Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Littératures francophones de l’archipel des Comores : un chantier ouvert https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12267 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12267/9782406062370.jpg" width="100px" />L’ouvrage, premier de la collection Francophonies proposée par Garnier, rassemble les actes d’un colloque à la préparation mouvementée. Organisé en 2015 à Mayotte et intitulé « La littérature francophone de Mayotte, des Comores et du Sud‑Ouest de l’océan Indien : production et réception », il provoqua la virulente colère d’intellectuels et d’universitaires comoriens, qui reprochaient au titre de distinguer Mayotte et les Comores, alors même « qu’il ne saurait être question d’autre chose que d’une littérature comorienne nourrie par une même histoire, une même culture et le vécu d’un peuple1. » Une lecture attentive, ou du moins dépassionnée, aurait conduit les détracteurs de la manifestation à considérer que, de même qu’un titre tel que « Rimbaud et la modernité poétique en France et en Europe » ne nie pas l’appartenance de la France à l’Europe, l’intitulé du malheureux colloque n’exclut pas Mayotte des Comores, ni les Comores de l’Océan Indien. Les actes s’intitulent plus prudemment Les Littératures francophones de l’archipel des Comores, dissipant tout malentendu et renonçant aux deux axes mentionnés dans le titre du colloque : la production et la réception. N’eût‑il pas été passionnant de se pencher sur le champ littéraire comorien, où une manifestation universitaire en apparence aussi peu sujette à polémique que celle de 2015 peut susciter des écrits tels que l’inimitable « Colloque, manipulation et absurdité2 » de l’écrivain comorien Soeuf Elbadawi ? La plupart des contributeurs ignorent la dimension sociologique pour se focaliser sur les seuls textes, d’intérêts inégaux, tout comme les articles qui composent l’ouvrage. Caractéristiques de la littérature francophone de l’archipel des ComoresCeux‑ci ont du moins le mérite de tenter de caractériser la littérature comorienne francophone. L’une de ses spécificités serait que, comme l’explique Nathalie Carré : « le texte français bruisse de musiques, de rythmes et de traditions propres à l’archipel » (p. 57), accordant une importance centrale aux proverbes (parfois transcrits en langues locales), à l’oralité, et particulièrement à la figure de l’anaphore (p. 58), tout droit venue des incantations des confréries soufies de l’archipel. Cynthia Volanosy Parfait met en évidence l’influence d’auteurs africains francophones (p. 160) dans les romans de Nassur Attoumani, notamment perceptible à travers l’« analogie généralisée » (p. 156), l’absence de hiérarchie entre humain, animal et végétal, qu’il déploie. L’écr lun., 15 juil. 2019 16:35:27 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12267 acta « Comment sauver poème qui ne sauve » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12270 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12270/9782714312174-475x500-1.jpg" width="100px" />La qualité la plus évidente de l’ouvrage de Michel Collot tient dans une remarquable netteté d’exposition éclairant avec aisance notre compréhension de la voix actuelle de la poésie française : une première section interroge les évolutions du genre au xxe siècle, au cœur d’une incroyable tension entre lyrisme et littéralité ; la seconde énonce la thèse centrale du livre qui postule la réconciliation longtemps différée entre nature et sublime ; la troisième présente un choix d’auteurs contemporains, à la voix encore trop peu entendue mais pourtant capable de porter le mouvement du désir jusqu’à son point le plus émotif. Mais le mérite de l’étude est surtout d’affirmer sereinement ce que tout lecteur attentif de poésie contemporaine éprouve depuis longtemps sans oser seulement le formuler : la communication poétique suppose entre l’horizon d’attente de l’auteur et celui de ses lecteurs un minimum de points de contact, grâce auxquels leurs horizons s’échangent et se changent mutuellement. (p. 12)Souhaite‑t‑on lire en effet de la poésie pour s’entendre dire, par exemple, que le mot même que nous venons d’employer est si absurde qu’il doit être transformé en « po » ou « p », et que tout lyrisme ne doit plus désormais qu’être attaqué par l’ironie ou par le grotesque (« po dans de la nature / ou Po / ignore le coup d’épée dans Eau : / p beurrée est inaltérée / à l’armure inaccidentée », écrit en ce sens Philippe Beck, imaginant sans doute être moderne en cette invention de la « boustrophique transcendantale » dont il parvient même à être fier) ? Assurément non. On ne lit certes pas pour endurer un tel mépris regardant comme inculte quiconque prétend aimer une poésie célébrant le monde — sans penser qu’il y a là une écriture beurrée et hiératique (de bêtise) — ou jugeant réactionnaire celui qui aime une poésie célébrant la beauté des choses — sans songer qu’il y a là une névrose juvénile et pathétique (voulant se consoler de la dureté du monde). Aspirer au bercement de la parole poétique comme à sa quête du beau — le grand mot est lancé — n’est décidément pas un déshonneur. Or voilà ce que M. Collot sait nous suggérer ; il entend ainsi, avec justesse, sauver