L'écrivain singulier

Pascale Foutrier
 
Nathalie Heinich, Être écrivain, création et identité, Paris, La Découverte, 2000.

Nathalie Heinich, sociologue et chercheur au CNRS, travaille dans le domaine vaste de la sociologie de l'art ; elle s'est notamment intéressée aux arts plastiques (La Gloire de Van Gogh, Minuit, 1991 ou plus récemment Le Triple jeu de l'art contemporain, Sociologie des arts plastiques, Minuit, 1998, et Ce que l'art fait à la sociologie, Minuit, Paris, 1999). La " sociologie de la singularité " que prône Nathalie Heinich (nous y reviendrons) commence à faire école, notamment en sociologie de la littérature (cf. le récent livre de Pierre Verdrager, Le Sens critique, la réception de Nathalie Sarraute par la presse, L'Harmattan, 2001, dont le compte rendu est à paraître dans Acta fabula).

Nathalie Heinich elle-même est déjà intervenue dans le champ de la littérature en 1996, avec son livre États de femme (Gallimard), qui explorait la construction de l'identité féminine dans les fictions romanesques à partir de l'analyse d'un corpus d'oeuvres littéraires des XIXème et XXème siècle ; en 1999, la sociologue a livré les résultats d'une enquête sur l'attribution des prix littéraires L'Épreuve de la grandeur. Prix littéraires et reconnaissance (La Découverte).

Son nouveau livre, Être écrivain, création et identité (La Découverte, automne 2000) est consacré à la construction de l'identité d'écrivain ; Nathalie Heinich cherche à induire de la spécificité de la pratique littéraire un type particulier de construction identitaire : " Il s'agit de comprendre à quelles conditions un sujet peut dire " je suis écrivain ", ce qu'il entend par là, et ce qui lui permet d'être entendu correctement – sans trop de malentendus – par autrui " (12).

 

Méthodologie

 

La phase préparatoire de cette recherche a consisté en une " enquête de terrain " menée en 1990 auprès d'une trentaine d'écrivains français sous l'égide du Centre National du Livre. Des différents moments de cette enquête nous sont seulement livrées, au fil des chapitres, des synthèses d'interview émaillées de citations.

Bien qu'ancienne élève de Bourdieu, Nathalie Heinich ne se rattache pas au courant bourdieusien de la " sociologie critique " : il ne s'agit pas de rapporter les discours des acteurs à la position qu'ils occupent dans le champ social ; il ne s'agit pas non plus d'insister sur la structuration inconsciente des discours en fonction des formes symboliques dominantes. Se situant dans la tradition wéberienne de la sociologie dite " compréhensive ", Nathalie Heinich cherche comme son devancier à rendre intelligible les conduites des hommes en prenant en considération leurs conceptions du monde. Ce sont les visées idéalisantes lisibles dans les discours des acteurs qui doivent permettre dans cette perspective de rendre compte de toutes les formes sociales, des plus institutionnelles aux plus singulières. De la méthodologie wéberienne, Nathalie Heinich retient particulièrement le principe de " neutralité axiologique " qui stipule qu'aucune confusion ne doit s'opérer entre les propositions scientifiques du chercheur et ses jugements de valeur : les évaluations subjectives peuvent constituer un objet de recherche à condition pour le sociologue d'établir une claire distinction entre jugement de valeur et rapport aux valeurs. La valeur devient un concept qui peut servir à découper la réalité examinée par le sociologue si et seulement si le sociologue est capable de suspendre ses jugements de valeur dans l'activité analytique. Pour ce faire, la méthode adoptée consiste à analyser symétriquement, et de manière systématique, " une représentation et sa critique, une valeur et sa dénonciation ".

D'autre part la démarche analytique est clairement typologique : le sociologue doit chercher à " élaborer la logique des relations abstraites qui permet de comprendre les comportements et les discours observés ". Cette logique se construit en regroupant les traits récurrents repérés dans les discours en une série de " types idéaux " (Max Weber, Marx, Durkheim). Le seul critère permettant de juger le bien-fondé de la construction et de l'usage de ces " types-idéaux " est l'efficacité méthodologique : c'est le principe de cohérence et non de vérité qui sanctionne cette reconstruction logique des interactions sociales.

 

L'idéal-type de l'écrivain

 

Ainsi dans une première partie de son livre, Nathalie Heinich s'attache à construire un " idéal-type " dominant, tandis que la seconde partie sera consacrée aux relativisations de cette domination symbolique – relativisation critique, historique et enfin comparative (par une comparaison raisonnée avec d'autres types de pratiques).

