Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Les tribulations d’un Grenoblois en Chine https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12659 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12659/92384.jpg" width="100px" />Toutes les œuvres de fiction de Stendhal, y compris les textes inachevés, sont aujourd’hui traduites en Chine, et comme le rappelle Qian Kong, Le Rouge et le Noir est à ce jour le « roman étranger le plus traduit en Chine » (p. 223), la seule traduction d’Hao Yun ayant d’ailleurs été vendue à « un million d’exemplaires » (p. 229). Dans les années 50, en République Populaire de Chine, il fallait attendre plusieurs semaines pour emprunter un exemplaire du Rouge à la bibliothèque (p. 142), et « faire la queue plus de cinq ou six heures » (p. 149) pour espérer assister à une projection de l’adaptation filmée du roman mettant en scène Gérard Philippe dans le rôle principal. Une étude centrée sur la réception critiqueLa recherche menée par Q. Kong  sur La Traduction et la réception de Stendhal en Chine analyse les origines et les conséquences de cet engouement, les « transformation et déformations » (p. 12) subies par l’écrivain et son œuvre en Chine populaire pendant près de neuf décennies. Si quelques études sur Stendhal en Chine existaient déjà (la thèse de Chau Wai-man, soutenue en 1982 à l’Université Paris-Sorbonne, porte d’ailleurs ce titre), l’ouvrage qui nous occupe ici est le plus riche paru à ce jour. La numérisation par les bibliothèques publiques chinoises d’une grande partie de leurs fonds facilitant l’accès à des documents rares et anciens, Q. Kong  a réuni un corpus, se voulant exhaustif, des critiques et traductions de Stendhal parues en Chine continentale de 1922, « année où son nom apparaît pour la première fois dans une publication chinoise » (p. 11) à 2013, année d’achèvement du travail de recherche. Le parti pris face au corpus constitué est celui d’un compte-rendu minutieux, dans lequel la chercheuse peut apparaître en retrait. Lorsqu’il est fait mention des différentes traductions d’une même œuvre, elle s’en tient à présenter par le menu les critiques contemporaines de ces traductions (par exemple p. 80-84). De façon générale, l’accent est mis dans cette recherche sur la recension des critiques chinoises des œuvres de Stendhal plutôt que sur l’étude des traductions et adaptations de ces œuvres. Rien n’est dit sur les « huit bandes dessinées adaptées du Rouge et le Noir » (p. 294) et sur les choix opérés par les scénaristes et dessinateurs pour transposer l’intrigue du roman. Son adaptation à la scène, en 2007, est également laissée de côté. D’aucuns pourront regretter la place considérable qu’occupe dans l’ouvrage le compte-rendu des criti lun., 17 févr. 2020 15:03:01 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12659 acta L’honneur de la littérature https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12636 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12636/Fuchs_Rastier_CORR.jpg" width="100px" />Comment concevoir des « témoignages inconcevables » ? Le sous-titre choisi par François Rastier, à première vue énigmatique, s’éclaire par la portée polémique que tout l’ouvrage lui confère : en effet, selon le credo le plus répandu de l’analyse littéraire contemporaine, un témoignage ne saurait vraiment accéder au statut littéraire. Au mieux pourrait-il relever d’une « littérature conditionnelle ».On entrevoit aussitôt l’ampleur de la tâche que l’auteur s’assigne et pour quelles raisons il a pris pour titre de son ouvrage « Exterminations et littérature » et non « littérature de l’extermination ». Il s’agit bien de restituer le témoignage littéraire à l’authentique littérature et même de voir en lui tout particulièrement « l’honneur de la littérature » tandis qu’inversement ladite « littérature de l’extermination » est, quant à elle, généralement fort hostile tant à la vérité qu’à la véracité – primat de la fiction oblige.F. Rastier va donc montrer combien le témoignage littéraire, exemplifié tout particulièrement par Primo Levi dans les œuvres qu’il a consacrées à son expérience de déporté et de rescapé, doit être défendu comme une authentique œuvre d’art. Or, les fondements d’une telle défense ne portent pas moins que sur la nécessité préalable de montrer ce qu’est vraiment la littérature.On pourrait donc dire d’un mot, non sans provocation, que F. Rastier reprend la question de Sartre : Qu’est-ce que la littérature ? Car ce que Sartre a baptisé « l’engagement » de tout écrivain ne consiste aucunement en un souci de propagandiste ou de donneur de leçon politique mais tient à la conviction sartrienne que la littérature ne peut pas ne pas être mue par une exigence éthico-politique. Dès lors que celle-ci constitue une détermination essentielle de la condition humaine, il est inévitable que, délibérément ou non, cet ingrédient figure dans le choix existentiel de chacun ; mais ce qui est immédiateté chez chacun devient médiation critique chez le véritable écrivain.C’est bien à la responsabilité éthique de l’écrivain que s’attache centralement l’essai de F. Rastier. Il cerne d’un côté la spécificité littéraire du témoignage littéraire de l’extermination. Inversement, il s’attache à d’effarants contre-exemples