la poésie de la situation ubuesque à laquelle l’avaient contraint les poètes jusqu’à une date encore malheureusement trop récente.Le socle commun du monde & l’incarnation de l’écritureÉloignés du monde par leur quête très formelle d’un texte purement autotélique qui ne voulait plus s’appeler poème, les aut lun., 15 juil. 2019 16:59:32 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12270 acta Trouver leur voix : pour une histoire de l’individu animal https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12271 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12271/9782021182958-475x500-1.jpg" width="100px" />Le xixe siècle a vu nombre d’écrivains tenter de faire œuvre d’historiens. Les affirmations de Balzac, Zola et autres Flaubert ont fait et continuent de faire largement débat, il n’en reste pas moins que leur approche a permis de repenser en profondeur le rapport des peuples à leur mémoire, notamment en contribuant à donner voix à des catégories jusque-là invisibles : les ouvriers, les employés, les femmes… Tous ceux, au fond, qui n’intéressaient pas la grande Histoire. Dans son précédent ouvrage Le Point de vue animal, une autre version de l'histoire1, Éric Baratay a montré comment cette même littérature avait également autorisé l’émergence d’une pensée de l’individu animal à travers des succès de librairie comme Black Beauty2 en Angleterre ou les Mémoires d’un âne3 en France. Les textes ici présentés sous le titre Biographies animales. Des vies retrouvées devaient initialement accompagner ce Point de vue animal mais avaient alors été refusés par l’éditeur. Il est vrai que la démarche d’écriture va beaucoup plus loin : É. Baratay reste fidèle à la méthodologie de l’historien, mais emprunte aussi les ficelles de la fiction. Il s’agit, dit-il « d’utiliser l’écriture comme un moyen supplémentaire à la disposition des historiens pour saisir et dire une réalité cachée, à partir de faits contrôlés » (p. 82). L’historien emprunte ainsi ses outils au romancier, voire au poète. Cela n’est pas sans poser problème, mais les temps changent et l’urgence apparaît de plus en plus pressante de repenser la condition animale. Il s’agira donc ici de revenir sur les concepts d’animalité ou d’espèce, beaucoup trop vastes pour être efficaces, pour leur substituer une approche au cas par cas, qui permet d’individualiser la réflexion, et par là de la singulariser. Ces biographies sont aujourd’hui audibles et donnent voix à des individus animaux qui ont marqué notre Histoire commune.Des êtres d’histoireL’ouvrage se partage en quatre parties qui chacune aborde quelques vies singulières sous un angle propre. La première partie pose les fondement de la méthodologie en proposant de « Restituer des existences », c’est-à-dire celles de la girafe de Charles X, souvent, mais à tort, appelée Zarafa, et de Warrior cheval héros de la Première Guerre mondiale. Éric Baratay y définit son travail, celui d’un historien qui croise les documents d’époque et les relit à la lumière des dernières découvertes en éthologie. La deuxième partie « Ressentir des expériences » va plus loin en faisant « gli lun., 15 juil. 2019 17:04:09 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12271 acta Fragments d’un discours émerveillé https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12274 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12274/9782843103445-475x500-1.jpg" width="100px" />Marie-Hélène Boblet et Julie Anselmini, grâce à leur double spécialisation sur les xixe et xxe siècles, explorent dans le présent volume collectif un vaste répertoire littéraire relatif aux catégories du merveilleux et de l’émerveillement. Marie-Hélène Boblet est Professeur de Littérature française des xxe et xxie siècles à l’Université de Caen depuis 2012 et auteur, en 2011, d’une importante monographie publiée chez José Corti : Terres promises. Émerveillement et récit (Alain-Fournier, Breton, Gracq, Dhôtel, Germain). Elle a consacré, entre autres, des études et des éditions critiques à des auteurs comme Duras, Alain-Fournier et Sylvie Germain. Julie Anselmini, spécialiste d’Alexandre Dumas père, a également écrit, en 2010, une monographie dans le champ du merveilleux : Le Roman d’Alexandre Dumas père ou La Réinvention du merveilleux (Droz, 2010). Signalons aussi que le volume est dédié à la mémoire du regretté Charles Grivel, chercheur d’origine suisse, professeur de Romanistik dans les Universités de Groningen et Mannheim).***Ce volume est issu d’un colloque qui a eu lieu à l’Université de Caen en janvier 2015 et qui avait réuni quelques spécialistes du merveilleux et ses alentours (rêve, émerveillement, science-fiction), ainsi que plusieurs chercheurs et poètes qui se sont ouverts à cet axe analytique pour cette occasion. Le volume se concentre sur la question théorique de « l’émerveillement », que Marie-Hélène Boblet reconduit au fait de s’étonner de Platon (thaumazein) et à l’admiration de Descartes, en soulignant, de manière tout à fait pertinente à notre sens, que lors de l’émerveillement la composante d’effroi est mise à l’écart, au profit d’une «orientation heureuse» (p. 12). En ce qui concerne le contexte historique, l’introduction fait également état d’une affirmation qui nous voit entièrement