La convergence vers un " idéal-type " dominant n'apparaît cependant qu'au fur et à mesure de l'analyse. Dans un premier chapitre, " Façons d'être écrivain ", la sociologue restitue la logique sous-jacente des discours recueillis dans son enquête en une combinatoire complexe de prises de position des écrivains interrogés à l'intérieur de quatre problématiques principales : le rapport à l'argent, le rapport au temps, le rapport à la " singularité " et enfin le rapport à l'identité.

– Le rapport à l'argent : l'écriture – création ou profession ? – doit-elle se vivre comme un travail rémunéré sur le mode " professionnel ", en répondant aux exigences du marché et de la productivité, ou bien sur le mode " autonome " de la " création ", dans une totale indépendance par rapport au " monde marchand " ?

– Le rapport au temps : doit-on se consacrer entièrement à l'écriture ou bien peut-on concilier cette pratique avec d'autres activités. Le paradoxe est que la consécration intégrale au travail d'écriture peut être vécue comme l'assomption la plus totale du mode " autonome " ou au contraire comme la marque du mode " professionnel " : la double activité pouvant aussi bien se justifier comme la tentative de sauvegarder une indépendance totale de l'écriture par rapport aux critères de productivité, l'injonction de " gagner sa vie " étant assumée par ailleurs.

– Le rapport à la " singularité " : Nathalie Heinich considère que l'art de l'époque moderne vit sous le régime dit de " singularité " par opposition au " régime de communauté " qui prévaut jusqu'à la Renaissance et un peu au-delà : la " propriété majeure des activités de création de l'époque moderne ", écrit-elle, est " leur affinité avec les valeurs associées à la singularité " (165). Le paradoxe demeurant cependant que les " processus de justification " de l'artiste réclament à la fois ce que Boltanski et Thévenot appellent une " montée en singularité " (originalité et caractère novateur de la création) et une " montée en généralité " (ou en " objectivité ", qui qualifie le degré de reconnaissance sociale de l'objet artistique). Nathalie Heinich analyse dans les chapitres 5 et 6 ces deux impératifs de l'accès à la " grandeur ", mais dès le chapitre 1, elle souligne les paradoxes inhérents à la coexistence des exigences du " monde marchand " et celles qui relèvent du " monde inspiré " de la création : la " singularité " ne s'obtient qu'au prix d'une " autonomie " vis-à-vis du " mode marchand " qui réclame de l'écrivain une adaptation aux critères du marché ; cependant la valorisation de la " singularité " propre au " monde inspiré " de la création est telle, qu'une oeuvre produite dans le sacrifice le plus drastique à l'autonomie (au prix par exemple d'une misère sociale qui affecte l'écrivain tout au long de son existence) est davantage susceptible à terme d'acquérir une valeur marchande exceptionnelle, qu'une oeuvre produite sur le mode " professionnel ".

– Le rapport à l'identité : si la sociologue constate une multiplicité de compromis entre les exigences sociales immédiates et les exigences d'autonomie sur le plan identitaire, amenant par exemple les écrivains à assumer des identités sociales multiples (écrivain et professeur ou écrivain et journaliste etc...), il s'ensuit de la domination symbolique des valeurs de singularité que l' " identité d'écrivain " est assez rarement assumée comme une identité sociale à part entière. La tendance dominante serait à considérer l'écriture comme une pratique qui échappe à la détermination sociale, même lorsque l'écrivain s'y consacre entièrement : si un tel écrivain se réclame du pôle " autonome ", il aura tendance à vivre sa consécration à l'écriture sur le mode de la " vocation " voire sur un mode franchement prophétique. À la limite, l'oeuvre la plus valorisée symboliquement est celle qui réclame de son auteur le sacrifice le plus complet de sa détermination sociale.

Tenant pour acquise cette prédominance de la tendance à l'indétermination comme trait pertinent de l' " identité " d'écrivain, Nathalie Heinich se demande dans un second chapitre, " Les formes de l'indétermination ", comment on devient un tel être voué à l'indétermination. S'agit-il de " devenir ce que l'on est " en vertu d'un " don " inné qui échappe par essence au jugement social ou s'agit-il de " devenir ce que l'on n'était pas " en fonction d'un " travail " acharné et d'un apprentissage ? Il semble que Nathalie Heinich tranche là encore en vertu d'un " type-idéal " dominant, celui de la " vocation " quasi innée, quitte à la moduler : le " travail " étant nécessaire pour faire apparaître le " don ". Cette reconnaissance " ontologique " ou essentialiste de l'écrivain produit cependant une réaction critique, que N. Heinich analysera dans la seconde partie de son livre, et qui, on le verra, s'appuie sur une valorisation du " travail " et du " poïein " au détriment du créateur.