en montrant que les contrefaçons et menteries des faux témoignages et des faussaires de l’histoire brillent par leur indifférence morale autant qu’artistique.Parce que Exterminations et littérature concerne centralement les œuvres des rescapés des pratiq lun., 10 févr. 2020 12:11:38 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12636 acta Approches cognitives de la fiction https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12660 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12660/89146.jpg.png" width="100px" />Par l’attention qu’il porte aux liens entre littérature et émotions, le nouvel essai de Jean-François Vernay, La séduction de la fiction, s’inscrit dans la continuité de son précédent titre, Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature1. La relation entre un livre de fiction et son lecteur y est présentée comme une rencontre où le lecteur se laisse séduire par l’objet littéraire, ou plutôt certains objets littéraires, à savoir les fictions. Le rôle que jouent les émotions dans cette séduction constitue le point nodal de l’ouvrage. Si le titre renvoie à la fiction dans son étendue la plus large, l’auteur restreint néanmoins sa réflexion à la seule « fiction romanesque ». On peut éventuellement le regretter, car nombre de ses remarques et constats pourraient s’appliquer aisément aux fictions cinématographiques, opératiques ou encore télévisuelles de type série TV.J.-F. Vernay part d’une définition assez complexe et peut-être discutable : « toute production linguistique ou orale identifiée comme fiction et proposée au public tel un produit fini qui possède un degré certain de fictionnalité, d’ambiguïté et d’esthétisme en étant dépourvu de fonction pragmatique. »2 Définition un peu tautologique, mais J.-F. Vernay n’est pas le premier à recourir à ce stratagème : Gérard Genette faisait de même dans Fiction et diction, en disant de la fiction qu’elle « n’est guère que du réel fictionnalisé »3. L’absence de fonction pragmatique de la fiction est éventuellement discutable aussi dans certains cas. Mais l’ambition définitoire n’est pas le propos de J.-F. Vernay : son essai s’inscrit dans la tentative de réhabilitation des émotions littéraires en plaidant pour une convergence entre études littéraires et études cognitives, et « une interdisciplinarité féconde qui ouvre de nouvelles perspectives et donne un nouveau souffle aux études littéraires »4.L’ouvrage vient ainsi compléter celui dirigé par Françoise Lavocat paru aux éditions Hermann en 2016, Interprétation littéraire et sciences cognitives, livre dont on pourra lire une recension dans Acta fabula, signée… J.-F. Vernay !5 Outre les travaux cognitivistes (pour la plupart anglo-saxons et somme toute assez peu traduits en français) sur lesquels Vernay s’appuie, l’ouvrage fait la part belle à des travaux contemporains comme ceux d’Yves Citton.Si les sciences cognitives et les neurosciences sont « à la mode », elles sont probablement assez mal connues, ou indirectement. L’ouvrage propose une sorte de synthè dim., 23 févr. 2020 20:18:22 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12660 acta Panser les différences ethniques & religieuses : pouvoir(s) & limites de la littérature https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12662 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12662/88498.jpg" width="100px" />Multiculturalisme, actualité & littératureDans un monde marqué par un multiculturalisme croissant qui entraîne dans son sillage la montée des replis identitaires, les différences ethniques et religieuses sont plus que jamais au centre des préoccupations contemporaines. En 2013, les conflits à caractère religieux ont engendré « les plus importants déplacements de populations pour des raisons religieuses dans l'histoire récente1 ». La littérature et les médias se font l’écho de ces questions de société dont les enjeux majeurs sont analysés à l’aune de confrontations pluridisciplinaires qui témoignent de l’actualité d’un tel sujet et suggèrent l’impérieuse nécessité, dans le contexte contemporain, de (re)penser les différences ethniques et religieuses par‑delà les antagonismes. C’est justement à cette tâche que s’attelle Éric Benoît, professeur de littérature française à l’Université de Bordeaux Montaigne et directeur du laboratoire TELEM, dans Les différences ethniques et religieuses dans la littérature. De Montaigne à Le Clézio. Ce court essai, publié en décembre 2018, est une version remaniée de l’allocution d’ouverture donnée au colloque international « Réflexions sur la religion et l’origine ethnique » qui a eu lieu à l’université d’Iwate de Morioka au Japon les 9 et 10 juillet 2016.Au carrefour des disciplines, les liens qu’entretiennent religion et littérature font, depuis les années 19802, l’objet de travaux toujours plus nombreux. Dans l’espace anglophone, The Cambridge Companion to Literature and Religion3, ouvrage dirigé par Susan M. Felch, publié en 2016, met en conversation le pluralisme religieux et le pluralisme littéraire en invitant le lecteur à (re)découvrir de multiples confessions religieuses (hindouisme, bouddhisme, christianisme, judaïsme, islam) qui servent toutes de portes d’entrée symboliques dans l’univers de la littérature et invitent les lecteurs à