrité indifférenciée. " (p. 15). Même si l'on peut ne pas souscrire entièrement au constat de déclin — les essais les plus vendus ne sont certainement pas les meilleurs, et l'on trouverait sans doute aujourd'hui quelques dignes représentants du genre —, le constat nous paraît tout à fait capital : l'essai constitue un domaine central de la géographie littéraire de l'entre-deux-guerres. Il connut certainement son apogée durant les années folles : autour de la NRF, tout un ensemble de grands écrivains s'adonnèrent à l'illustration, en une prose extrêmement travaillée, d'idées qui trouvaient alors leur terrain le plus fertile dans la littérature et non pas, comme cela semble être devenu le cas, dans la philosophie, la sociologie ou l'histoire culturelle. Malraux est l'un des représentants de cette tradition littéraire qui a pour père et pour modèle indépassable Montaigne : " Malraux a pu renoncer au roman, sans grand déchirement et nostalgie, à partir de 1943. Il a pu mettre fin à ses vies de révolutionnaire, d'homme de parti, de ministre. Mais, jusqu'à ses derniers jours, son génie de l'essai, allant du plus bref au plus ample, n'a cessé de grandir, suscitant des chefs d'oeuvre aux registres très variés. " (p. 16). Entré en littérature — après Lunes en papier et Écrits pour une idole à trompe, resté relativement confidentiels — avec La Tentation de l'Occident (1926), Malraux acheva sa carrière littéraire sur l'un des ses essais les plus fulgurant et les plus mystérieux : L'Homme précaire et la littérature (1977). Il occupe à ce titre une place importance dans la constellation de ce genre où l'écriture se fait expérience de formulation, " art de la communication victorieuse " (p. 16).

L'essai étant, comme le remarque le critique, le genre le plus ouvert, il est difficile d'en donner une définition : " Ni fiction, ni diction, ni prédication, ni illustration, ou peut-être tout cela à la fois dans une forme toute neuve. " (p. 16). Quoi qu'il en soit des limites qu'il convient d'en fixer, il est possible de choisir quelques repères : ainsi du Tableau de la littérature française, vaste panorama de la littérature composé de monographies écrites par les meilleurs écrivains du moment, et de l'Anthologie des essayistes français contemporains (1929). Dans le premier cas, A. Soulé avance une hypothèse qui témoigne de la place qu'il conviendrait d'accorder à Malraux dans une histoire du genre :

Dans le second cas, l'Anthologie des essayistes français, publiée aux éditions Kra, la même inférence peut être tirée d'une lecture attentive de l'ouvrage : A. Soulé cite quelques passages de l'introduction, anonyme, où l'on peut reconnaître la marque stylistique de Malraux, qui aurait travaillé à cette anthologie mais qui ne l'aurait pas signée, après sa brouille avec Léon Pierre-Quint — Malraux collaborait alors avec Grasset et Gallimard et n'avait plus d'intérêt à publier chez Kra. Le choix des auteurs et des textes témoigne, là encore, de l'influence probable de Malraux, que semble confirmer certains indices, parmi lesquels une lettre de Suarès : Benda, Alain, Gide, Suarès, Valéry, Thibaudet, Gabriel Marcel, Edmond Jaloux, Bainville, Larbaud, Paulhan, Rivière, Crémieux, Guéhenno, Berl, Drieu, Fernandez, etc. Le recueil s'ouvre et se ferme sur Pascal, figure tutélaire, avec Nietzsche et Montaigne, du genre de l'essai. Ne manquent véritablement que Breton et les surréalistes, mais aussi les grands écrivains catholiques, pourtant fort influents à l'époque.

Si la présence de Malraux dans cette Anthologie des essayistes français n'est qu'une supposition, puisqu'il n'apparaît explicite ni dans l'introduction, ni dans le corpus des textes retenus, ni même dans le générique, il reste cependant à découvrir ou à relire ses propres essais, qu'il s'agisse " D'une jeunesse européenne ", texte fulgurant qu'il publie en 1927, un an après La Tentation de l'Occident, dans un volume collectif des Cahiers verts : Écrits, ou des notes critiques qu'il publie à la NRF. " D'une jeunesse européenne " est analysé par Jacques Lecarme comme la conjonction de toute un faisceau d'influences — le précédent de Barrès, les modèles stylistique ou intellectuel d'Alain et de Valéry ou la leçon de Suarès qui a " appris à ses cadets l'ellipse, l'hyperbole, la poétique de l'imprécision, les effets soutenus de profondeur " (p. 5) — et d'un style qui distingue en propre l'écriture essayiste de Malraux : à la langue précise d'un Chamson qui publie dans ce même cahier : " L'homme contre l'Histoire. Puissance de l'Uchronie ", Malraux substitue une écriture poétique cultivant le paradoxe, s'entourant d'une obscure clarté propre à ménager de prudentes confusions tout en proposant de soudaines et magistrales éclaircies. Dès son premier essai, Malraux s'interroge sur un monde désacralisé, tout en refusant de souscrire au renouveau thomiste. En dépit de son caractère allusif, le texte de Malraux est un texte fulgurant, annonçant ce qui fera la marque de l'écrivain : " un climat curieux d'inquiétude et d'affirmation conquérante " (p. 7). L'anticipation, étonnante en 1927, le thème de la mort de l'homme ou de celui de l'angoisse et de l'absurde suffit à montrer la lucidité de ce jeune écrivain, capable de devancer quelques-unes des obsessions de son temps.

