Portrait de l'auteur en survivant

Evelyne Grossman
 
Anny DAYAN-ROSENMAN & Carine TRÉVISAN : Le survivant : un écrivain du XXe siècle ? (revue Textuel n° 43, 14,48 Euros, Université Paris 7- Denis Diderot, case 7010, 2 place Jussieu, 75005 Paris)


 

En avril 2001 un colloque organisé à l'Université Paris 7-Denis Diderot réunissait des psychanalystes, des historiens, des spécialistes de littérature, autour d'une question, celle de la figure littéraire du survivant telle qu'elle apparaît chez des écrivains aussi différents que Jean Giono, Blaise Cendrars, Primo Levi, Varlam Chalamov ou encore, par exemple, Elie Wiesel. Le beau recueil qui en constitue les actes vient de paraître et il faut saluer d'emblée l'exigeante gravité, la profondeur de ton de la plupart des articles ; confrontés à des textes qui sont souvent d'une terrible violence, beaucoup parmi les auteurs des articles ici rassemblés ont pris sciemment le risque d'une sincérité et d'un engagement personnel bien éloignés de l'habituelle froideur du regard universitaire.

Ainsi Janine Altounian qui analyse dans un texte bouleversant sa propre expérience, face à l'héritage du récit de son père, survivant du génocide arménien de 1915 ; contre toute vision " positiviste " de l'Histoire, souligne-t-elle, il nous faut reprendre la tâche que Michelet assignait aux historiens : " entendre les mots qui ne furent jamais dits, qui restèrent au fond des coeurs ( fouillez le vôtre, ils y sont) ". C'est cette exigence qui est au coeur du recueil. Il s'agissait en effet d'analyser sous cet éclairage particulier (" Dire sa mort, dire la mort ") les récits de ceux qui survécurent aux grands massacres du XXe siècle : soldats rentrés muets de la guerre de 14, revenants du génocide arménien, rescapés de la Shoah, relégués à vie des camps staliniens, tant d'autres encore s'ajoutant à la liste interminable de ceux qui, un jour, revinrent de leur propre mort. Cette figure de l'écrivain en survivant succède peut-être, comme le soulignent dans la préface du recueil Anny Dayan-Rosenman et Carine Trévisan, à celle de l'honnête homme, au philosophe des Lumières, au prophète romantique — figures habitées par une commune croyance " dans la puissance éclairante de la parole " et les valeurs de progrès de la culture humaniste. Elle témoigne avant tout, au delà de l'effondrement des grands récits héroïques, de l'invention d'écritures capables de formuler et de transmettre l'indicible cruauté de ce qui fut. D'où la violence parfois que certaines de ces écritures infligent au lecteur : ainsi la puissance d'effroi que suscitent les récits d'Auschwitz du polonais Tadeusz Borowski, étudiés par Alain Parrau, ou les visons terrifiantes de Fragments, ce monstrueux conte de fées fantasmatique de celui qui se fit appeler Binjamin Wilkomirski et qu'analyse magnifiquement Rachel Rosenblum. Ce qui fait la force en effet de ce recueil c'est qu'il tente, par delà l'inaliénable singularité de chaque récit, de comprendre ce qui rassemble dans une commune " blessure du dire " ces écritures du désastre, depuis la "  scénographie du silence " d'Elie Wiesel jusqu'à la langue sans filiation des poètes yiddish dont parle Rachel Ertel. La poésie yiddish, rappelle-t-elle " parle du fond d'une double mort, celle de l'extermination des Juifs et celle de l'anéantissement de la langue dont ils étaient les locuteurs ".

 

Comme le montrent les différents auteurs de ce volume, il s'agit moins, pour beaucoup de ces écrivains survivants, de se reconstruire ou de ressusciter dans les signes, que de donner voix à cet entre-deux de vie et de mort auquel ils appartiennent désormais. À la fois témoins, archivistes du néant et écrivains, ils deviennent cette voix qui s'adresse aux vivants, du fond même de ce monde des morts qui fut — et reste irrémédiablement — le leur. A propos des sculptures de Giacometti, Jean Genet soulignait qu'il n'est pas à la beauté d'autre origine qu'une blessure secrète que tout être porte en lui. L'oeuvre d'art, écrivait-il, " est offerte à l'innombrable peuple des morts ". Elle est aussi sans doute — de cela témoigne l'écrivain survivant — offerte par l'innombrable peuple des morts, ce " peuple englouti " dont parle Primo Levi. Alors le survivant peut vivre dans l'écriture cette mort qui lui fut refusée. Il écrit pour s'identifier aux morts et mourir à travers eux ; il écrit pour se déprendre d'eux et leur laisser ce tombeau, son livre. Seule l'écriture permet cette porosité des frontières des corps et des psychismes, de la vie et de la mort ; comme tous les grands écrivains endeuillés ou mélancoliques, le survivant écrit au coeur même de ce paradoxe : faire vivre la mort.

Evelyne Grossman