poser un regard neuf sur des œuvres canoniques telles que The Picture of Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde ou plus contemporaines comme la série des Hunger Games (2008) de Suzanne Collins. Imagining Religious Toleration. A Literary History of an Idea4, 1600‑1830 (2019) regroupe une série d’essais rédigés par des spécialistes de littérature dans un domaine qui fut longtemps dominé par les historiens et les philosophes. En France, la parution de Les différences ethniques et religieuses dans la littérature. De Montaigne à Le Clézio s’inscrit dans un paysage éditorial qui reflète la fécon dim., 23 févr. 2020 20:19:22 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12662 acta <em>Le Tour du monde</em> en cinquante-quatre ans : une « géographie universelle en désordre » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12654 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12654/Cosker4_CORR_NL.png" width="100px" /> « Le Français est le moins voyageur de tous les peuples […]. Nous aimons le spectacle dans un fauteuil. Nous voulons voyager les pieds sur les chenets, un livre à la main. Encore faut-il qu’il ne soit point trop gros, ni trop savant, ni trop long, ni trop complet, ni trop spécial. »Léon LagrangeIl s’agit ici d’analyser par le menu l’invention d’une formule littéraire originale, dirigée par Louis Hachette et réalisée par Édouard Charton : celle du Tour du monde, revue illustrée paraissant chaque semaine avec pour matière des récits de voyage, vulgarisant les connaissances scientifiques pendant un demi-siècle environ, et accueillant cinq cent-vingt voyageurs et trois cent cinquante dessinateurs qui fournirent les neuf cents récits d’une « géographie universelle en désordre ». Oscillant entre actualité et encyclopédisme géographiques, la revue, qui connaîtra un succès fulgurant, a pour ambition idéaliste, puisée dans l’air du temps, de faire progresser la connaissance et reculer l’ignorance. La revue aurait flirté avec le million de lecteurs, parmi lesquels notamment l’auteur du Tour du monde en quatre-vingts jours (1872). Le travail de recherche de Pierrette Chapelle relève à la fois de l’histoire du livre et de celle de la presse. Elle ne néglige pas non l’étude de l’image, à l’intersection de l’histoire de la presse illustrée et de la civilisation du xixe siècle, qui voit la naissance de la culture de masse ainsi que celle d’une civilisation du journal. Le point de départ de l’ouvrage est le suivant :Considérer la revue comme une sorte de lieu de savoir sur le monde dont la circulation des récits a alimenté l’imaginaire géographique et ethnographique des contemporains, telle était l’hypothèse de départ de ce travail. Aussi fallait-il chercher à apprécier l’influence du Tour du Monde, c’est-à-dire analyser son succès et, par conséquent, en préciser les fondements et les acteurs. (p. 25)Aussi, afin de rendre compte de cet ouvrage situé entre géographie et littérature, proposons-nous de commencer par présenter la formule mise au point dans le Tour du monde, avant de préciser l’aspect que prend la revue, ce qui permettra, in fine, de dessiner les contours du réseau tissé par É. Charton par et pour sa revue.Mise au point de la formule du Tour du MondeLe texte : les formes du récit de voyageAfin de comprendre les enjeux de l’émergence d’une nouvelle revue géographique en son temps, P. Chapelle reconstruit la trajectoire de ses protagonistes ainsi que le context lun., 17 févr. 2020 14:16:34 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12654 acta L’esprit d’Alexandrie ou la prose fragmentée de Christian Ayoub Sinano https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12655 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12655/Godiveau_CORR_ED.jpg" width="100px" />« Tu ne trouveras pas d’autres lieux, tu ne trouveras pas d’autres mers. La ville te suivra partout. Tu traîneras / dans les mêmes rues. Et tu vieilliras dans les mêmes quartiers ; c’est dans les mêmes maisons que blanchiront tes cheveux. / Toujours à cette ville tu aboutiras […]. »« La ville », Constantin Cavafis1Dans l’écriture du romancier égyptien Christian Ayoub Sinano (1927‑1989) résonne la prédiction du poème de Constantin Cavafis : en Europe et en Amérique du Nord, « Christian l’exilé » (p. 496) traverse encore par le truchement des mots « la Ville » (p. 6), celle qu’il nommait « Polypolis » (p. 22), c’est‑à‑dire la cité plurielle, Alexandrie. L’Esprit d’Alexandrie, c’est ainsi que les éditeurs ont d’ailleurs choisi d’intituler le recueil des écrits de Christian Ayoub Sinano, soulignant tant l’indéfectible attachement de l’écrivain pour sa ville d’origine que l’inépuisable inspiration générée par le souvenir de celle‑ci. Après les publications d’Artagal en 1958, de Proses pour Pola en 1964, et de Piera de Pola (posthume) en 1999, L’Esprit d’Alexandrie constitue la première édition regroupant l’essentiel de ces textes achevés de l’auteur et contient, grâce à Josiane Boulad‑Ayoub, la femme de Christian Ayoub Sinano, plusieurs documents (textes de conférences, poèmes, traduction, articles de revues) dont certains inédits qui permettent pour nous, qui ignorons l’atmosphère alexandrine du milieu du xxe siècle, d’approcher la personnalité de l’écrivain et de comprendre