Nathalie Heinich se risque ici à sortir des strictes limites de son analyse typologique en faisant appel aux noms de Maurice Blanchot et de Michel Foucault pour avancer une " explication " de cette stratégie vocationnelle indéterminante, qu'elle appelle la " topique inspirée " : en définitive, la valeur d'une oeuvre serait indexable à son caractère " infini " (Maurice Blanchot) qui est sa capacité à transcender les visions du monde dominantes ; il y aurait une " indétermination " constitutive de l'oeuvre littéraire qui transcenderait par essence les déterminations socio-culturelles d'une époque. Une telle oeuvre exigerait de son créateur une capacité à reconfigurer le réel qui requerrait qu'il se situe lui-même hors des déterminations sociales pour se penser comme une pure " fonction " (Michel Foucault) circulant librement dans la totalité du champ symbolique et de la langue. L'auteur d'une oeuvre " infinie " serait celui qui parviendrait à ce degré d' " indétermination " personnelle qui seule pourrait lui permettre de s'ouvrir à l'infini des possibles hors la seule assignation à des lieux communs sociaux. Ainsi l'écriture serait dans le monde moderne ce qui permettrait " d'échapper à une place ", et plus paradoxalement, de construire son " identité " à partir de l'exigence d'indétermination : " Être écrivain, conclut Nathalie Heinich, en somme, c'est l'état idéal de ceux qui ont besoin d'indétermination " (82).

Nathalie Heinich émet cependant cette réserve, développée également dans la seconde partie de l'ouvrage, que ce " type-idéal " est " bien circonscrit, relevant d'un certain type de littérature et d'un certain contexte culturel, propre à la France moderne ". Son modèle serait le Frédéric de L'Éducation sentimentale, tel du moins que le voit Pierre Bourdieu dans son article " L'invention de la vie d'artiste " : " un être indéterminé ou mieux, déterminé, objectivement et subjectivement, à l'indétermination " (voir également ses Règles de l'art, Le Seuil, 1992).

Nathalie Heinich cherche ensuite à cerner les modalités non plus identitaires mais éthiques de cette " vocation " à l'indétermination, qui peut être vécue comme tyrannisante, mais qui de toute façon est conçue comme un accomplissement existentiel total, avec ses " épreuves " et ses " sacrifices ". Au bout du compte, il s'agit bien de se créer soi-même, au sens où l'aspiration à un certain idéal détermine un certain type d'existence (chapitre 3).

Les trois chapitres suivants explorent les apories du " lien avec autrui " dont peut être capable un être aussi paradoxalement " surdéterminé " que l'est l'écrivain, enfermé qu'il est dans l'éthique solipsiste d'un accomplissement existentiel conditionné par la pratique d'écriture. La sociologue décrit non sans une ironie qui pourra paraître féroce à certains les contorsions acrobatiques de ce solitaire condamné à sacrifier aux exigences mondaines de la " montée en généralité " pour faire reconnaître... sa singularité.

Un dernier chapitre enfin, s'attache à distinguer " trois moments " du travail identitaire de l'écrivain : l'autoperception (qui ne se confond pas forcément avec une affirmation identitaire mais qui peut se contenter de constater une pratique, " j'écris ", sans contre-partie identitaire), la représentation (l'écrivain en tant qu'il affirme " je suis écrivain " ), et enfin la pure désignation (l'écrivain tel qu'il est désigné par autrui comme " écrivain " ). Nathalie Heinich tient pour cruciale la problématique réflexive de la représentation, et elle conclut, sans vraiment véritablement démontrer son propos, que l'identité d'écrivain n'est existentiellement vivable qu'à permettre " cette coïncidence entre désignation et autoperception, que permet la reconnaissance d'autrui ". On pourrait lui objecter que l'indétermination qu'elle a relevée à juste titre un peu plus haut n'a pas pour objectif d'être " vivable ", ni de viser le bonheur individuel. La sociologue semble penser, même si le thème n'est pas clairement exprimé, que l'écrivain a une fonction sociale déterminée, qui serait de représenter l'indétermination pour les autres catégories sociales ; autrement dit cette " indétermination " relèverait d'une apparence ou d'un pur jeu fonctionnel à l'intérieur de l'édifice social, qui la légitimerait et la rendrait " vivable ".

