Le clos et l'ouvert

Enric SullĂ 
 
Sophie Rabau, L'Intertextualité, Paris, Flammarion, coll. GF-Corpus/Lettres, 2001, 254 p.

(Compte rendu original traduit du catalan par Marc Escola)


Après L'Auteur (A. Brunn), La Fiction (C. Montalbetti), La Mimèsis (A. Gefen), la collection GF-Corpus/Lettres, qui vise à constituer un répertoire d'anthologies sur les principales questions de la théorie littéraire, accueille un nouveau volume consacré à l'intertextualité – une copieuse anthologie de textes commentés et annotés, précédée d'une introduction d'une quarantaine de pages qui élabore une problématique et suivie d'un " vade-mecum " sur les notions corrélées (" imitation ", " hypertextualité ", " plagiat ", etc.), ainsi que d'une bibliographie sélective très bien choisie où les titres retenus font encore l'objet d'un bref commentaire.


Présenté par Sophie Rabau, l'ouvrage offre un panorama de l'intimidante production théorique et critique suscitée par une notion apparue en 1969, en mettant notamment en relation les travaux fondateurs et les synthèses les plus récentes comme celles de N. Piégay-Gros (Introduction à l'intertextualité, Dunod, 1996) ou Tiphaine Somoyault (L'Intertextualité. Mémoire de la littérature, Nathan, 2001). Le propos ne se cantonne cependant pas à explorer les différentes acceptions d'un terme trop souvent galvaudé – et qu'on serait tenté de verser parmi les essentially contested concepts qui peuplent la théorie de la littérature : le panorama est pour Sophie Rabau l'occasion de formuler des propositions neuves et stimulantes, tout à la fois polémiques et rigoureuses.


Sans s'assujettir trop vite aux prestigieuses taxinomies d'un Gérard Genette et du premier Compagnon, ou aux minutieuses lectures de Riffaterre, Sophie Rabau retrace d'abord les circonstances exactes de l'apparition du terme, introduit par J. Kristeva pour présenter au public français les thèses de Bakhtine, et propose cette explication (p. 15 & 22) du succès rencontré par le terme dès le début des années 1970 auprès des structuralistes : si la notion d'intertextualité est si souvent convoquée pour définir la littérarité, c'est qu'elle permet " d'élargir la notion de texte clos, de penser l'extériorité du texte sans renoncer à la clôture du texte ". L'intertextualité doit peut-être en effet son exceptionnel succès critique au fait que la notion autorise à " déplacer " la capacité référentielle du texte vers sa relation avec d'autres textes, en préservant ainsi l'idée d'une radicale autonomie du texte tant à l'égard du monde que de son auteur.


Sophie Rabau peut cependant montrer – c'est le projet qui anime l'ensemble de l'introduction et une bonne part des choix qui ont présidé à l'établissement de l'anthologie – que l'intertextualité, en réalité, " pose plus qu'elle ne l'élimine, la question de l'auteur et du monde " (27) . Rabau est sans doute fondée à affirmer que, en fin de compte, on ne peut se passer de l'auteur, mais dès lors qu'elle pose que l'identité du texte " résie aussi dans un lien complexe à son créateur " (28), on serait en droit d'attendre plus de précision sur la " complexité " alléguée. En revanche, on trouvera particulièrement éclairantes les analyses sur le parallélisme, ou plus exactement la corrélation inverse entre " l'avènement de la notion d'intertextualité et l'évolution de la notion d'originalité au XXe siècle " (30).


Pour montrer ensuite que la notion d'intertextualité n'invalide pas la question de la référence, que " se référer à un autre texte, c'est encore se référer au monde ", Sophie Rabau dresse une table " d'équivalences " entre la littérature et le monde comme entre deux entités qui ne sont pas " absolument séparées ". La première, " directe et littérale ", stipule que le monde est fait de livres et de bibliothèques, que " la lecture est un des modes d'appréhension du réel " ; la seconde, plus métaphorique, envisage " le monde comme un livre " que l'ont peut déchiffrer ; la troisième équivalence est indirecte, qui postule que notre perception du monde est médiatisée par la littérature et qu'inversement " notre appréhension d'un univers littéraire est filtrée par notre expérience du réel ". Si l'on peut s'accorder à reconnaître avec Sophie Rabau que l'intertextualité est " un flux entre le réel et le livre davantage qu'une fuite du réel dans le livre ", on regrettera de s'arrêter avec elle au seul constat qu'il est " très difficile de séparer la référence textuelle de la référence au monde " (32) : la distinction est précisément de celles qui devraient fonder le concept d'intertextualité, et s'avérer en retour des plus fécondes pour aborder les questions tellement complexes de la mimèsis ou de la fiction.


