Théorie des possibles, possibles de la théorie

Alexandre Gefen
 

Valincour, Lettres à Madame la Marquise de *** sur la Princesse de Clèves, chronologie, présentation notes, dossier et bibliographie par Christine Montalbetti, GF-Flammarion, 2001. 174 p. ISBN 2-08-071114-8.


 

Dans The Plato papers, Peter Ackroyd conte la redécouverte, aux alentours de l'an 3700, d'un volume d'un certain Charles D*** (la fin du nom manque) intitulé De l'Origine des espèces, fiction aussitôt attribuée par les philologues à Charles Dickens, romancier obscur mentionné par les histoires littéraires de cette époque lointaine. C'est une semblable impression que nous laisse la lecture des Lettres à Madame la Marquise *** sur la Princesse de Clèves, traité de théorie littéraire en forme de " mini-roman épistolaire ", qui pourrait aisément passer pour une brillante mystification produite par quelque épigone de G. Genette ou de M. Charles, tant il fait prendre un coup de vieux aux plus novateurs essais de la collection Poétique.

Au lecteur qui retrouverait dans quelques siècles au milieu des décombres de la Bibliothèque Nationale de France l'in-octavo joliment illustré réédité au tout début du XXIe siècle par les éditions Flammarion, simplifions la tâche : sur le substrat géologique constitué par la décomposition en divers commentaires contradictoires de la Poétique d'Aristote, il pourrait faire apparaître le Traité sur l'origine des romans de Pierre-Daniel Huet, 1669, qui assigne à la fiction la mission apparemment contradictoire de mentir et d'éduquer son public ; viendrait ensuite, en application ou en réaction, les traces de La Princesse de Clèves, ce roman impénétrable et violent dont la publication en 1678 marque l'une des grandes scansions de notre histoire littéraire : l'adieu au romanesque épique et merveilleux qui caractérisait le grand roman baroque. Puis, presque immédiatement, une fine strate de polémiques, indissociablement éthiques et poétiques, sur la légitimité de l'aveu fait par Mme de Clèves à son mari. Nées dans le Mercure galant, où Fontenelle, Bussy-Rabutin et l'abbé de Charnes croisent le fer, celles-ci trouvent leur sommet dans les Lettres de Valincour, critique officiel, ami de Boileau et historiographe du roi, qui reproche à la fois au roman son incongruité générique, ses erreurs historiques et ses déséquilibres internes.

L'épaisse couche de glaise qui succède n'empêchera pas notre archéologue de deviner l'immense influence du roman de Mme Lafayette sur les contemporains de Charles D***, fasciné par la sobriété de ce récit fondateur. Au découvreur " d'inventer " ensuite les fines feuilles d'un article de G. Genette, "Vraisemblance et motivation " (Figures II), pierre de Rosette où il déchiffrera peut-être le célèbre " théorème de Valincour ", dans la formule " V = F - M " : le rendement d'une unité narrative, sa valeur, est proportionnelle à sa fonction économique dans l'ensemble du récit moins le coût que le narrateur doit dépenser pour sa motivation. Dernière strate du palimpseste, qui s'effrite littéralement sous nos mains, l'élégante réécriture de Ch. Montalbetti, qui apparente Les Lettres à une fiction borgésienne ayant miraculeusement survécu à l'incendie qui ravagea, à la fin du XVIIe siècle, la bibliothèque du mystérieux Valincour.

Tous ces textes sont parcourus par des questions évidemment communes : à travers la vieille problématique aristotélicienne du vraisemblable, pomme de discorde depuis la querelle du Cid, et par le truchement de quelques exemples aussi graves que la question du rhume de M. de Nemours, Valincour comme G. Genette tentent de définir les rapports entre Histoire et roman, genres et styles, vérité narrative et vérité positive. Mais ce que manifeste avant tout cet enchevêtrement de romans lus comme des traités théoriques et de traités théoriques lus comme des romans, c'est un même mécanisme d'appropriation prospective et de correction rétrospective du réel qui oeuvre au coeur de la fiction et un même pressentiment de l'emprise déroutante de celle-ci sur le monde.

Pour la tradition classique la fiction est une pratique, un savoir faire devant être jugée en termes d'utilité ou, au moins, d'innocuité. À défaut de pouvoir penser le concept à sa juste place entre le vrai et le mensonge, le XVIIe propose de le manipuler, en discutant de l'intérieur le vraisemblable de tous les détails de l'intrigue, de réécrire des versions complémentaires de chaque épisode -de corriger les oeuvres ratées, dirait P. Bayard, voire de faire de l'écrivain et du critique des membres à part entière du personnel des personnages romanesques : " nous voici, écrit par exemple Valincour à sa marquise supposée avant démontrer le bien fondé de son argumentation par un dialogue imaginaire, à l'aventure du portrait, et je suis bien assuré qu'une de vos amies et des miennes, dont on a pensé dérober le portrait deux ou trois fois, n'en aurait par usé comme Madame de Clèves, quand elle se serait trouvé en pareille rencontre. " Il fallait, me disait-elle l'autre jour, que Madame de Clèves eut une grande envie de voir sa peinture en possession du Duc de Nemours " ".

Et, inversement, si nos théories de la fiction tentent de dépeindre des textes fantômes ou des mondes possibles à grand coup de linguistique pragmatique ou de philosophie analytique, c'est sans doute à défaut de pouvoir réécrire sur les cendres d'une bibliothèque leurs propres histoires imaginaires de la littérature. Ce à quoi nous invitent ensemble Ch. Montalbetti et Valincour, c'est précisément à refuser cette divinisation du Texte qui nous interdit de nous représenter, au nom d'un autre vraisemblable et avec la liberté de Peter Ackroyd ou d'Italo Calvino, le baiser du narrateur Valincour à sa Marquise *** (par exemple). Ou encore (rien d'impossible), la nuit d'amour de Duc de Nemours et de Madame de Clèves, épisode manquant ou recouvert dans le roman éponyme, scène impossible dont l'absence fonde sans doute, selon la célèbre suggestion formulée par V*** dans l'un de ses opuscules perdus dans les années 3600, toute l'histoire de la littérature moderne, comme le devenir ultérieur de nombre de théories critiques.

Alexandre Gefen