 

La première partie du livre de Nathalie Heinich aura donc clairement dessiné les contours d'un " type-idéal " d'écrivain, qui structurerait le champ au point de n'admettre en contrepoint que des attitudes immédiatement dévalorisées sur le plan symbolique (le mode " professionnel " ) ou bien une critique réactive. Les spécialistes de la littérature du XXème siècle ne seront certainement pas surpris par la prédominance de ce " modèle ", et moins encore, s'agissant de la seconde moitié du siècle, par la récurrence du nom de Maurice Blanchot, invoqué comme caution théorique. Reste à savoir s'ils seront convaincus : fallait-il s'obliger à de tels détours inductifs, pour parvenir aux conclusions qu'une connaissance même fragmentaire des " écrits sur la littérature " permettait de formuler. Il faut reconnaître cependant que la démarche inductive a le mérite d'introduire une subtile distanciation avec ce qui apparaît à la lecture de ce livre comme un " éthos " dominant pour employer la terminologie wéberienne. Les esprits les plus subtils suggèreront que les effets d'ironie de ce livre (involontaires si l'on s'en tient aux déclarations de " neutralité axiologique " de la sociologue) ne sont recevables comme tels que parce qu'une distance est précisément en train de se creuser entre les pratiques les plus " actuelles " et un " blanchotisme " en passe de devenir obsolète. Après tout, les enquêtes de Nathalie Heinich ont dix ans d'âge : il est trop tôt pour dire ce qui s'est passé en dix ans.

On peut tout de même se risquer à faire l'hypothèse à laquelle Nathalie Heinich elle-même se hasarde en privé : une ère nouvelle s'ouvrirait qui se caractériserait par le rejet sceptique d'une certaine conception " mystique " de l'être-écrivain.

 

Critique du modèle

 

C'est cependant moins en fonction de ce soupçon que pour satisfaire aux exigences méthodologiques que nous avons exposées en introduction que Nathalie Heinich s'attelle dans la seconde partie de son livre, " Relativisations ", à la tâche de " relativiser " la domination de la " topique inspirée " et des valeurs qui lui sont afférentes. Les trois chapitres de cette seconde partie sont consacrés respectivement aux critiques explicites de ces valeurs, à l'historicisation du type-idéal d'écrivain construit par l'analyse et enfin à la comparaison de la pratique littéraire avec les autres domaines des activités spirituelles, intellectuelles et artistiques.

Nathalie Heinich justifie à l'ouverture de son chapitre " critique " la place centrale qu'elle a accordée à Maurice Blanchot " incarnation par excellence " de la " topique inspirée " et emblème des " figures les plus typiquement littéraires " (283), c'est-à-dire " pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu, proches du pôle le plus "autonome" du champ littéraire ". Quant aux critiques de cette topique, elles visent les représentations singularisantes de l'écrivain, que Nathalie Heinich classe en trois grands types, correspondant chacun à un système de valeurs différent : la critique rationaliste, la critique politique et la critique artiste.

De Platon à Henri Meschonnic, la critique de type rationaliste, de loin la plus ancienne, viserait essentiellement l'inspiration en tant que propriété singulière de l'écrivain ou de l'artiste. Pour les rationalistes, l'inspiration relève d'une " croyance " irrationnelle et mystique ; ainsi Meschonnic accusant Blanchot d'ouvrir la voie à une " esthétique théologique " et de vouloir fonder une " religion littéraire " au lieu de jeter les bases d'une véritable science poétique, fondée en raison.

La critique politique, elle s'attaque à la figure du " poète inspiré " au nom de l'égalité des chances : la notion d'inspiration étant accusée dans cette perspective de relever d'une idéologie réactionnaire prônant une conception hiérarchique et essentialiste des fonctions sociales. C'est la notion de " travail " qui est la valeur chargée ici de contrer le paradigme singularisant.

Enfin la critique artiste se caractérise paradoxalement par la déconstruction ironique des lieux communs de la singularité... au nom d'une singularisation plus radicale : ainsi Baudelaire, Barthes ou Claude Simon se moquant de la pose inspirée. La singularisation apparaît ici comme une distinction de type aristocratique, que toute imitation dévalue.

