En marge de L'Insignifiance tragique : Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? de Wilamowitz. Propositions pour une relecture.

En marge de L'Insignifiance tragique : Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? de Wilamowitz. Propositions pour une relecture.

Par une heureuse coïncidence éditoriale, la parution du livre de F. Dupont est exactement contemporaine de la publication de la première traduction française d'un " classique " de la philologie allemande, vieux de près de 120 ans (délai de rigueur) :


Ulrich Von Wilamowitz-Moellendorf, Qu'est-ce qu'une tragédie attique ? Introduction à la tragédie grecque, [1889] ; trad. fr. par A. Hasnaoui : Paris, Les Belles Lettres, 2001. 155 p. (155 FF, 17,33 Eu)


(Le texte ici traduit constituait, dans sa première rédaction, le deuxième chapitre du premier tome, intitulé Einleitung in die attische Tragödie, de l?édition de l'Héraclès d'Euripide que donna Wilamowitz en 1889, moins de vingt ans après la polémique qui l?opposa à Nietzsche dès 1872, au lendemain de la parution de Naissance de la tragédie, dans les célèbres pamphlets Philologie de l'avenir (trad. fr. par H. Poitevin, dans Querelle autour de "Naissance de la tragédie", Paris, Vrin, 1995) ; Wilamowitz est par ailleurs l'auteur d'une centaine d'articles, de commentaires, de traductions, d'introductions, publiées en Allemagne entre 1868 et 1931.)


* * *


L'ouvrage est à lire historiquement comme la première réponse apportée par un philologue aux thèses de Nietzsche. On ne discutera pas ici la valeur de cette réponse, en déléguant aux vrais spécialistes l'examen détaillé de la démonstration de Wilamowitz (1).


On voudrait simplement montrer que le face à face du philologue et du philosophe ouvre une alternative, dont F. Dupont, qui n'inscrit pas ce titre dans une bibliographie pourtant copieuse, est directement tributaire. Alternative dont rend exactement compte la formule, elle-même très récente, que N. Loraux fait curieusement figurer dans la page " Remerciements " de La Voix endeuillée (Gallimard, coll. " Les Essais ", 1999) :


" Je ne crains pas aujourd'hui de dire que [Nietzsche] avait, au plus haut point raison contre Ulrich von Wilamowitz-Möllendorf, lequel avait certes tout lu, mais un peu trop à mon gré. " (2)


Par où N. Loraux montre évidemment qu'elle est, et n'est pas (ou n'est plus " aujourd'hui "), de ceux qui ont " tout lu " (ceux qui connaissent le nom complet, et même le prénom, du réfutateur de Nietzsche...) : de fait, l'ouvrage de Wilamowitz ne figure pas davantage dans sa bibliographie que dans celle de F. Dupont... Par où l'on voit aussi que la querelle entre philologues et philosophes n'est pas exactement close. Et par où l'on aperçoit encore que le débat pourrait bien se rejouer sans fin sur un terrain qui n'est plus seulement institutionnel...


On se bornera donc ici, dans une manière de résumé assorti de larges citations, à indiquer les points de convergence entre la démarche de Wilamowitz qui se veut strictement historique et philologique (donc classique) et celle de F. Dupont qui s'affiche comme " anthropologique " (donc moderne).


Postulats de la méthode philologique


La seconde pourrait en effet souscrire d'emblée à ce qui forme le dessein du premier : reconstituer les conditions " exactes d'apparition et de développement de la tragédie grecque et de son esprit véritable. " Cette ambition assez radicale implique, d'un seul et même mouvement, le refus de trois présupposés solidaires qui sont les fondements de l'interprétation nietzschéenne, mais aussi ceux de l?idéalisme allemand, romantisme (Schiller et Schlegel sont nommément pris à partie) et hégélianisme confondus - mais aussi, pour une bonne part, ceux d'Aristote dans la Poétique.


- Refus de la notion de genre :


" Avant de commencer la lecture d?un drame antique, on présuppose d'ordinaire qu?il s?agit d?un poème qui appartient au même genre littéraire que [...] Polyeucte, Macbeth ou Wallenstein. Partant on pose certaines exigences sur ce qui se doit de figurer dans ce genre en vertu de son essence ". (p. 7)


- Refus corollaire de la dimension esthétique, et de dimension " textuelle " de la tragédie : " On attend [d'avance] un effet esthétique : le but de la tragédie est alors de parvenir à créer cet effet, et le jugement porté sur le poème sera fonction du degré d?accomplissement de cette tâche et du degré de satisfaction de nos attentes. " (p. 7).