d’accord, à savoir que «la continuité entre les xixe et xxe siècles est frappante» (p. 13). On aurait ainsi peut-être pu omettre l’exception des avant-gardes, car finalement le but ultime de l’avant-garde a été celui d’émerveiller par tous les moyens, et de nombreux cas témoignent de l’intérêt des futuristes, dadaïstes ou surréalistes pour le merveilleux, éventuellement au détriment du fantastique et du mystère. Le titre du volume met aussi le doigt sur un point crucial de l’émerveillement, et notamment sur la forme littéraire qui accueille ses manifestations : «littératures poétiques et narratives». La question de la frontière générique entre une littéra lun., 15 juil. 2019 17:13:51 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12274 acta L’Homme Trans : négation ou exaltation du lien ? https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12250 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12250/chaouat.jpg" width="100px" />L’être-humain est par définition une créature prométhéenne. Cherchant sempiternellement à dépasser sa condition, il ne cesse de défier le divin en le fixant, alors qu’il est incapable de soutenir le regard de l’un de ses congénères, puisque dans l’infini de la présence et du visage de l’autre se meuvent, dans l’angle mort de sa conscience, un inaccessible et une finitude aussi insoutenable qu’énigmatique. L’homme trans est hanté par le poids de sa chair affligeant sa raison. Échapper au vivant, pour mieux affirmer sa suprématie sur toutes les autres créatures de cette terre et déjouer une destinée intolérable, est devenu un projet trans-générationnel et nous pourrions même dire, trans-civilisationnel. L’anthropocène est la résultante sur le long terme de cette hubris qui se traduit, notamment, par un changement climatique qui est le piège faustien de l’humain : son pacte avec sa part la plus sombre qui veut s’arracher ou re-déterminer sa biologie, puisqu’elle apparait comme l’ombre portée de notre mort. Tels sont les éléments de pensée qui structurent l’essai, bref et ambitieux de Bruno Chaouat, professeur de littérature et de philosophie à l’Université du Minnesota. L’homme trans- nous renvoie à cette agitation existentielle et ontologique qui, comme le rappelle l’auteur, en fuyant la mort, en cherchant à se désincarner ou à se réincarner, renonce aux gestes, soins symboliques et pratiques qu’exige la préservation du vivant. Le présent est incessamment fuit et délaissé pour un avenir qui n’existe que comme projection de l’esprit, à l’image de la mort précisément :Se dénaturer, transcender la « condition humaine », c’est, pour le transhumanisme, s’opposer à une nature au mieux maladroite, au pire malveillante, à quoi les nouvelles interventions, notamment génétiques, devront remédier. (p. 41)Ce livre est effectivement, dans sa construction littéraire et épistémologique, une variation sur la question du transhumanisme comme expérience du vertige, comme mode d’être du vivant angoissé par sa soumission aux ordres et désordres de son corps et d’un vivant qu’il tend à chosifier, malaxer, transformer, transpercer, transcender, à se réapproprier dans une société de consommation et du spectacle qui se superposent. Ces dynamiques n’ont cessé d’être célébrées comme des « progrès » affirmant notre autorité sur un monde et sur nous-même jugés imparfaits, sans y voir une part de fétichisme propre au capitalisme à dominante néolibérale moderne pour lequel, comme nous le jeu., 04 juil. 2019 10:55:59 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12250 acta Pour une lecture exigeante & humaine de la poésie moderne https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12255 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12255/collot.jpg" width="100px" />L’actualité éditoriale de Michel Collot est particulièrement féconde en ce début d’année 2019 : après la parution en 2018 du Parti pris des lieux (La lettre volée) et de Sujet, monde et langage dans la poésie moderne. De Baudelaire à Ponge (Classiques Garnier), 2019 a vu paraître Le Chant du monde dans la poésie française contemporaine (Corti). Si la publication de ces trois ouvrages coïncide avec la fin d’une riche carrière d’enseignant‑chercheur, ils sont cependant loin de constituer le point final des recherches de l’auteur, mais témoignent au contraire de la vitalité d’une pensée de la poésie moderne et contemporaine qui n’a de cesse de s’approfondir et de se renouveler depuis la publication des deux volumes de L’Horizon fabuleux (Corti) en 1988. C’est sous le signe de l’Autre, pensé à la fois comme une altérité à laquelle se confrontent les poètes, mais aussi comme un potentiel vecteur d’altération, qu’est entièrement placé l’ouvrage Sujet, monde et langage dans la poésie moderne. De Baudelaire à Ponge. Cette altérité est constitutive aussi bien du sujet lyrique depuis que Rimbaud a proclamé que « JE est un autre1 », que du monde, devenu fondamentalement étranger depuis la révolution industrielle. Enfin, l’altérité s’inscrit au sein du langage poétique lui‑même, qui se détache de la tradition poétique pour explorer ses propres potentiels. Les poètes, ainsi aux prises avec une expérience aussi féconde que problématique de l’altérité du « sujet », du « monde » et du « langage », cherchent à établir une relation neuve avec ces trois entités. En (re)plaçant ces trois notions au cœur de tout acte poétique, M. Collot (ré)affirme la nécessité d’une critique littéraire qui s’attache à saisir la spécificité du langage poétique, sans jamais perdre de vue la portée ontologique de la poésie, de même que « l’expérience humaine2 » que représente tout acte poétique.