Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Si grand est notre besoin des oiseaux & des poètes https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14579 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14579/Gouttefarde.jpg" width="100px" />La belle collection « Biophilia » des éditions José Corti fête ses 10 ans et publie pour l’occasion un de ces ouvrages qui s’ancre dans une actualité écologique et poétique sensible : Une pluie d’oiseaux de Marielle Macé. Cette collection « qui aime la vie » sous toutes ses formes — et le signe avec sa couverture vert chlorophylle et les dessins épurés d’animaux et de plantes de la main de Ianna Andréadis — a été conçue pour aborder la question du vivant, de la relation de l’homme à la nature par des « rêveries transdisciplinaires », en s’ouvrant à des écrivains, poètes, philosophes, zoologues, ethnologues, naturalistes, aussi bien des classiques du nature writing du début du xxe siècle que des auteurs contemporains. L’ouvrage de Marielle Macé est à l’image de cette collection : un inclassable manifeste d’écopoétique. Un peu comme l’autrice elle‑même, qu’on découvre à travers cet essai comme une montreuse d’oiseaux à la fois précise, érudite, portée et emportée par sa passion du vivant et des anecdotes « biophiles » (elle avait « un oncle qui pissait sur les lucioles pour les éteindre » [p. 161]). Marielle Macé est directrice d’études de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, spécialiste de littérature française et en particulier des liens entre la poésie et une anthropologie élargie aux choses, aux environnements, aux animaux, aux plantes. Cette pluie d’oiseaux prend pour ancrage, si l’on peut dire, l’oiseau, pour parcourir les espaces de l’écologie bien sûr, mais aussi de la sociologie, de la poésie et du langage lui‑même. Il pleut des oiseaux et des noms d’oiseaux, avec, toujours, l’assise solide et le dialogue riche de la pluralité des sources — avec une bibliographie impressionnante d’éclectisme —, et une dynamique de la pensée qui se déroule de façon bien plus libre que dans un essai tel qu’on l’attend. La pensée de M. Macé a été touchée, semble‑t‑il, par la magie du zoomorphisme, puisqu’elle bondit et rebondit, comme un volatile enthousiaste et jamais perdu, sur autant de thèmes qui ne peuvent se déployer que dans une lecture tout aussi vivante : la beauté, l’émerveillement poétique ou les conversations que nous entretenons depuis des siècles avec les oiseaux sans nous en rendre compte (sauf pendant les confinements). Dans nos vies, des merveilles D’un point de vue purement anatomique, l’oiseau est mirabilis à bien des égards : mirabilis visu (merveilleux à voir) et mirabilis auditu (merveilleux à écouter). Un animal volant, chantant, color sam., 09 juil. 2022 20:59:20 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14579 acta Le pilote se fait connaître dans la tempête https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14576 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14576/sarrasin_robichaud.jpg" width="100px" />Dans un contexte où il est nécessaire de publier fréquemment sous peine de faire naufrage — l’expression publish or perish gronde comme un orage lointain —, revues et ouvrages collectifs servent souvent de premier chantier à la monographie. Divining Nature n’y fait pas exception en rassemblant et en remaniant cinq brillantes contributions de l’autrice parues depuis 20101. Toutes abordent des questions qui, au cours du dix‑huitième siècle et avant Hegel, interrogent la notion même d’esthétique, qui se cherche, se développe, se clarifie. Ou encore : se devine. La réflexion esthétique et scientifique des Lumières ne serait pas apparue comme Minerve, toute revêtue de son armure, mais à la suite d’une sorte de tâtonnement enchanté guidé par une « curiosité » envoûtée pour l’observation d’une nature dont les dangers restent « loin de nous2 » (p. 21). Comment formuler exactement ce qui saisit Vernet, qui s’était fameusement attaché au mât d’un navire en plein orage marin pour étudier cette manifestation naturelle où « l’éclair s’allume, le tonnerre gronde, la tempête s’élève, les vaisseaux s’embrasent »; où l’on « entend le bruit des flots » et celui des « cris de ceux qui périssent » et, qu’enfin, semble réuni « tout ce qui lui plaît3 » ? Ou encore : qu’est‑ce que la « nature » ? À la suite de l’abbé Pluche, Tili Boon Cuillé avance que pour le dix‑huitième siècle français, elle est avant tout un « spectacle ». Qui plus est, cette nature observée — rien de moins que « tout l’univers4 » — connaît une fulgurante expansion. Une foule de nouveaux savoirs constitués sur des bases empiriques décrivent un monde en mouvement dont les frontières et la nomenclature, à peine esquissées, doivent aussitôt être repensées et élargies. Les arts, la religion et les sciences produisent des spectateurs curieux et investis qui consignent les merveilles de cette nature tempétueuse. L’étude ambitieuse de T. Boon Cuillé fait de cette activité variée son point focal (ou son point de fuite ?), proposant « d’interroger la réponse de naturalistes, philosophes, artistes, et compositeurs au spectacle de la nature5 » (p. 22). Elle soutient, contre la vieille hypothèse de l’école de Francfort (p. 6), que les vives émotions suscitées par l’activité « scientifique » de ses protagonistes, loin d’être battues en brèche par un froid rationalisme qui « désenchanterait » le monde, en sont le moteur même. D’après Diderot, la « divination » (p. 12), nécessaire à la formation d’une science empirique, es ven., 08 juil. 2022 11:47:57 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14576 acta Face à l’absence, l’art https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14582 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14582/Antilles.jpg" width="100px" />L’art comme un vecteur de connaissance de soi Samia Kassab‑Charfi est professeure de littératures française et francophones à l’Université de Tunis et spécialiste dans le domaine de la littérature antillaise. Elle a publié et coordonné des ouvrages sur Baudelaire1, Saint‑John Perse2, Édouard Glissant3 et Patrick Chamoiseau4. Dans son ouvrage Art et invention de soi aux Antilles publié aux éditions Honoré Champion5, Samia Kassab‑Charfi relève le défi de faire dialoguer l’œuvre de plusieurs grands écrivains et artistes antillais autour d’une problématique commune : l’art aux Antilles comme un vecteur et comme un lieu de « reconquête de soi » (p. 13). Rejoignant le poète Monchoachi, selon qui « l’absence d’art […] a longtemps caractérisé la société martiniquaise » (p. 15), S. Kassab‑Charfi pose l’hypothèse que « ni la pensée ni la construction de soi [aux Antilles] ne sont concevables sans l’intervention de ce corps manquant de l’art, auquel il faut pourvoir en lui offrant toutes les possibilités d’incarnation » (p. 15). L’idée d’une littérature antillaise contribuant à « faire advenir à elles‑mêmes6 » les sociétés créoles n’est pas nouvelle. Les prises de position identitaires étaient déjà présentes chez les auteurs de la Négritude et de l’Antillanité. De même, pour les auteurs de l’Éloge de la Créolité, la littérature est un « vecteur esthétique majeur de la connaissance de [soi] et du monde7 ». Ce qui singularise les sociétés créoles antillaises, et par corollaire leur art, c’est qu’elles « sont nées de strates successives d’assujettissement et de domination8 », ou pour reprendre les mots de Patrick Chamoiseau, elles sont nées d’un « crime fondateur9 » : la traite transatlantique et l’esclavage. Aussi peut‑on convenir avec Françoise Simasotchi‑Bronès que la littérature des Antilles est « une littérature sous le poids de l’histoire10 ». La thèse qui sous‑tend l’argumentation d’Art et invention de soi aux Antilles va dans ce sens : il y aurait une absence fondatrice chez les Antillais, une absence qui touche à plusieurs aspects de l’existence (l’origine, la parole, le nom, la filiation) et qui engendrerait, pour reprendre les mots de S. Kassab‑Charfi, une « identité négative » (p. 265). Art et invention de soi aux Antilles explore différentes manifestations — notamment littéraires — de l’art antillais afin de déceler comment s’exprime ce manque dans chacune des œuvres étudiées et comment celles‑ci contribuent à la (re)construction de l’identité de ceux qui dim., 10 juil. 2022 12:30:50 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14582 acta Paul‑Louis Courier ou l’antonomase du pamphlet 1814‑1849 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14585 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14585/book-08535687.jpg" width="100px" />Sous Buonaparte, une massue