- Refus de l'assimilation de la tragédie au dramatique (au sens strict : action des acteurs incarnant des rôles), au profit de l'idée de rituel : " partie intégrante de la célébration publique du culte du dieu " Dionysios (117) ; " l'aspect dramatique est accessoire " (119), " accessoire aussi bien dans la comédie que dans la tragédie " (22)


La rupture avec l'herméneutique du tragique et avec la poétique tout à la fois, qui se marque dans ce triple refus, commande logiquement les principaux postulats méthodologiques. L'on ne sera donc pas trop surpris de voir ici La Poétique d'Aristote jetée avec l'eau du bain générique et esthétique - à ceci près, qui est évidemment l'essentiel, que l'ouvrage d'Aristote reste, pour bien des aspects, la seule source fiable sur la pratique de la tragédie (qui n'est cependant pas un genre...) :


" [...]Le jugement personnel d'Aristote et sa théorie esthétique ne nous servent plus de norme. [Mais] Ce qu'il nous lègue comme fait historique, nous sommes bien obligés de l'accepter comme tel aussi longtemps que sa fausseté ne nous apparaît pas. [...] Ce n'est plus l'Aristote-théoricien de l'esthétique, mais l'Aristote-historien qui constitue le point de départ de notre étude. Et ce n'est que lorsque nous nous serons frayés un chemin jusqu'à la compréhension historique des drames antiques que nous pourrons nous demander si la théorie esthétique d'Aristote en ce qui les concerne, ainsi que son opinion sur l'essence de l'art sont justes. Pour l'instant nous n'avons pas le moins du monde à nous préoccuper de l'effet que produisit, en son temps, la tragédie sur Aristote, ou même de l'effet qu'elle produit sur nous : la seule chose dont nous devions nous occuper est l'intention des poètes. [...] Notre but n'est ni d'écrire une tragédie, ni d'enseigner comment en écrire une, mais de comprendre celles que nous possédons."


" S'il nous était permis, lors de cette recherche historique, de remonter dans tous les cas jusqu'aux sources, nous pourrions faire l'économie d'Aristote. " (p. 16-18).


Auteur tardif, pas même spectateur des grands concours, Aristote n'a rien compris à la tragédie, c'est une affaire entendue ; il reste que, " malheureusement ", nous ne disposons pas de sources en amont de la Poétique : " la base de notre travail est et restera ce qu'on trouve dans la Poétique ", témoignage tardif à partir duquel nous tenterons de nous faire les contemporains des premiers spectateurs tragiques...


Définition poétique, définition historique


Il s'agit donc de proposer une description des finalités du spectacle tragique qui rompe avec la définition aristotélicienne et générique (esthétique), c'est tout un. Résumons à grands traits l'essentiel du propos. En séparant tragédie et comédie quant à leurs origines, Wilamowitz rattache l'apparition de la tragédie aux chants choraux , mais non pas au dithyrambe athénien comme le voulait Aristote : il établit l'existence dans le Péloponèse d'un dithyrambe mimique chanté par un choeur de satyres dont Arion est le créateur. Eschyle fait ensuite passer toute la substance mythique de l'épopée dans la forme dialoguée du dithyrambe. La définition de ce qui n'est toujours pas un genre mais bien encore un rituel est donc la suivante (p. 117) :


" Une tragédie attique est un épisode tiré de la légende héroïque, ayant son unité propre, traité de façon poétique dans un style noble et destiné à être représenté par un choeur de citoyens attiques et deux, voire trois, acteurs dans le sanctuaire de Dionysios comme partie intégrante de la célébration publique du culte du dieu. "


Définition dont Wilamowitz tire doublement gloire : en ce que " la théorie esthétique ne peut rien [en] tirer " ; en ce que, parti d'Aristote, le philologue contredit finalement le poéticien. Comme il était prévisible, et comme il est finalement assez logique, définition philologique et définition poétique divergent sur l'appréciation des effets postulés par ce qui est d'un côté un texte, de l'autre la " trace " d'un rituel. L'essentiel du débat critique (p. 118 sq.) porte évidemment sur la catharsis (p. 121-123). Retenons les affirmations de Wilamowitz, qui monnayent ou redisent le refus de la dimension esthétique (ou littéraire) de la tragédie :


1) " Ni Eschyle ni les Athéniens n'ont, l'un, visé, et les autres, attendu un quelconque effet cathartique : le philosophe a beau avoir observé de manière fine et subtile l'effet que produisait une tragédie sur le public ou sur lui lors de sa lecture, ni les poètes ni le peuple n'avaient conscience de cet effet. " Ce que le peuple " exigeait de la tragédie en tant que telle résidait dans son motif extérieur, qu'Aristote n'a pas pris en considération " : " la tragédie était partie intégrante du service religieux du culte dionysiaque " (122).