« Vaporisation » & « centralisation » du « Moi3 » : l’espacement jubilatoire du sujet lyriqueLe principe fondateur de l’ouvrage de M. Collot, qui repose sur les dynamiques oscillatoires entre le Même et l’Autre, le sujet et le monde, ou encore l’unité et le multiple, peut être puisé dans l’article central qu’il consacre à Baudelaire : « Le Cœur‑espace. Aspects du lyrisme dans Les Fleurs du mal » (p. 127‑147). Au cœur de cet article, les notions de « vaporisation » et de « centralisation », qui constituent le pivot des écrits autobiographiques de Baudelaire, fondent une oscillation qui irradiera tout a jeu., 04 juil. 2019 10:59:21 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12255 acta Science & conscience de l’âme https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12261 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12261/simonetta.jpg" width="100px" />Le livre de Laetitia Simonetta est, dans son domaine, un grand livre, qui donne l'impression à la fois exaltante et inquiétante — peut-être n'est-ce pas qu'une impression — d'avoir été médité d'un seul tenant, en bloc. On n'y aperçoit ni interstices, ni jointures, ni sutures. Il s'agit d'un ouvrage fortement pensé et clairement écrit, à la croisée de plusieurs disciplines académiques : la philosophie, la littérature, l'histoire de la sensibilité esthétique. Mais là encore, on passe de l'une à l'autre avec aisance et de manière presque naturelle ; ce qui montre soit que ces disciplines, que la routine universitaire considère comme séparées et enseignées dans des départements distincts, ne sont pas si éloignées que cela l'une de l'autre, soit que Laetitia Simonetta possède à un degré éminent le don d'abattre les barrières que l'esprit édifie contre lui-même. Je pencherai en faveur de la seconde hypothèse.Ainsi que l'auteur le remarque d'emblée, il y a quelque chose de paradoxal dans le titre de son ouvrage : comment le sentiment, qui est une émotion d'ordre subjectif (peut-il y avoir des émotions objectives ?), personnel, non communicable d'un individu à l'autre, peut-il former un outil de connaissance du monde, au même titre que ces opérations logiques universelles que sont la déduction et l'induction ? Un morceau de musique peut nous émouvoir aux larmes et laisser indifférent notre voisin. Les procédures de raisonnement mises au point, par exemple, dans les mathématiques, s’appliquent pour tous les temps, tous les lieux et tous les individus. La fameuse expérience mémorielle évoquée au début de la Recherche vaut pour le narrateur et pour lui seul. Un second paradoxe, qui — lui — n'est qu'apparent, ne tarde pas à se greffer sur le premier. L'idée qu'il soit possible de connaître un objet (le plus grand de tous : Dieu) par le sentiment, et non par la raison, est apparue dans un contexte théologique et apologétique ; non pas celui de la dogmatique catholique, qui tient quelque chose de la rigidité et de l'enchaînement des mathématiques, mais dans le protestantisme, qui prône le libre-examen de la Bible, et particulièrement dans le calvinisme, lequel postule une relation directe à Dieu. Cela posé, l'idée qu'on pût court-circuiter les facultés rationnelles, la pensée, pour accéder directement à Dieu n'appartenait pas en propre au calvinisme, qui en fit une règle commune : ce sont les trois voies (purgative, illuminative, unitive) de la mystique. Il est donc pat jeu., 04 juil. 2019 11:00:57 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12261 acta Lumières & ombres. Comment les Lumières font encore débat https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12263 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12263/salaun.jpg" width="100px" />Qu’est‑ce que les Lumières ? L’œuvre collective Enquête sur la construction des Lumières dirigée par Jean‑Pierre Schandeler et Franck Salaün, qui vient d’être publiée, souligne d’abord, comme il se doit en bonne philosophie, la nécessité de définir l’objet des Lumières et de préciser le lexique utilisé, pour être rigoureux et éviter tout équivoque : qu’est‑ce que les Lumières ? La complexité de la question est affrontée par F. Salaün, dans les Ouvertures de l’œuvre, de manière très analytique. La difficulté initiale — dit‑il — naît de l’impossibilité de définir le syntagme Lumières, ne pouvant en outre avoir recours aux termes étrangers, postérieurs et trop liés aux conditions spécifiques des pays où elles sont apparues. Le manque de consensus concerne aussi bien l’objet spécifique des Lumières, au point d’induire à supposer que le phénomène manquerait d’objet. C’est pourquoi avant de discuter sur les concepts‑définitions de Lumières, d’anti‑Lumières, d’idéologie des Lumières, de Lumières radicales et Lumières modérées, etc., il faudrait au moins trouver un accord préalable d’après F. Salaün, sur la périodisation, la géographie, les caractéristiques et les contenus