son rapport à la littérature, à la langue et à sa terre natale. Ces textes sont regroupés dans la quatrième section du recueil, « Autres écrits », qui suit les trois premières œuvres que nous citions.Parmi ces quelques textes inédits figure « Quelques conseils – si j’ose – à un jeune romancier », adressé à Henri Faliu vers 1960, dans lequel Christian Ayoub Sinano évoque l’art de l’écriture. Pour l’élection du sujet, il recommande en particulier d’utiliser l’expérience personnelle (p. 564) : « Les histoires de famille peuvent plus particulièrement réussir en littérature. C’est ce qu’un romancier connaît le mieux, ce qu’il a le plus ressassé. » Ces mots, d’un écrivain à un autre, relèvent autant du précepte que de l’observation de sa propre technique. Et Dominique Gogny, dans « Archives personnelles, histoire et imaginaire » (p. 25‑45), a justement analysé le réseau de correspondances que le romancier a tissé dans Artagal entre la réalité et la fiction. Ainsi l’imaginaire Artagal aurait empr lun., 17 févr. 2020 14:19:04 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12655 acta Du bon usage de Chateaubriand en poupée Barbie https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12652 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12652/86017.gif" width="100px" />Après une excursion du côté de Proust dans son Introduction à la méthode postextuelle. L’Exemple proustien (Paris, Classiques Garnier, 2012), ce sont les portes du vestiaire de Chateaubriand que Franc Schuerewegen pousse dans son dernier ouvrage. Il s’agit pour lui d’appliquer sa méthode à l’œuvre de Chateaubriand, principalement aux Mémoires d’outre-tombe, en partant toujours de l’essai d’une tenue ou d’un accessoire sur « la poupée René » (p. 32). Tour à tour « René chevelu », « René cavalier », « René nageur », « René assassin », etc., c’est un autre Chateaubriand qui apparaît au fil de l’essai. Dans son introduction, l’auteur justifie le choix du « vestiaire » pour aborder l’œuvre de l’Enchanteur. Selon le Grand Dictionnaire universel du xixe siècle de Larousse, le vestiaire est un « lieu », une « pièce », un « endroit », donc un espace où l’on change ou dépose provisoirement ses vêtements. Mais par métonymie, le contenant peut désigner le contenu. C’est dans ce double sens que F. Schuerewegen entend le mot « vestiaire » ; lui reste alors à « habill[er] le noble vicomte » (p. 31).On pourrait de prime abord s’étonner du choix d’étudier Chateaubriand à partir d’éléments matériels, tant sa réputation est celle d’un esprit désincarné. Lui-même a forgé cette image dans les Mémoires d’outre-tombe, fondés sur un présupposé illogique : c’est un mort qui parle ! C’est de ce « véritable hapax de la grammaire narrative » (formule de Barthes à propos de La Vérité sur le cas de M. Valdemar de Poe, rappelée par F. Schuerewegen, p. 11) que part le critique pour montrer l’originalité du projet autobiographique des Mémoires, qui « ne sont pas tout à fait des Mémoires au sens courant du terme » (p. 13). Au-delà de cette voix unique en son genre, le je des Mémoires possède le pouvoir de (res)susciter un « monde muet » (p. 19), celui des objets. Certes, Chateaubriand n’est pas Balzac – quoique…, laissons F. Schuerewegen jouer à la poupée avant d’être si catégorique.Les objets, chez Chateaubriand, sont toujours signifiants, ils parlent de lui, des « lui ». Car les Mémoires sont, nous dit l’auteur en reprenant des catégories trouvées chez Philippe Lacoue-Labarthe, un « espace auto-hétéro-bio-thanatographique » (p. 27). Enfin, F. Schuerewegen formule un autre présupposé à son jeu vestimentaire : l’homme rené (de « renaître ») use d’un « principe énantiosémique » (p. 29), quand il parle de mort, il parle de vie, et vice-versa. L’acte élocutoire du « grand mort » fait de lui u ven., 14 févr. 2020 12:11:17 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12652 acta « L’Âge du roman américain » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12641 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12641/88339.png" width="100px" />« L’Âge du roman américain » L’ouvrage d’Anne Cadin, Le Moment américain du roman français (1945‑1950), est issu de la thèse que l’auteure a soutenue en 2015 à l’Université Paris‑Sorbonne, sous la direction de Michel Murat qui en signe ici la préface. Il s’attache à étudier les mécanismes de passage qui s’opèrent entre le roman américain et le roman français au moment de l’après‑guerre, de 1945 à 1950. Cette période est bien, en effet, celle de « l’âge du roman américain », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Claude‑Edmonde Magny1 : celui où le roman américain exerce en France une influence qui atteint alors une forme d’apogée. La fascination de la France pour l’Amérique n’est pas nouvelle, ni les ambivalences qu’elle contient. Déjà Stendhal éprouvait pour le nouveau monde un mélange paradoxal d’admiration et d’aversion2. Cette ambiguïté se retrouve dans la France de l’après‑guerre : dans la brève période de 1945 à 1950 sur laquelle se concentre A. Cadin, l’engouement pour la vogue américaine n’a d’égal que le regain d’anti‑américanisme qui se développe à partir de 1947 — c’est que le prestige attaché aux États‑Unis, en raison de leur engagement dans la Seconde Guerre mondiale, est