Un des aspects les plus intéressants de l'analyse de Sophie Rabau tient dans l'affirmation que, si le sens circule entre les textes et s'il est le résultat d'une interaction, l'intertextualité suppose un " déplacement " de l'interprétation littéraire : il conviendrait d'interpréter tout texte en fonction du réseau de textes dans lequel il s'insère, sans recourir donc aux causes externes (l'auteur ou le monde), mais sans faire davantage appel à la succession chronologique (les sources et influences). Sophie Rabau peut dès lors définir l'intertextualité comme une herméneutique " qui se passe de l'idée d'écoulement temporel " (34), formulation qui heurte de front la tradition issue de Gadamer et Jauss, et plus largement, l'histoire de la littérature elle-même. La définition est à entendre comme un défi herméneutique, dans la mesure où l'intertextualité est l'oeuvre d'un interprète autant que d'un auteur, que reprendre un texte, c'est bien souvent le commenter ou le refaire.


Une subtile analyse de la dimension temporelle des textes permet ensuite à Sophie Rabau d'offrir une alternative à l'étude traditionnelle des sources et des influences, fondée non sur le temps mais sur l'espace – proposition qui substitue à la métaphore de la source celle de la bibliothèque, parce que l'espace " permet toutes les trajectoires que l'intertextualité invite à multiplier " (44). Sophie Rabau propose donc une critique " spatiale " qui tiendrait compte de " l'influence rétrospective " des oeuvres, parce qu'un texte " est porteur de son passé qu'il détermine plus qu'il n'est déterminé par lui ; inversement un texte est porteur de son future qu'il contient en puissance sinon en acte : la trace est trace du futur plus que du passé " (37). La tâche de la critique consisterait ainsi à étudier les changements que chaque oeuvre imposent non seulement aux autres textes de la bibliothèque mais aussi à l'ensemble (une référence à Eliot aurait été ici bienvenue).


Cette critique " inventerait des trajets entre les oeuvres au lieu d'en faire le simple constat historique ", trajets qui resteraient " prudents " en compensant l'abandon de la chronologie par la description d'identités formelles et thématiques " fortes " (en apaisant peut être des possibles réactions contraires).


Finalement, cette critique, atemporelle, aurait à examiner " les possibles contenus dans chaque texte ", à annoncer " les nouveaux textes dont il [est] porteur en puissance. " (45).


Programme stimulant et d'une indiscutable valeur pratique que cette critique qui cherche à parcourir la bibliothèque dans tous les sens ; à inventer, en les multipliant, les itinéraires possibles entre les textes ; à créer des liens nouveaux entre les textes – une critique qui voudrait permettre de nouvelles oeuvres, de nouvelles possibilités d'écriture, autant que des sens neufs et de nouvelles connexions révélatrices entre les textes. On peut rêver aux cases vides qui se trouveront ainsi remplies de textes possibles, mais sortirons-nous jamais de la bibliothèque s'il nous faut lire aussi entre les textes ? Entre quels textes d'ailleurs ?


Que l'étude introductive d'une anthologie puisse susciter tant de questions, et de cette importance, est un signe suffisant de l'ambition théorique de Sophie Rabau, de sa capacité à systématiciser et à lancer des propositions programmatiques. Saluons encore la clarté de la rédaction, la rigueur de l'argumentation et le recours fréquent à des exemples.

 

L'Intertextualité devrait s'imposer très vite comme un ouvrage de référence – et telle était sans doute son ambition – mais une synthèse magistrale.

Enric SullĂ 
Universitat Autonoma de Barcelona