2) " Il faut se dire que la catharsis ne saurait être spécifique au drame : voudrait-on reconnaître comme spécifiques les affects par lesquelles agit le drame, que le couple funeste de la crainte et de la pitié serait très insuffisant [...]. Par exemple, la prière de Calderón à la croix n'agit-elle pas de façon cathartique, tragique même, sur celui pour qui une telle religion est répugnante et épouvantable ? Mais l'affect par lequel elle agit n'est ni éleos ni phobos, mais devoción. "


C'est donc bien finalement le procès du tragique qu'instruit toujours le philologue.


L'inutilité tragique


" Une tragédie n'a besoin ni de se terminer "tragiquement" ni d'être "tragique". Comment pourrait-il en aller autrement, puisqu'on doit admettre qu'il n'y a pas de pensée du destin chez les tragiques grecs (p. 137-138) ?


" Parce que la légende fournissait les faits (et c'est bien ainsi qu'Aristote lui-même la voit), le poète avait un point de départ et un but, au moins dans la plupart des cas, mais il ne trouvait le chemin qu'en lui-même. Le public aussi connaissait la fin : la tragédie attique ne pouvait donc pas vraiment comporter de surprises dans le cinquième acte ; il ne lui était donc pas possible de "captiver" ses spectateurs avec les mêmes moyens rudimentaires qu'emploierait un mauvais roman tel qu'il en existe à la douzaine. Or, il n'était pas rare que les poètes menassent l'action sur une voie qui, selon toute vraisemblance, ne pouvait mener au but inévitable. Il devait donc être atteint de façon violente, car la fin était un fait notoire : et c'est ainsi que les poètes invoquaient le destin, qui n'était en réalité qu'une simple expression pour dire la contrainte que la légende faisait peser sur le poète. Il se tirait d'embarras avec ce deus ex machina, et l'introduction du véritable "dieu de la machine" n'était au fond que l'aveu de cette gêne. Son irruption constitua assurément une preuve du fait que les poètes n'étaient plus en harmonie avec la légende, et donc aussi un symptôme de la fin imminente de la tragédie, qui ne trouvait plus de justification intrinsèque. Mais ce dieu n'avait rien à voir avec les convictions métaphysiques ou même religieuses des poètes, encore moins avec celles de leur peuple ".


Bref, plus une tragédie est " tragique ", et moins elle est fidèle à l'essence, c'est-à-dire à la finalité rituelle, de la tragédie... Il reste que le philologue - cette dernière citation en fait foi, où il " retrouve " au moins un trait structurel de la tragédie - n'est pas loin de réintroduire ici par la sortie de secours le " genre littéraire " qu'il avait auparavant enfermé sur le balcon...


* * *


C'est cette même circularité du raisonnement que G. Forestier et S. Rabau ont parfaitement mis en lumière dans leur analyse de l'ouvrage de F. Dupont, et que je relevais également dans ma précédente note. Resterait bien sûr à mieux construire le débat ainsi esquissé : j'ai voulu montrer ici, et sans doute un peu vite, non seulement que la ligne de partage passe bien entre philologie, quelle que soit le " moment " de son histoire (et sa désignation up to date), et philosophie, mais que cette frontière se double d'une fracture moins visible, dont témoigne l'étrange statut dévolu à Aristote tant par Wilamowitz que par F. Dupont - le clivage qui oppose le poéticien au philosophe : tous deux ont en commun de reconnaître la dimension esthétique du tragique, mais le poéticien est seul à poser la spécificité d'un " faire " ou d'une mimesis tragique. Seul et assez esseulé, puisque le poéticien n'a pas à choisir entre Wilamowitz et Nietzsche (ni entre F. Dupont et N. Loraux)... Faut-il rappeler que l'ouvrage du Stagirite décide en même temps de l'identification d'un genre à ses effets (donc d'une théorie des genres) et d'une discipline autonome chargée d'en décrire le fonctionnement (la poétique) ? C'est la méconnaissance de cette autonomie qui conduit F. Dupont comme Wilamowitz à confondre Aristote et Nietzsche sous le même masque (dionysiaque).


Et c'est peut-être bien le fond de l'affaire : les réactions des " littéraires " à l'ouvrage de F. Dupont ne sont peut-être aussi vives que parce qu'il nous manque une Naissance de la poétique pour faire face à Naissance de la tragédie...


MARC ESCOLA


UNIVERSITÉ DE PARIS-SORBONNE


NOTES


(1) Examen esquissé par A. Hasnoui, dans les commentaires qui précèdent sa traduction, où elle inscrit utilement la démarche de Wilamowitz en regard des thèses postérieures de K. Reinhardt (Eschyle. Euripide, trad. fr. p. E. Martineau, Paris, 1972).


(2) Sous-titré Essai sur la tragédie grecque, l'ouvrage de N. Loraux est régulièrement convoqué,