bientôt éclipsé par les débats politiques que soulève l’entrée dans la guerre froide. L’espoir d’une régénérescence des formes de la vieille Europe, par un modèle qui incarne la modernité en écriture, oscille avec la hantise d’une américanisation perçue comme une décadence aussi bien littéraire que sociale. Le roman américain va‑t‑il sauver le roman français en crise, en lui injectant du « sang neuf » ? Ou bien va‑t‑il le perdre pour de bon, en le dégradant au rang d’une littérature de masse ? Afin de répondre à ces questions, A. Cadin propose une étude rigoureuse, tant du point de vue de la structure choisie que de la méthode : ses analyses se fondent, en effet, non seulement sur une lecture attentive des romans américains et français de cette période, mais aussi sur une documentation abondante, réunissant un très grand nombre d’articles de presse de l’après‑guerre. Elle envisage par ailleurs aussi bien des auteurs reconnus (Jean‑Paul Sartre, Raymond Queneau, Louis‑René des Forêts) que des auteurs dont la reconnaissance a été discutée et/ou tardive (Boris Vian, Georges Simenon, Léo Malet) — quand ils ne sont pas carrément méconnus, voire tombés dans l’oubli (Jean Meckert/Amila, Marcel Mouloudji, Serge Arcouët, André Héléna).Pour une restitution critique de l’ouvrage, nous s jeu., 13 févr. 2020 15:35:59 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12641 acta Suivre la Muse du Consistoire ou comment être pasteur protestant & poète aux XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> siècles https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12644 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12644/pasteurs.jpg" width="100px" />Julien Goeury livre avec cette publication le riche travail qu’il a initié à partir de son édition des Sonnets chrétiens de Laurent Drelincourt. Spécialiste de La Ceppède et de la poésie de la Renaissance, il élargit ici son domaine habituel de recherches en proposant une étude commençant aux années 1530 pour s’achever aux années 1680. Ce parcours permet d’articuler les XVIe et XVIIe siècles pour interroger avec toute la perspective nécessaire la production poétique des pasteurs protestants. En effet, J. Goeury se donne pour tâche d’analyser la posture poétique que les ministres proposent d’eux‑mêmes à partir de leur production versifiée. Pasteur poète, poète pasteur, pasteur s’excluant finalement des réseaux poétiques, poète prenant le pas sur la fonction de pasteur, chaque trajectoire poétique suivie montre la diversité des rapports des hommes de ce temps à leur fonction et à leur production versifiée. La dense introduction de l’ouvrage permet une belle mise en valeur de la pluralité et de la profondeur de ces choix et interrogations. J. Goeury commence par définir la poésie simplement comme tout ce qui est écrit en vers, préférant ne pas restreindre les genres de son corpus. Ce choix permet de montrer la richesse de la production des pasteurs, de réfléchir à la façon dont ils différencient poètes et versificateurs et à la manière dont les pasteurs s’inscrivent dans un héritage et un paysage poétique. Cela amène l’auteur à proposer ensuite une réflexion autour du vers en ce que cela implique pour le personnage public qu’est le ministre :[Il] ne s’agit pas de supposer que la poésie […] constituerait un domaine d’expression clos sur lui‑même, mais de faire l’hypothèse que le vers offre toujours un régime de discursivité différent. Quand il écrit en vers, le pasteur écrit différemment et quand il publie ses vers, sa façon d’être auteur s’en voit modifiée. Quelle que soit la nature de ces vers, quel que soit leur usage programmé, il devient aussitôt poète. Ce sont toutes ces façons d’être poète pour un homme d’église qu’il s’agit d’étudier systématiquement (p. 19).Ces jalons essentiels ayant été rappelés ou posés, J. Goeury propose un découpage de sa période en trois moments : le premier temps (1533‑1568) est dédié à Théodore de Bèze et à ses contemporains, de Matthieu Malingre à Louis des Masures. La production poétique est liée au magistère de Jean Calvin et aux conflits des guerres de Religion pendant lesquelles la poésie protestante cherche à se définir. jeu., 13 févr. 2020 15:36:54 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12644 acta Décoloniser le primitivisme https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12628 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12628/85399.jpg" width="100px" />Le primitivisme emphatiqueParu en 2017, Literary primitivism offre à la recherche francophone sur le primitivisme un décentrement bienvenu, en plus de proposer une conception formelle d’un primitivisme littéraire jusque‑là peu théorisé. Dans la lignée d’une tradition anglo‑saxonne très impliquée dans les questions d’identités culturelles, Ben Etherington donne du concept de primitivisme une nouvelle définition stimulante, non plus uniquement esthétique mais engagée et historiquement située. Pour « remettre en question l'opinion consensuelle selon laquelle le primitivisme ne serait qu'une mauvaise chose » (p. 160), il retourne la notion en un projet utopique de ressourcement qui ne prend pas appui sur l’Autre, mais sur son opposition au capitalisme mondialisé.B. Etherington se positionne contre ce qu’il nomme le « philo‑primitivisme » et son fondement essentialiste, à savoir une « affinité exprimée pour les gens ou les peuples que l'on croit vivre une vie plus simple et plus naturelle que celle des gens de l'Occident moderne1 » (p. 10). En prenant appui sur les travaux de Rosa Luxemburg, il propose au contraire de redéfinir historiquement la notion, en lien avec la montée de l’impérialisme capitaliste à la fin du xixe siècle. Ce qu’il nomme un « primitivisme emphatique » participe donc des littératures engagées contre la colonisation. Ce projet littéraire utopique trouverait son expression la plus forte lors de l’expansion colonialiste capitaliste, en tant que principe de résistance sociale et économique.Le volume offre ainsi un regard oblique sur une tradition critique qui a considéré le primitivisme comme une forme d’idéalisation détachée de son contexte d’émergence. L’essai d’Etherington « décolonise2 » la notion de primitivisme en l’alignant sur l’idéal des mouvements de décolonisation au xxe siècle, motivés par l’espoir d’un monde social autre que celui créé par le capitalisme occidental.Literary Primitivism se structure en deux parties. La première pose les fondements et les outils théoriques éprouvés dans la seconde, constituée des analyses des œuvres d’Aimé Césaire, David Herbert Lawrence et Claude McKay. Après l’identification des conditions historiques et matérielles du primitivisme littéraire envisagé dans la première partie, les trois études constituent la part centrale du volume car elles « s'attachent à élucider le sens véritable du primitivisme » (p. 69). En proposant une analyse souvent intertextuelle des œuvres à partir de leurs contextes r sam., 08 févr. 2020 08:47:27 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12628 acta « Littératures de terrain » : la fabrique d’une catégorie critique https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12633 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12633/Kieffer_James_CORR_NL.png" width="100px" />Depuis quelques années maintenant, la question du terrain occupe vivement le champ de la critique littéraire — et pas seulement contemporaine. L’intérêt pour ce type particulier de confrontation entre le texte et le réel a emprunté plusieurs voies au cours de la dernière décennie : des « factographies » de Marie‑Jeanne Zenetti aux réflexions de Lionel Ruffel sur les « narrations documentaires », des travaux que Dominique Viart mène pour définir la catégorie de « littérature de terrain » au tout récent essai que Laurent Demanze consacre aux formes actuelles de l’enquête littéraire ; des analyses fondamentales de Vincent Debaene sur l’écrivain ethnographe ou encore de celles de Jean‑François Chevrier et Philippe Roussin autour du « parti pris du document1 ». La dernière livraison de FIXXION, « Littératures de terrain » (n° 18, juin 2019), co‑dirigée par Alison James et Dominique Viart, s’offre donc d’emblée comme un lieu de cristallisation et de rassemblement de ces enjeux si vivaces, un de ces moments forts de la critique contemporaine. Dès l’ouverture, D. Viart situe les contributions de ce numéro au croisement des différentes perspectives critiques et méthodologiques qui ont abordé le rapport de la littérature contemporaine au terrain, parfois à partir d’entrées très distinctes. C’est donc aussi d’un effort de délimitation qu’il s’agit, tant d’un corpus (parmi l’ensemble si large de la non‑fiction) que d’une notion critique (au croisement des disciplines et des catégories déjà établies). Arpenter, circonscrire le terrain en littératureL’intérêt renouvelé pour la question du terrain dans les disciplines des humanités s’inscrit, depuis au moins la deuxième moitié du xxe siècle, dans un contexte de circulation intense des savoirs et des méthodes, et de porosité (voire de rivalité) des disciplines, pour un public élargi et toujours en hausse. Après un moment définitionnel et contextuel large, D. Viart propose dans son article d’ouverture une typologie du corpus élaborée selon une double caractéristique : les formes littéraires exploitées et le type de terrain exploré. À partir de ce point de départ synthétique, les contributions du collectif apportent ensuite illustrations, nuances ou contrepoints. Voici donc, pour donner un aperçu du champ que ce numéro s’attache à circonscrire :Textes de parole : témoignages, entretiens, rencontres, etc.Textes de territoire : ancrés dans l’espace dont ils rendent compte par l’arpentage géographique ou urbanistique, par l’en lun., 10 févr. 2020 10:56:53 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12633 acta L’ombre d’Igitur ou le néant des lettres https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12631 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12631/90265.jpg" width="100px" />Éditer la correspondance de MallarméDans La NRF de novembre 1926, la fille de Stéphane Mallarmé met en garde son lecteur. Elle rappelle la réserve émise par son père quant à la publication de ses lettres après sa mort. Le poète lui avait dit en souriant : « Si tu laissais faire cela, mon enfant, je sortirais de ma tombe, car lorsque je ne suis plus même capable de fumer une cigarette, j’écris une lettre1 ». Comme le précise Geneviève Mallarmé, cette défense du poète ne relève pas