doctrinaux. Dans cette démarche il est indispensable de ne pas perdre la référence à la réalité, car la construction de cet objet doit rester scientifique. Au‑delà de la légitimité et de l’opportunité des controverses, il faudrait enfin pouvoir arriver à une définition claire, même provisoire de l’objet des Lumières. Par rapport à la manière de percevoir le mouvement, F. Salaün esquisse trois positions : la première caractérisée par une adhésion inconditionnelle ; une deuxième qui exprime une critique radicale de la part des partisans des anti‑Lumières ; et une dernière qui, enfin, rejette le prétendu universalisme des Lumières, simple prétexte à la domination de l’Europe sur les pays colonisés. Face à ces lectures contradictoires, on se demande si l’on ne pourra jamais parvenir à une définition rigoureuse des Lumières. C’est là que la genèse du syntagme peut nous aider : d’origine théologique le terme lumière au singulier, indiquait initialement le Créateur. Puis il se laïcise et prend avec Descartes, au pluriel et sans majuscule, la signification, de « connaissances » ; c’est seulement à la moitié du XVIIIe siècle qu’on trouve le syntagme au pluriel avec une capitale. C’est donc à ce moment‑là qu’il faudrait fixer la naissance du mouvement, pour laquelle F. Salaün nous offre aussi une datation jeu., 04 juil. 2019 11:40:01 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12263 acta Les morts (& les vies) de l’auteur au prisme de la <em>queer temporality</em> https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12228 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12228/41MfvRcf1GL._SX298_BO1,204,203,200_.jpg" width="100px" />Prenant acte du fait qu’il existe au moins deux morts de l’auteur — l’une physique, lorsque la personne cesse de vivre ; l’autre métaphorique, propulsée par le célèbre article de Roland Barthes qui aura marqué l’histoire de la critique en France —, Jane Gallop livre en 2011 un court essai intitulé The Deaths of the Author. Reading and Writing in Time, dont la principale proposition tient précisément dans ce pluriel1.The attempt to connect the two deaths, to think the abstract theoretical death along with the real loss of the author, is the project of the present book. The title of this book, The Deaths of the Author, is meant to refer to both the literary theoretical concept and the real life drama, to make it impossible to think either separately, to insist we think them together2.C’est en fait l’attrait principal du livre, que de se restreindre à l’étude d’un syntagme en apparence aussi simple et familier que « la mort de l’auteur », pour chercher à en déplier les multiples facettes. Jane Gallop formule très simplement l’origine de son projet, qui consiste dans la « defamiliarization of the theoretical commonplace », et son objectif : « to bring into literary theory other seemingly more anecdotal meanings of the phrase3. » Les lignes qui suivent n’ont pas d’autre objectif que de présenter les résultats de l’entreprise et d’en discuter certains postulats, qui s’ancrent dans une manière assez singulière de faire de la théorie littéraire — méthode érigée par la chercheuse au rang de credo, qu’il s’agira donc notamment d’examiner.Défamiliarisation d’un sloganJane Gallop commence par remarquer que le syntagme « la mort de l’auteur » a agi à la manière d’un slogan dans le monde académique états-unien des années 1980, la plupart du temps comme un épouvantail désignant « a wide swath of French literary theory4 ». Sans surprise, les deux références mobilisées étaient alors presque toujours les mêmes : « La mort de l’auteur » de Roland Barthes (1968) et « Qu’est‑ce qu’un auteur ? » de Michel Foucault (1969). Gallop relève toutefois que Foucault ne parle qu’assez peu de la mort de l’auteur, sinon en la qualifiant de notion familière, sans faire référence au texte de Barthes : « Tout cela est connu ; et il y a beau temps que la critique et la philosophie ont pris acte de cette disparition ou de cette mort de l’auteur5. »La chercheuse se propose donc de relire Barthes selon la méthode qu’elle prône par ailleurs dans d’autres essais et qu’elle nomme sa « particular pr lun., 24 juin 2019 14:13:00 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12228 acta Même pas mort https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12231 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12231/9782021395044.jpg" width="100px" />Alors qu’elle se remémorait, lors d’une conférence à Cerisy en juillet 1971, l’époque où dominait le paradigme linguistique et où rien n’existait hors des mots — « Ceux qui s’aventuraient, comme je l’ai fait moi-même, à affirmer timidement qu’il y avait dans l’esprit de chacun de nous des représentations, des perceptions immédiates et globales, des sensations […], que quelque chose existe hors des mots, se faisaient aussitôt rabrouer » —, Nathalie Sarraute eut recours à l’analogie suivante : Je me suis ainsi trouvée dans la situation de cet homme qui tombé évanoui et percevant à travers le brouillard qui l’enveloppe que le médecin appelé à l’examiner déclare qu’il est mort, rassemble ses forces, ouvre un œil, balbutie : « Mais je ne suis pas mort » et se voit vertement remis à sa place — de mort — par sa femme qui lui dit : « Tais-toi donc. Le docteur le sait mieux que toi1. »Certes la réaction de l’épouse amuse par son respect aveugle de l’autorité médicale, mais la formule de l’infortuné époux, tout en ayant l’air d’un simple constat factuel, est en réalité tout aussi absurde : ouvrir un œil ou même parler auraient suffi à invalider le diagnostic du docteur. C’est l’acte d’énonciation en lui-même qui valait preuve de la (sur)vie. Et d’une certaine manière, « Je ne suis pas mort » n’a, sur un plan logique, pas beaucoup plus de sens que « Je suis mort », phrase indicible, parce qu’il s’agit d’une contradiction performative, autrement dit un énoncé annulé par son énonciation même. Il est vrai qu’à l’inverse « Je ne suis pas mort » est parfaitement dicible, et même de manière assez courante, mais en tant que constatif, la formule semble là encore s’annuler en ce qu’elle n’apporte rien de plus que ce qu’assure l’acte même de l’énoncer. L’une et l’autre n’ont en quelque sorte de valeur qu’à condition d’y postuler une figure — de supposer donc une litote (« Je ne suis pas mort » pour faire entendre « Je pète la forme, vous n’en avez pas fini avec moi… ») ou une hyperbole (comme dans L’Avare : « Je me meurs, je suis mort, je suis enterré »). C’est à cet énoncé, « Je suis mort », que Frédéric Weinmann consacre un essai en faisant le pari d’y trouver le noyau d’un corpus de trente textes, dûment répertoriés p. 135-138 par ordre chronologique (point essentiel, nous le verrons), et qu’il nomme « autothanographies », conférant ainsi une consistance théorique à un néologisme que d’autres avaient avancé avant lui, tels Louis Marin, Jacques Derrida, Max Véga-Ruter, Mich lun., 24 juin 2019 14:34:58 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12231 acta L’inversion de la question du VIH & la nécessité de la « contamination » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12232 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12232/Capture d’écran 2019-06-24 à 14.37.03.png" width="100px" />Lorsque David Caron écrit AIDS in French Culture. Social Ills, Literary Cures, il n’a pas encore contracté le VIH. Au moment où il publie The Nearness of Others. Searching for Tact and Contact in the Age of HIV, la maladie l’accompagne déjà depuis huit ans. À priori, cette information peut sembler anecdotique. Pourtant, il est indéniable que le 24 mai 2006 marque un tournant dans l’écriture de ce spécialiste de la littérature du sida. Dès la parution de son deuxième ouvrage (My Father & I. The Marais and the Queerness of Community) en 2009, on a affaire à un style beaucoup plus intime où les frontières entre récit autobiographique et essai théorique sont brouillées, le premier venant alimenter les réflexions du second, ce que suggère justement l’écart entre le titre « Mon père et moi » et le sous-titre « Le Marais et la queerité de la communauté ». S’il a souvent étudié l’œuvre autofictive d’Hervé Guibert, par exemple, c’est aujourd’hui en grande partie le partage de sa propre expérience du VIH qui nourrit ses réflexions. Bien que le fait de vivre avec ce virus ne soit plus synonyme d’une mort imminente comme ce put être le cas à une autre époque, il n’en demeure pas moins que ce nouveau rapport au corps, au monde et à sa propre finitude marque dès lors la subjectivité de l’auteur et, par conséquent, « contamine » son écriture, là où l’exploration de la notion de contact lui permet d’abolir les frontières : « Estomper les frontières entre le privé et le public, le mort et le vivant, toi et moi, est ce que je considère à la fois une façon urbaine de faire son deuil et un mode de partage — faire preuve de tact envers les morts1. » (2014, p. 66)Si son style d’écriture s’est libéré du carcan institutionnel à travers les années, ses sujets de recherche, eux, sont demeurés sensiblement les mêmes. Il suffit de s’attarder sur ses publications entre 2001 et 2014 pour remarquer une persistance des notions de langage, d’identité, de frontières, de corps et de communauté qui lui sont chères. Ceci dit, qu’il analyse des textes littéraires (sur l’homosexualité ou le sida) ou des souvenirs liés à sa propre expérience du VIH, D. Caron tente chaque fois d’explorer ce que les conceptions du VIH qui en émanent révèlent, en creux, de la société qui a produit ces rhétoriques ostracisantes — une inversion réflexive qui est bien de son temps.En effet, les réflexions sur l’hostilité à l’encontre des homosexuels nées dans les années 1990 ont changé la façon dont la question av lun., 24 juin 2019 14:49:02 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12232 acta Fin de nous. La terrible (im)puissance des dernières lettres https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12238 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12238/dernieres-lettres.jpg" width="100px" />« Mais je n’ai pas envie de vous écrire. J’ai envie de faire le mort. » Hervé Guibert à Sophie Calle1« J’ai plusieurs lettres d’avance et je pourrais même te faire croire, avec la complicité d’un ami, que je suis bien vivant alors que je suis mort depuis longtemps. »Hervé Guibert à Eugène Savitzkaya2Un de vos parents meurt brutalement, sans que vous ayez pu seulement vous faire à l’idée. Vous incombe la tâche lente et infinie de classer et