Ces trois critiques, au nom de la raison, du travail, ou de la rareté, sont parfois menées de front par les mêmes personnes : ainsi Claude Simon ne craignant pas de dévaluer l'inspiration tantôt au nom du travail garant des valeurs démocratiques, tantôt en pratiquant une ironie de type " aristocratique ". Nathalie Heinich, toujours dans la logique de sa recherche de cohérence, cherche à réduire ces contradictions et en vient à privilégier la valeur du " travail " comme étant la seule apte à véritablement faire ombre à la topique inspirée, la " raison " passant aux pertes et profits de la critique contemporaine des Lumières, tandis que l'aristocratisme de la singularisation indéfinie paraît trop manifestement en contradiction avec les valeurs démocratiques dominantes. Nathalie Heinich renvoie ici à ce travail qu'elle qualifie d' " essai d'anthropologie de la critique ", à savoir la thèse de Pierre Verdrager (dont est tiré le livre déjà cité Le Sens critique, la réception de Nathalie Sarraute par la presse, L'Harmattan, collection Logiques sociales, Paris, 2001). Pierre Verdrager propose en effet de distinguer dans la critique journalistique de Nathalie Sarraute deux régimes axiologiques : le régime dit de " volition " dont la valeur structurante est le travail, et le régime dit d'" inspiration ", pour rendre compte des phénomènes de rejet et des phénomènes d'adhésion que cette oeuvre a suscités, les premiers disqualifiant l'oeuvre précisément au nom du manque d' " inspiration ". Pierre Verdrager constate que l'assomption actuelle de Nathalie Sarraute au statut de " très grand écrivain " est due à la victoire progressive du " régime de volition ", auquel seraient acquis au moins depuis les années 50 les élites cultivées et notamment universitaires. Nathalie Heinich considère que cette analyse est juste, mais que les deux notions d' " inspiration " et de " travail " ne relèvent pas d'une distinction logique : cette différenciation typologique ne serait opérante qu'au niveau des professions de foi, et elle recouvrirait en fait, au niveau pratique du travail de l'écrivain tel que les écrivains eux-mêmes le décrivent, un séquençage temporel qui ferait se succéder l'inspiration puis le travail comme deux moments de l'activité de création. De plus, sur le plan programmatique des professions de foi, les deux notions renverraient en fait à deux moments historiques successifs, celui que Nathalie Heinich date du premier romantisme et qui privilégie l'inspiration et le moment proprement " moderne " et contemporain, où, depuis Flaubert, domine la valeur du " travail ".

L'étude des critiques de la topique inspirée déboucherait donc sur une aporie : la valeur qui semblait la plus pertinente à Nathalie Heinich pour fonder une critique de la " topique inspirée " se révèle être une valeur dominante, tandis que l' " inspiration " serait soit une valeur obsolète, soit un moment de la création. En réalité, il semble bien que la qualification de " topique inspirée " ne convienne guère à qualifier le modèle blanchotien, que Nathalie Heinich a repéré à juste titre comme l'éthos contemporain dominant. N'aurait-il pas fallu s'en tenir pour définir la topique dominante à ses traits les plus marquants, la notion d'indétermination identitaire, et le sentiment vocationnel, l'" inspiration " n'intervenant dans le discours des écrivains interrogés anonymement par Nathalie Heinich que de manière secondaire ? Le travail – et Nathalie Heinich l'avait du reste noté dans le chapitre – n'est pas contradictoire logiquement avec le " don ", moins encore avec l'infinitisation de l'oeuvre.

Mais cette difficulté logique a le mérite de conduire la sociologue à effectuer une mise en perspective historique de ses résultats dans le chapitre suivant. Elle précise, insistant sur son principe de " neutralité axiologique ", que cette mise en perspective n'a pas de visée critique, qu'elle ne vise pas à délégitimer l'éthos dominant, seulement à le relativiser.

L'identité d'écrivain aurait connu selon la sociologue un triple glissement : la valorisation antique de l'oeuvre créée rejaillissant secondairement sur son auteur aurait laissé place à l'époque moderne à la valorisation de la fonction de " créateur " (Nathalie Heinich se réfère pour décrire ce moment historique à l'ouvrage de Edgar Zilsel, Le Génie, Histoire d'une notion, de l'Antiquité à la Renaissance, 1926 ; Minuit, Paris, 1993). Enfin cette valorisation " moderne " de l'auteur, qui daterait de la Renaissance, laisserait place à l'époque " contemporaine " à la valorisation du processus de création lui-même. Le moment " moderne ", de la professionnalisation du statut d'écrivain à la Renaissance au " sacre de l'écrivain " à partir de la fin du XVIIIème siècle (voir le livre éponyme de Paul Bénichou), qui consacrera la littérature comme " magistère moderne " ou comme " sacerdoce laïc ", serait l'histoire de l' " autonomisation " de la fonction 'écrivain, aboutissant dans un premier temps à une conception " charismatique " de l'autorité littéraire. Dans un second temps, l'affirmation de la spécificité artistique de la littérature (l'art pour l'art) conduirait l'écrivain à se retirer des enjeux non strictement littéraires; Flaubert serait la figure emblématique d'un moment historique qui se prolongerait encore aujourd'hui (308), et qui aboutirait in fine à la seule valorisation de l'" écriture ", dont le créateur ne serait plus que le médiateur plus ou moins " inspiré ". Le Discours de Stockholm de Claude Simon à l'appui, Nathalie Heinich définit le moment " contemporain " comme résultant de ce " lien consubstantiel entre autonomisation de la création et valorisation du processus créateur ". Loin de conduire à l'anonymat du créateur, l'oblation de l'auteur à l'oeuvre au nom d'une véritable " religion de l'écriture " (Vincent Descombes, Proust, Philosophie du roman, Minuit, Paris, 1987, p. 322), ferait de l'écrivain une sorte de médiateur mystique, " l'écriture devenant le sujet même de la création, tout en assujettissant à elle l'écrivain " (314). Nathalie Heinich s'appuie longuement pour étayer cette thèse sur le livre de Max Bilen, Le Sujet de l'écriture (Gréco, Paris, 1989) qu'elle décrit comme rendant compte du " statut particulier de la création contemporaine " (314) tout en le qualifiant d'" apologie de la topique inspirée ". Citant à nouveau Maurice Blanchot qui est la référence majeure de Bilen, Nathalie Heinich en vient à identifier cette " mystique de l'écriture " comme étant le " terme de l'évolution suivie par l'identité d'écrivain, professionnalisation, valorisation, autonomisation, vocationnalisation ".