d’une quelconque réserve due à l’indiscrétion ou à la protection du secret des correspondances. Elle souligne avant tout le souci de perfection avec lequel le poète voulait laisser derrière lui ses écrits. Il aura fallu près d’un quart de siècle pour voir cette exigence s’estomper et enfin sombrer dans l’oubli. Pourtant, la progressive publication des lettres de Mallarmé n’aura pas pour autant dissipé l’inquiétante possibilité d’un spectre qui viendrait hanter sa descendance et ses héritiers spirituels, soucieux de ne pas voir sa volonté respectée. Il ne fait aucun doute que cette idée a dû en faire frémir plus d’un au moment de la publication des lettres du poète.C’est Henri Mondor, le premier biographe de Mallarmé, qui rassemble en 1947 chez Pierre Cailler Documents iconographiques, un volume qui reproduit différentes lettres du poète. C’est évidemment l’aspect documentaire de l’autographe qui prime dans un tel volume, laissant deviner le génie du poète à partir d’une lecture graphologique, selon un paradigme de l’époque. L’année suivante, c’est la revue Les Lettres qui propose des poèmes et des lettres du poète, avant que ne paraissent en 1949 la correspondance du poète avec le romancier Henry Roujon et celle avec l’écrivain belge Georges Rodenbach. En septembre 1952, la revue bruxelloise Empreinte consacre un numéro aux lettres et autographes de Mallarmé, tirés de la collection du Dr. Dujardin. Celui-ci ouvre le volume avec un plaidoyer pour les collectionneurs d’autographes qui met ainsi en garde le lecteur : « Ce livre n’est pas une œuvre littéraire ». D’emblée, une telle formule tranche. Elle pose une séparation brutale, abyssale, entre l’œuvre et la correspondance, entre le poème et la lettre. Elle répète la ségrégation qui fut si chère à Mallarmé, sans pour autant respecter sa volonté.Le travail biographique de Mondor était rendu possible par ce qu’il nommait « l’examen des reliques2 ». De fait, il possédait une importante collection des lettres de Mallarmé, dont il se se sam., 08 févr. 2020 08:59:58 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12631 acta La géocritique en situation : dans les détours de la carte https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12613 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12613/90391.jpg" width="100px" />Le présent ouvrage se conçoit comme le prolongement de La cage des méridiens publié par Bertrand Westphal en 2016, également dans la collection « Paradoxe » des Éditions de Minuit. Il poursuit les explorations récentes du théoricien de la géocritique qui développent le dialogue entre littérature comparée et art contemporain. Atlas des égarements réunit onze études pour la plupart issues de conférences assurées par l’auteur entre 2013 et 2018. Cette dimension fragmentaire ne nuit pas à la cohérence d’ensemble du propos qui dresse par touches successives un panorama de la production artistique et littéraire prenant la représentation de l’espace et plus précisément de la cartographie pour sujet. Celle‑ci apparaît si profuse et polysémique que l’atlas élaboré par l’auteur se charge d’une teneur paradoxale. Loin d’orienter, il entend bien plutôt égarer. Contestant sa propre nature, il s’impose comme un « contre‑atlas » (p. 16) visant à soumettre au lecteur une réflexion sur les leurres, les biais cognitifs voire les manipulations que toute représentation cartographique nécessairement entraîne. Un itinéraire à sauts & à gambadesAlors qu’un tel essai aurait pu se concevoir comme une synthèse raisonnée des conférences tenues par l’auteur, il conserve un caractère délibérément composite imputable au goût de B. Westphal pour l’égarement, dont il témoigne dans sa préface. De la même façon qu’il affirme avoir suivi une pente « donquichottesque » (p. 14) qui lui est sienne, l’auteur invite le lecteur à fuir tout sentier balisé, à emprunter des chemins buissonniers qui le conduiront sans nul doute au pied d’heureux moulins à vent. De fait, le cheminement proposé navigue parmi une multiplicité d’artistes et d’auteurs, vagabonde à travers « la fluidité permanente des représentations » (p. 12). Dès lors, l’arpentage de la création contemporaine ne prend sens que dans la perspective d’un gai savoir. L’auteur entend effectivement « se prêter avec délectation » (p. 13) au risque d’un tel vertige. Il affirme d’entrée de jeu prendre pour modèle L’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, collage de photographies installé par l’historien de l’art dans sa bibliothèque, que Georges Didi‑Huberman interprète comme « un montage dynamique d’hétérogénéités1 » (p. 17). La manie d’Aragon épinglant aux murs de son appartement de la rue de Varennes les images qu’il appréciait aurait tout aussi bien pu faire office de parangon.La ligne d’analyse adoptée par B. Westphal tisse pareillement les proje lun., 03 févr. 2020 10:42:39 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12613 acta Yanick Lahens : Haïti au Collège de France https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12616 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12616/92517.jpg" width="100px" />« Jamais l’histoire n’aura desserré l’étau de l’urgence sur les déportés que nous fûmes et […] la littérature a [toujours] convoqué le rêve pour dire le