trier ses papiers, de vider sa maison, de violer son intimité. Vous vous mettez alors à chercher, frénétiquement, désespérément, une dernière lettre, un mot plié dans un tiroir de secrétaire ou un livre, si vous êtes un peu mesquin, un testament caché dans un coffre ou une boîte à chaussures. Si le ou la disparu·e était écrivain ou artiste, et qu’il reste une œuvre désormais posthume, peut-être chercherez-vous des recommandations : une liste de consignes pour l’éditer ou la mettre en valeur, ou à l’inverse, une injonction à tout brûler (il y a fort à parier d’ailleurs que vous n’en ferez rien). S’il s’agit d’un suicide, vous chercherez le mot d’excuse, la lettre sur la cheminée, sur laquelle vous pourrez, sans fin, exercer votre analyse, la plus douloureuse des explications de texte qui soit. Pire : vous trouvez une correspondance à d’autres adressés, une lettre pour d’autres que vous, ou encore une lettre règlement de compte, comme celle qui s’échangent dans les films de Desplechin, une lettre d’insulte, une lettre testamentaire qui vous dépouille de tout. La lettre que vous auriez préféré ne jamais trouver, et tiens, même allez, vous allez la détruire, comme ça elle n’aura jamais été écrite et ne sera plus jamais la dernière.Pire encore : vous ne trouvez rien parce qu’il n’y a rien à trouver. Décidément on ne vous aura rien laissé. Alors il vous restera seulement celles que vous aviez déjà, pour jamais les dernières. Vous pouvez toujours rassembler toutes les lettres du défunt ou de la défunte sur lesquelles vous arrivez à remettre la main et en faire une collection qui constituera ses « dernières lettres », dernières reçues ou dernières tout court, mais jamais de dernière au singulier. Éventuellement vous pouvez décider de l’écrire vous-même — on n’est jamais mieux servi, etc. — soit en imaginant celle que vous auriez pu recevoir (et nous, lire), soit en écrivant vous-même une lettre au disparu, pour mettre un point disons définitif à l’échange. Ou l’art de choisir sa dernière lettre, comme celle, posthume, qu’Eugène  lun., 24 juin 2019 14:49:36 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12238 acta Le journal intime face au sida https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12239 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12239/0472109588.jpg" width="100px" />Dans son article intitulé « La mort de l’auteur », Barthes dénonçait le recours systématique à la biographie de l’écrivain en matière de critique littéraire et appelait à « désacraliser l’image de l’auteur », de manière à fonder toute interprétation sur le texte en lui-même : « Donner un Auteur à un texte, c’est imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier, c’est fermer l’écriture1. » L’absence de l’auteur, sa « mort », lui apparaissait comme une condition pour conférer au texte tout son potentiel créatif et interprétatif. Mais comment doit‑on lire un texte où la mort de l’auteur dépasse le stade métaphorique dont parlait Barthes ? Comment traite‑t‑on d’un texte où l’écrivain est en train de mourir au moment même où il écrit ? Par quelles représentations un auteur agonisant arrive‑t‑il à faire face non seulement à son corps déclinant, mais également à sa disparition programmée ? Plus particulièrement :comment un écrivain contaminé par le sida fait-il de sa dégradation corporelle progressive le cœur de son écriture ? Écrire, ce n’est pas lutter contre la maladie, ni dissiper la douleur. La littérature offre néanmoins une voie pour témoigner des bouleversements engendrés par le sida. Le petit essai de Ross Chambers, paru il y a vingt ans de cela, répond au besoin urgent de comprendre une forme d’écriture qui rend compte d’un moment crucial de l’histoire sociale, médicale et littéraire du xxe siècle. Facing itL’analyse de Chambers trouve appui sur les journaux intimes vidéos tels que Silverlake Life (1993) de Tom Joslin et La Pudeur ou l’Impudeur (1990‑1991) de Hervé Guibert, ainsi que l’autobiographie d’Eric Michaels intitulée Unbecoming (1990). Ces trois œuvres peuvent être apparentées au genre du journal. Lorsqu’il prend conscience de sa séropositivité et de sa mort prochaine, Tom Joslin décide de consigner son existence quotidienne sous forme vidéo. Lorsqu’il meurt, Joslin a tourné presque quarante heures de rushes. C’est son ami et ancien étudiant Peter Friedman qui dirige le montage du film Silverlake Life, témoignant des derniers mois de la vie de Joslin ainsi ceux de son amant, Mark Massi. Il en va de même avec La Pudeur ou l’Impudeur d’Hervé Guibert, film diffusé à titre posthume mettant en scène les derniers moments de son existence. Quant à Unbecoming d’Eric Michaels, anthropologue d’origine américaine ayant vécu en Australie où il menait des recherches sur l’influence de la télévision sur les sociétés des Aborigènes, lun., 24 juin 2019 14:50:02 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12239 acta Beauvoir : écriture mémoriale & naissance de l’autrice https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12223 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12223/Capture d’écran 2019-06-17 à 09.42.35.png" width="100px" />Alors que l’autobiographie de Sartre s’ouvre sur une évocation vague de son arrière-grand-père — quelque part en