L'invasion du vocabulaire religieux pour rendre compte, que ce soit pour y adhérer (Bilen) ou pour s'en détacher (Meschonnic), des valeurs inhérentes à une topique " inspirée " que Nathalie Heinich aurait pu qualifier à plus juste titre de " mystique ", amène la sociologue dans son dernier chapitre à se demander si véritablement l'expérience littéraire est assimilable à l'expérience religieuse. S'interrogeant sur la stérilité d'une telle opération de rabattement d'un champ social sur un autre, Nathalie Heinich tente de contourner la difficulté en faisant appel notamment aux analyses de Judith Schlanger. Dans son livre, L'Invention intellectuelle (Fayard, Paris, 1983), Judith Schlanger désigne le " risque de novation " comme trait définitoire de la " vocation " laïc, celle de l'artiste comme du savant, de l'intellectuel comme de l'écrivain, ce qui permettrait de la distinguer de la vocation religieuse à laquelle elle aurait historiquement succédé (voir aussi Judith Schlanger, La Vocation, Seuil, Paris, 1997).

Reprenant à nouveau les thèses de Max Bilen repérant des similitudes troublantes entre la conception personnaliste du judaïsme défendue par le philosophe Martin Buber et les cheminements de l'état créateur tels qu'ils sont décrits par les grands écrivains contemporains, Nathalie Heinich cherche cependant à établir une distinction anhistorique entre le religieux et le littéraire, en s'appuyant cette fois sur les thèses de Jean-Claude Bologne (Le Mysticisme athée, Éditions du Rocher, Paris, 1995) : elle avance l'hypothèse d'un paradigme commun au mysticisme religieux et à la création artistique, qui leur serait chronologiquement et logiquement préexistant, et qui pourrait se définir en termes de " mysticisme athée ", caractérisé par la recherche de l'accomplissement existentiel d'un idéal de vie.

L'état de création assimilé à un état " mystique " a d'autre part été décrit par certains psychanalystes d'une manière totalement laïcisé, en termes de " dépersonnalisation " et de " dissociation moi-psychique/moi-corporel " ; la difficulté de cette tentative de rationnalisation est alors de décrire cet " état-limite " en la distinguant des états proprement pathologiques, ce que tente par exemple Didier Anzieu (cf. notamment Le Corps à l'oeuvre, essai psychanalytique sur le travail créateur, Gallimard, Paris, 1981) en évoquant un " moment psychotique non pathologique ".

Sans prendre position parmi toutes ces hypothèses, Nathalie Heinich se contente finalement d'insister sur la nécessité de penser le passage du plan religieux au plan littéraire en termes de " configuration évolutive " (elle reprend ici un concept de Norbert Elias qui est l'une de ses grandes références théoriques : cf. La Sociologie de Norbert Elias, La Découverte, 1997) entre un pôle d'extériorité, qui identifierait l'état mystique à la " grâce " (comme accès à la transcendance), et un pôle d'intériorité qui rapporterait le sentiment mystique à l'accès aux profondeurs intimes de l'inconscient. Ce passage de l'extériorité à l'intériorité sur le plan des théories explicatives serait typique d'une tendance moderne et contemporaine à la rationalisation " fût-ce aux marges de la scientificité du moment " et de l'abandon du recours à la pensée magique.