vœu d’habiter. »Yanick LahensC’est Yanick Lahens qui eut la chance, le privilège et l’honneur d’inaugurer la chaire Mondes francophones au Collège de France, en l’année 2018‑2019. Yanick Lahens, auteure notamment de La Couleur de l’aube (2008), La Folie était venue avec la pluie (2015), ou encore de Bains de lune (2014), récompensée par le Prix Femina en 2014, prononça, le 21 mars 2019, la deux‑cent quatre‑vingt‑neuvième leçon inaugurale au Collège de France. Ce faisant, elle jette un coup de projecteur sur une île jadis appelée Saint‑Domingue par la colonisation et désormais Haïti. Ce sont donc les lettres francophones de cette île qui sont éclairées par l’une de ses productrices. Son ambition est la suivante :Dire Haïti et sa littérature autrement, c’est se demander, à travers les mots de ses écrivains et de ses écrivaines, quel éclairage peut apporter aujourd’hui au monde francophone, sinon au monde tout court, l’expérience haïtienne. (p. 22)Laissant de côté, sans le passer sous silence, le concept très utilisé de réalisme magique1, Yanick Lahens se tourne davantage vers un autre prisme également courant, celui de l’exil — qu’elle a contribué à construire dans L’Exil : entre l’ancrage et la fuite, l’écrivain haïtien (1990). Elle subvertit pourtant cette approche en se focalisant sur le verbe « habiter ». En effet, habiter Haïti, c’est d’abord selon elle s’approprier un lieu dans lequel on a été déporté. C’est ensuite se l’approprier par l’écriture, car Haïti est, comme la France dont elle s’est voulue la fille, une nation littéraire dont les premiers auteurs sont également des personnages historiques, à savoir Toussaint Louverture et Dessalines, et le premier texte une constitution. Écrire se superpose donc à habiter et se comprend entre rêve et urgence. Les quatre mots permettent des combinaisons que l’auteure explore, rendant hommage à celui qui a, selon elle, contribué à la construction de la notion :Je voudrais dire ma dette envers le regretté Jean‑Claude Fignolé pour son admirable ouvrage Vœu de voyage et intention romanesque, qui a eu le mérite de complexifier la notion de l’habiter dans la production romanesque haïtienne. (p. 25)Le récent séisme qui toucha l’île rend néanmoins au verbe « habiter » son sens le plus concret, et aussi le plus crucial. Afin de rendre compte de la logique de la leçon lun., 03 févr. 2020 10:50:53 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12616 acta Révéler l’expérience de la Grande Guerre : entre témoignage véridique & rénovation poétique https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12618 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12618/Galinat_CORR_NL.jpg" width="100px" />Dans Contourner l’abîme – Les poètes-combattants britanniques à l’épreuve de la guerre, Sarah Montin choisit comme fil d’Ariane les mots de Blunden en ouverture de son poème Undertones of war : « regarder à nouveau, reprendre le chemin » (cité p. 441). En effet, il est question de reprendre des œuvres en apparence désuètes, reléguées à la mémoire collective et à l’histoire nationale britannique, mais qui méritent, par leur qualité et leur justesse, un éclairage neuf. Reprenant une large partie de sa thèse soutenue en 2015 pour tenter de répondre à la problématique que soulève l’omniprésence, dans les tranchées britanniques, d’une écriture poétique hybride et polymorphe, S. Montin met ainsi en lumière une poésie de guerre, héritage de soldats-poètes entre 1914 et 1919 tels que Graves, Owen ou Sassoon. Pour comprendre les enjeux de ce qu’on nomme la war poetry, l’auteure nous invite à une mise en perspective diachronique et synchronique de cette poésie dite de « circonstance », à la fois dense et complexe1.Actualiser la poésie de guerreLoin de ne débuter qu’en 1914, la tradition de la poésie guerrière – qui prend sa source dans l’Odyssée – remonte au début du xixe siècle, où poésie et guerre se répondent à travers un fort lyrisme : on dit par ce biais toute sa souffrance, et le soldat cherche l’empathie du lecteur éloigné du front. C’est à partir de ce moment-là qu’apparaît le terme de war poet, utilisé pour la première fois en 1848 en référence à Georg Herwegh, poète et révolutionnaire allemand. N’ayant alors pas vocation à témoigner, c’est l’invention poétique qui prime avec ses envolées propres aux romantiques et ses visions épiques flamboyantes.Néanmoins, assimilée à une écriture factice, cette façon de faire de la poésie de guerre va changer à partir du xxe siècle. Les war poets lisent les poèmes des soldats du xixe siècle, mais ne s’y reconnaissent pas, d’où le besoin légitime de créer une poésie qu’ils peuvent s’approprier, et que l’on pourrait qualifier « de terrain ». « Tel Ulysse, le locuteur se place dans la position de celui qui, revenu d’entre les morts, veut délivrer un message aux vivants » (p. 392). Dans un premier temps, comme l’expose S. Montin, la priorité pour le war poet est de raconter le front sans se soucier immédiatement de la forme : la poésie n’est que le vecteur de son message, bref, direct, multiple.Durant la Grande Guerre, si la war poetry est en pleine transformation, deux sortes de poésies s’opposent en Angleterre. D’un côté, lun., 03 févr. 2020 11:06:22 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12618