Alsace, autour de 1850 —, le cycle mémorial beauvoirien s’enracine avec précision dans la naissance de l’autrice : « Je suis née à 4 heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail1. » Le contraste entre les commencements, l’un qui exhibe le travail de l’écriture, l’autre qui au contraire « frappe par son évidence2 », pourrait rappeler une certaine idée du partage des tâches littéraires du couple : à Sartre la dialectique, ou les virtuosités de l’écriture du Moi ; à Beauvoir la chronologie et les fades illusions de la linéarité3.C’est ce type de lectures figées entourant Beauvoir que corrigent deux récents ouvrages collectifs : « Beauvoir en ses mémoires » (publié dans la revue Littérature) et Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (publié aux Presses Universitaires de Rennes, collection « Didact : Concours »). Jean-Louis Jeannelle, qui a dirigé les deux ouvrages, souligne les limites du « pacte autobiographique », et plus spécifiquement de son « critère d’identification de nature supposément poétique (à savoir l’identité stricte entre les trois instances énonciatives, auteur, narrateur et personnage principal), mais implicitement et stratégiquement éthique4 » : ce cadre théorique ne permettrait pas de saisir les enjeux propres aux Mémoires, la recherche d’une énonciation vraie, à la fois singulière et générale, individuelle mais ouvrant au collectif (social et historique). La définition logico-formelle de l’identité érige en effet une barrière entre ce qui est moi et non-moi, vrai et non-vrai ; elle isole, fige. Cette même monadologie amenait d’ailleurs Philipe Lejeune à voir dans l’expression « lecture de l’autre » un « pléonasme5 », comme s’il n’y avait pas, à même les distances, la possibilité d’une mise en commun, comme si la mobilité des identités et des formes de vie était chose impossible ou inavouable : « Cette “Simone” c’est moi-même6 », confesse au contraire une lectrice des Mémoires d’une jeune fille rangée.C’est un constat similaire, celui de la grande flexibilité des Mémoires, que suggère la diversité des analyses qui leur sont consacrées dans les collectifs à l’étude. Le premier, « Beauvoir en ses mémoires », est une interprétation collective de l’ensemble de l’édifice mémorial beauvoirien, lequel est saisi à travers une pluralité de discours int lun., 17 juin 2019 09:43:08 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12223 acta Transmission non‑dite rend filiation impossible https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12209 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/12209/pascale-roze--le-chasseur-zero.-filiations-impossibles---simona-jisa.jpg" width="100px" />L’ouvrage de Simona Jișa porte sur un roman de Pascale Roze : Le chasseur Zéro, paru en 1996 chez Albin Michel. S. Jișa aborde cette œuvre en entremêlant plusieurs perspectives annoncées au début de l’ouvrage : « nous appliquerons une grille d’interprétation qui emprunte ses instruments d’analyse à la critique thématique, psychologique, sociologique et à la mythocritique » (p. 6).Des mythesSur le plan mythocritique, S. Jisa fait des comparaisons entre chaque personnage et une figure mythique. Elle voit Bénédicte, la mère de Laura, comme une Perséphone (p. 32) et, suivant l’analyse de Solène Brunet, elle la compare également à Clytemnestre (p. 33). S. Jișa soutient aussi la lecture que Brunet fait du père et le voit comme un Agamemnon (p. 43). D’autre part, le beau‑père représente un Égisthe « qui tente de remplacer un Agamemnon » (46). Laura elle‑même est une Eurydice et son amant Bruno, un Orphée (60). L’amie de Laura, Nathalie, est décrite comme un « Hermès féminin » (p. 69). Enfin, Tsurukawa est Oreste (p. 77). Il n’est pas évident que toutes ces comparaisons éclairent l’analyse ; on ne voit pas bien en effet en quoi elles contribuent à une connaissance approfondie des personnages ou du récit. Récit de filiationSur le plan psychologique, S. Jișa emploie la conception de deuil élaborée par Freud. Selon elle, Bénédicte n’a pas dépassé la première étape de deuil : le choc. Elle diagnostique chez la mère une dépression pathologique. Elle suggère aussi que Laura est héritière des traces mnésiques conçues par Freud et développées dans Moïse et le monothéisme (p. 27). Quant au père, elle trouve que dans son uniforme, il représente « une instance du Surmoi qu’il est censé former dans le psychique de sa fille » (p. 42).S. Jișa reconnaît qu’on ne peut parler de « récit de filiation » sans évoquer Dominique Viart. Cependant, elle le fait très sommairement, en notant au passage que c’est à D. Viart qu’on doit ce terme. Il est dommage que la référence à D. Viart s'arrête là, car son analyse aurait profité d’une étude plus approfondie des caractéristiques de ce genre. Elle l’évoque rapidement une fois de plus à la page 54. Ces deux références viennent, par ailleurs, d’un seul article. À un moment, il faut aussi interroger la tendance d’avoir recours à ce terme chaque fois qu’il est question de famille. D. Viart a bien dirigé cette offensiveen élaborant ce qu’il considère être les caractéristiques du récit de filiation, notamment dans son article, « Nouveaux modèles d sam., 15 juin 2019 22:27:01 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=12209