 

Dans sa conclusion, Nathalie Heinich revient sur sa méthode, " compromis improbable " entre ces deux pôles opposés que sont le sondage statistique qui permettrait de construire l'artefact d'un " écrivain moyen " (origine sociale, sexe, niveau d'études), et à l'autre extrémité, le traitement approfondi, cas par cas, qui se ramènerait à produire des " biographies " d'écrivain. Pourtant c'est bien la technique " bâtarde " qui est la sienne que Nathalie Heinich défend pour en faire une pierre d'angle de sa " sociologie de la singularité ". On n'entrera pas ici dans un débat qui concerne au premier chef les sociologues ; on se contentera d'observer que cette recherche sociologique, axée sur la question de la construction identitaire, à mi-chemin entre singularité et universalité, tente de reconstituer un ensemble d'" idéal-types " de l'écrivain en faisant la part de l'expérience subjective, dans la mesure où elle relève d'une représentation déjà fortement objectivée. Les littéraires seront en conséquence à la fois intéressés par une démarche point trop " statistique ", et quelque peu frustrés de ce travail sur les représentations qui produit une typologie ne renvoyant pas à des expériences réelles, mais à une reconstruction logique à partir de traits récurrents.

Ils sauront cependant gré à Nathalie Heinich de traiter l'aspect " mythique " de l'expérience littéraire sur un mode autre que critique (démystificateur) ou explicatif (répondant au souci de mettre au jour des déterminations extérieures plus ou moins inconscientes), c'est-à-dire sur le mode que Nathalie Heinich appelle " compréhensif " (Max Weber toujours), et qu'elle résume de cette formule de Jean Rouch : " ne pas entrer en croyance, mais croire la croyance des autres quand on n'a pas d'autre explication ".

 

Identité et singularité

 

On touche là à un problème éthique qui aurait mérité, même à titre indicatif, un éclairage philosophique et une mise en perspective historique des évolutions modernes de la philosophie du " sujet ". Malgré toute sa bonne volonté compréhensive envers ce qu'elle appelle le " régime de singularité ", il nous semble que Nathalie Heinich rapporte un peu vite le caractère réputé " singulier " voire " mystique " de l'expérience littéraire dans la deuxième moitié du XXème siècle à une " croyance ", c'est-à-dire fondamentalement à une non-pensée. Seule l'histoire de la pensée philosophique nous paraît à même d'éclairer la valorisation moderne de la " singularité " et la problématique de l'" indétermination " constitutive de l'écrivain, en les resituant dans le cadre intellectuel général d'une critique du sujet cartésien et kantien, d'une part, de la conscience hegelienne d'autre part : il faudrait invoquer ici la pensée post-schopenhauerienne dans laquelle on situera très grossièrement Freud (qui rapporte la création artistique à la logique de l'inconscient) et Nietzsche (cf. sa conception double, dyonisiaque et apollinienne, de la création artistique), et bien sûr la phénoménologie avec ses prolongements heideggerien (notamment la réflexion de Heidegger sur Hölderlin et sur les rapports de la langue et de l'être qui a eu une telle résonance en France), sartrien, derridien, ou encore la critique marxiste du sujet avec ses prolongements dans l'antihumanisme althussérien et plus généralement dans tout le champ des sciences humaines structuralistes et post-structuralistes (dont évidemment la littérature). Il aurait fallu au minimum évoquer à côté du nom de Blanchot les noms de Sartre en amont et de Barthes en aval (un peu facilement réduit à la " critique artiste " de la " topique inspirée ", et dont l'évolution est parallèle à celle de Foucault sur la question du sujet et de l'auteur), et replacer le Foucault de la " mort de l'auteur " (1969) dans un contexte intellectuel, celui de la " mort du sujet ", qui n'est plus celui des derniers cours au Collège de France en cours d'édition (cf. L'Herméneutique du sujet, Gallimard-Seuil " Hautes Études ", Paris, mars 2001). On ne peut s'empêcher de souligner l'aporie dans laquelle Nathalie Heinich se débat pour finir, faute de cette mise en perspective philosophique : prônant une sociologie de la " singularité ", elle se heurte aux limites inhérentes à sa discipline qui la conduit à penser l'expérience et l'adhésion aux valeurs en termes de " construction identitaire " : observant en toute honnêteté que le destin de l'écrivain tel que les écrivains eux-mêmes le pensent sort de ce cadre, Nathalie Heinich laisse sur leur faim les littéraires et les philosophes en recourant à ce concept d' " indétermination " identitaire, qui pourra leur apparaître comme un tour de passe-passe camouflant mal les limites de la pensée sociologique. Toute la philosophie du XXème siècle tourne autour de cette question des rapports entre identité et singularité (qu'on peut même très classiquement rapporter aux rapports entre " essence " et " existence " ) que la création est censée mettre en crise, et il est dommage pour la sociologie de ne pas s'ouvrir davantage à une réflexion sur la subjectivité, qui pourrait la conduire précisément à différencier une problématique classique du sujet et la problématique post-phénoménologique de la " singularité ". Quant à la réflexion concernant le " devenir écrivain ", elle ne nous semble pas pouvoir faire l'impasse sur une évocation, même en passant, des travaux majeurs de Sartre – Baudelaire, Saint Genet comédien et martyr, L'Idiot de la famille. Il faut insister sur les apports considérables et encore non exploités de ce dernier ouvrage consacré à Flaubert, dont la figure est évidemment centrale comme l'a repéré Nathalie Heinich si l'on veut réfléchir sérieusement à l' " être-écrivain " dans cette période historique que le solitaire de Croisset inaugure et qui est probablement en train de s'achever (sur Sartre "lecteur" de Flaubert, voir dans Acta fabula le compte rendu intitulé " L'oeuvre de l'autre ", consacré au récent livre de B. Clément, Le Lecteur et son modèle).

