La trace du rituel, l'écho de l'intertexte

La trace du rituel et l'écho de

l'intertexte

G. Forestier et S. Rabau, dans leur lecture de l'ouvrage de F. Dupont, ont également pointé ce qui heurte les spécialistes de littérature dans les chapitres liminaire et conclusif de L'Insignifiance tragique - davantage que dans le détail de l'analyse : le refus de considérer le corpus des tragédies grecques comme un ensemble de textes communément assimilé à un genre littéraire.

Il n'est certes pas indifférent que cette critique ait été formulée par deux poéticiens : le débat se nourrit d'un malentendu fondamental, plus ancien que F. Dupont veut bien le dire, sur le statut même de la Poétique et donc de la poétique comme discipline, comme j'essaie de le montrer dans une autre note.

J'emprunterai ici à chacun de ces deux commentaires une proposition isolée pour la reprendre à mon compte en désignant seulement le point de leur convergence - au risque d'enfoncer au passage quelques portes ouvertes : - de G. Forestier, je retiens la remarque qui forme le point de départ, mais aussi bien le centre, de son compte rendu : on peut sans doute s'accorder pour reconnaître, avec F. Dupont et bien d'autres, que le " tragique " au sens que nous donnons à ce terme, non pas tant depuis Nietzsche que depuis Schlegel, Hegel et Hölderlin (1) n'est pas " né " avec les concours de tragédies grecques, que les premiers auteurs tragiques pouvaient bien ignorer les termes modernes de ce conflit entre liberté et nécessité auquel la notion de tragique renvoie pour nous - cela ne suffit pas à dénier logiquement au corpus des tragédies grecques le statut de genre, et n'interdit nullement de lire cet ensemble d'oeuvres à vocation esthétique comme des textes littéraires.

- dans les commentaires de S. Rabau, je fais mienne l'affirmation que la lecture de F. Dupont constitue bien une interprétation des tragiques grecques comme une autre, et en dépit de la rupture qu'elle prétend opérer avec l'herméneutique littéraire. L'analyse " anthropologique " n'est ici que l'autre nom du commentaire philologique, et l'argument d'autorité joue à plein : le " vrai " sens d'un texte, c'est le sens qu'il revêtait dans le contexte original de sa production (ce " contexte " reconstitué dût-il nous conduire à dénier à la tragédie tout statut textuel).

On peut nouer sans trop de peine l'une à l'autre ces deux remarques, pour adresser à F. Dupont une troisième question : comment se fait-il que la production de trois Grecs du Ve siècle, quelles que soient la finalité et le statut exacts de ces quelques " tragédies " qui nous ont été conservées, ait pu historiquement apparaître comme la mieux apte à dire ou " révéler " ce qu'était le " tragique " ? Dire que la notion de " tragique " est tardivement issue d'un contresens sur ce qui ne constitue pas même un genre ne résout en rien cette question-là : pourquoi est-ce sur ce corpus-là qu'a pu s'édifier la compréhension philosophique moderne du tragique ?

- Sinon parce que ce corpus formait bien un " genre ", au sens le plus courant du terme, à savoir une série de réalisations textuelles régies par un certain nombre de conventions et de règles communes, productions en cela à peu près homogènes - et comme telles passibles d'un jeu intertextuel largement attesté par ailleurs. Mettre en système cet ensemble de conventions constituantes et régulatrices fut très exactement la tâche qu'Aristote assigne en propre à la poétique.

- Sinon parce que chaque tragédie exemplifie, en même temps que son genre donc, une propriété singulière qui a " quelque chose " à voir avec ce qui a été ultérieurement produit par la tradition philosophique sous le nom de " tragique " - propriété qu'on dira syntaxique et qui tient, pour le dire très vite, dans une façon elle-même singulière d'enchaîner les causes et les effets.

C'est, dira-t-on, la leçon d'Aristote. Précisément, et c'est à peu près tout que je cherche à dire ici : si la tragédie comme genre se fonde sur une mimesis singulière, le " tragique " pourrait bien n'être d'abord qu'un effet de syntaxe. Entre interprétation philologique des tragédies et philosophie herméneutique du tragique, il y place pour une approche strictement poétique du tragique comme syntaxe. Depuis vingt-six siècles.


MARC ESCOLA

UNIVERSITÉ DE PARIS-SORBONNE


Le développement qui précède est issu d'un livre en préparation :
Le Tragique, Flammarion, GF-Corpus/Lettres, à paraître en septembre 2002.

NOTES

(1) Voir notamment : P. Szondi, " Le concept du tragique chez Schelling, Hölderlin et Hegel ", repris dans Poésie et poétique de l'idéalisme allemand, [1974] 1975 pour la trad. fr. : Gallimard, " Tel ", p. 9-26.

[Trois notes synthétiques et extrêmement éclairantes sur les différentes théories du tragique dans l'idéalisme allemand, et sur l'infléchissement de l'interprétation hégélienne, des premiers textes sur le droit naturel à la Phénoménologie de l'esprit.]