La lecture des essais ou des notes de lecture de Malraux (" Les notes du jeune Malraux à la NRF (1922-1930) ", Michel Halty, p. 40-47) n'aurait cependant qu'un intérêt restreint si ses textes n'étaient pas replacés dans un contexte d'effervescence intellectuelle. Quelques cercles se dessinent ainsi : un réseau des figures tutélaires, tout d'abord, tels Montaigne, Pascal, Nietzsche et Dostoïevski, dont Sylvie Howlet reconstitue la réception en France en ce début de siècle dans un très bel article, " Malraux et les métamorphoses de Dostoïevski " (p. 32-39), où elle montre comment l'écrivain a renouvelé la lecture de l'auteur des Possédés en s'inspirant des commentaires de Suarès, de Faure, de Chestov et de Gide. En second lieu, un réseau d'écrivains exerçant sur Malraux une influence plus directe, tels Gide ou Suarès, dont Jacques Lecarme trace un portrait très nuancé (" Visite à Jacques Lecarme ", p. 48-56) en montrant que ce solitaire avait bénéficié d'une audience " très forte sur le cercle étroit des écrivains qui répugnent à l'avant-garde surréaliste, comme à l'académisme carriériste " (p. 49). Personnage énigmatique, Suarès nous est décrit à travers cette projection idéalisée que fut le Voyage du condottiere, seul succès public de cet essayiste. En 1968, Montherlant notait :

Enfin, un troisième et dernier réseau, celui des amis : André Chamson, Pierre Drieu la Rochelle et Emmanuel forment autour de Malraux un entrecroisement de goûts, de styles et de réflexions particulièrement riche. Tous trois sont aujourd'hui, pour des raisons bien différentes, quelque peu négligés. Mais on aurait tout intérêt à relire Mort de la pensée bourgeoise qui eut un certain succès en 1929. Constant Trubert (" Les essais de Drieu (1921-1928) ", p. 26-31) et Jean-Claude Larrat (Chamson et Malraux contre "l'uchronie" ", p. 22-25) montrent tout deux ce que la pensée de Malraux doit à la fréquentation de ces auteurs. Les notes d'André Chamson sur l'uchronie annoncent notamment la méfiance que Malraux témoignera par la suite à l'encontre des grandes philosophies de l'histoire. En 1927, le collaborateur de Malraux pour le numéro des " Cahiers verts " élaboré par Daniel Halévy analysait la puissance des utopies depuis qu'avec la Révolution française et l'avènement des Lumières, l'avenir semblait être tombé " de la main de Dieu dans celle des hommes " (p. 23). La prolongation des anticipations sous formes de doctrines de l'histoire, réordonnant le passé conformément à ce que l'on projetait sur l'avenir donna naissance à ce que Chamson nommait des " uchronies ". Il entendait y opposer non point une critique rationnelle, mais une expérience spirituelle qu'il puisait chez un écrivains : Mistral. Du lyrisme régionaliste de ce poète de la Provence, Chamson, influence par un vitalisme et un populisme fort en vogue à l'époque, un sentiment vécu du temps qui annonce certaines expériences des personnages de Malraux, tel la contemplations des noyers de l'Altenburg par Vincent Berger. Jean-Claude Larrat souligne bien que Chamson fut tout le contraire d'un populiste : sa réflexion sur l'uchronie annonce plutôt " la critique des totalitarismes que les plus audacieux de nos intellectuels n'entreprirent qu'à la fin des années 1960. Malraux ne s'y trompa pas qui, à notre connaissance, ne lui marchanda jamais son amitié ni son soutien " (p. 25).

 

Les années 20 sont un moment essentiel dans le processus de valorisation littéraire du genre de l'essai. La génération d'écrivains à laquelle appartient Malraux et où il fait figure de jeune prodige et de dandy-aventurier compte pour beaucoup dans la consolidation d'un modèle d'écriture qui définit en propre, conjointement à l'idéal classique d'une langue dynamique et précise, un certain essayisme français : " un dédain aristocratique pour l'anecdotique et le pédagogique, une rhétorique de la profondeur, un goût pour l'aporie et pour l'aphorisme qui signale l'imprégnation nietzschéenne, une poétique de l'allusion claire-obscure " (p. 29).

 

J.-L. Jeannelle
Université de Paris-Sorbonne