On pourra donc reprocher à ce travail, du point de vue de la recherche en littérature, de poser plus de questions qu'il n'en résout, concernant les rapports, demeurés si énigmatiques, qu'entretiennent l'identité sociale de l'écrivain et sa " mise en procès " (pour reprendre l'expression de Julia Kristeva) dans le processus de la création littéraire. On se rappellera cependant que son objet n'était pas de " cerner les conditions conjoncturelles des représentations " de la condition d'écrivain (337) mais seulement d'en offrir une description raisonnée. En dépit même de la place quelque peu hégémonique accordée dans ce livre à la version blanchotienne de l'être-écrivain, et sans doute même grâce à la distanciation (roborative) qui ne manque pas de se produire par rapport à celle-ci, la lecture de ce livre a le mérite de rappeler aux chercheurs en littérature qu'il est urgent d'ouvrir un champ de recherches pluridisciplinaires capable de lier l'engouement pour le biographique (qui a succédé à l'interdit du structuralisme dans le champ littéraire; voir dans Acta fabula le compte-rendu des actes du colloque d'Orléans dirigé par Jean-Benoît Puech, " Le biographique et ses légendes " ) et une réflexion sur ce que Sartre appelait dans ses biographies critiques " les conditions de possibilité de l'oeuvre littéraire ". Dans une telle perspective de recherches, la réflexion sociologique de Nathalie Heinich trouverait toute sa place, dans la mesure où, circonscrite à la question des représentations et des valeurs, elle permet de poser un cadre réflexif synchronique auquel il resterait à articuler un travail de type généalogique.

 

Pour finir, j'aimerais tenter de manière plus personnelle de définir mon intérêt pour ce qui me paraît être l'enjeu commun des trois derniers livres de Nathalie Heinich, États de femme, Le Triple jeu de l'art contemporain, et Être écrivain. Il me semble que Nathalie Heinich, au-delà de son programme méthodologique, cherche à circonscrire ce que j'appellerais une certaine " perversion " de la construction identitaire moderne.

Le premier livre cité, et qui concerne la construction de l'identité féminine, aboutit à une réflexion sur la dite " libération " des femmes d'aujourd'hui, prises entre un cadre de valeurs constituantes qui, malgré les mouvements féministes, n'a pas été remplacé, et une image de femme " non liée " (" libre " ) qui apparaît davantage comme une identité en crise que comme un modèle identitaire reproductible. Subsisteraient dans la conscience des femmes actuelles d'anciens modèles identitaires, qui pour n'être plus valorisés, n'en demeureraient pas moins efficients par défaut de modèle de rechange, d'autant que les femmes seraient privées des bénéfices d'une lutte de libération, menée essentiellement par la génération précédente. La construction identitaire des femmes actuelles aurait donc tendance à valoriser la singularité d'expériences qui n'auraient pas encore de légitimité symbolique.

Le second livre qui trait de l'art contemporain est consacré aux problèmes que pose l'institutionnalisation de la subversion singularisante sur laquelle repose, selon Nathalie Heinich, la valorisation des performances de l'art contemporain.

Dans Être écrivain enfin, Nathalie Heinich, on l'a vu, s'interroge sur la possibilité de fonder l'identité d'écrivain sur l'indétermination et la singularisation extrême, décrites en termes psychanalytiques comme une dépersonalisation.

Dans les trois cas, ce qui fait question pour Nathalie Heinich tient dans la tentation d'institutionnaliser ou de modéliser la singularité, que ce soit celle d'une femme " libre ", d'un artiste " novateur ", ou d'un écrivain " singulier ". Dans Le Triple jeu de l'art contemporain, la sociologue décrit nettement ces tentatives d'institutionnalisation de la subversion en termes de " perversion ". La valorisation sociale de la singularité, au-delà de l'aporie, relèverait-elle d'une " perversion " ? C'est la question que me semble poser Nathalie Heinich à notre époque et particulièrement à sa discipline, la sociologie.

Pascale Foutrier
Université du Havre