de fer était sans cesse levée. Tout se taisait, parce que tout tremblait. Benjamin Constant Laetitia Saintes publie ici, dans la collection « Romantisme et modernités » des éditions Honoré Champion, une somme issue de sa thèse de doctorat : Une manière de dire « je » : paroles pamphlétaires dans le premier xixe siècle (1814‑1848). Plaçant son objet de recherche — « écrit plein de poison », selon un lieu commun négatif difficilement détachable — entre la variété basse que constitue le libelle injurieux ou diffamatoire, et la variété haute de la satire qui a acquis ses lettres de noblesse en littérature, l’auteur définit le pamphlet — dont elle développe, en lexicologue, le paradigme morphologique à l’époque : « pamphlétier », « pamphlétiste » pour celui qui le fait ou « pamphlétarisme » pour la manie d’en composer — de la façon suivante : Nous entendons par « pamphlet » un écrit polémique de format court et publié séparément, dans lequel l’énonciateur marque fortement sa présence, l’image de lui‑même élaboré dans l’espace du texte servant à justifier sa prise de parole en lui conférant crédit et autorité. (p. 11) D’un point de vue scientifique, le but de Laetitia Saintes est d’étudier le pamphlet avant son âge d’or qui s’étend de 1841 à 1849, ce qui lui permet de se distinguer de l’approche que Marc Angenot1 adopte quant à cette forme, ainsi que de celle de Cédric Passart2. Pour mener à bien son enquête, l’auteur s’appuie à la fois sur les « grands » écrivains que sont Chateaubriand, Madame de Staël ou encore Benjamin Constant, mais également sur les minores que sont Paul‑Louis Courier ou encore Claude Tillier. Dans cette perspective, elle accorde une place particulière à Paul‑Louis Courier, seul écrivain mineur du deuxième groupe à avoir été publié dans la bibliothèque de la Pléiade dès 19403 et qui fut considéré, en son temps, ainsi qu’en attestent Larousse et Littré, comme la référence majeure de l’écriture pamphlétaire. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’intituler ce compte rendu « Paul‑Louis Courier ou l’antonomase du pamphlet 1814‑1849 », en convoquant la figure de style qu’est l’antonomase — avec une certaine entorse à la règle — pour montrer la façon dont le nom propre de Paul‑Louis Courier fonctionne de concert avec le nom commun de la forme du pamphlet. Paul‑Louis Courier est au pamphlet ce que La Fontaine est à la fable et La Rochefoucauld à la maxime. L’intérêt fondamental du chercheur portant sur l’auc dim., 10 juil. 2022 12:34:04 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14585 acta Pour une nouvelle poétique des « contes et discours bigarrés » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14570 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14570/Kièslarge_cover.jpg" width="100px" />« Contes et discours bigarrés » : si cette étiquette de l’histoire littéraire est aujourd’hui reconnue par la majorité1 de la critique seiziémiste pour qualifier les recueils facétieux de la production fin‑de‑siècle, accréditée et légitimée par la parution des actes de colloque Contes et discours bigarrés organisé en 2010 et publiés en 20112, l’histoire de l’appellatif ne va pas pourtant sans paradoxes, tensions et problématiques. Tout d’abord, le syntagme qui fait aujourd’hui office de genre est emprunté à Antoine du Breuil qui a qualifié ainsi Les Neuf Matinées et Les Apresdisnée de Cholières qu’il avait éditées en 1610. Au départ, l’expression était donc circonscrite aux recueils d’un seul auteur. L’élection générique vient en fait de la critique : la formation d’un paradigme était déjà supposé dans la Bibliothèque française de Charles Sorel qui mettait dans le « même panier » Du Fail et son recueil de maturité Contes et discours d’Eutrapel, Bouchet et ses Serées, et Cholières avec ses Matinées et Apresdisnées ; la critique a alors répondu aux vœux du romancier du xviie siècle et, par association et contamination, a utilisé la caractérisation de du Breuil pour la production des années 1580 de ces trois auteurs : André Tournon parle de « devis bigarrés » et G.‑A. Pérouse opte pour sa part pour « discours bigarrés3 ». Si cette classification est commode pour les bibliographes ou les critiques littéraires, en ce qu’elle permet de catégoriser des ensembles, elle n’en est pas moins oxymorique : parler de paradigme (unicité, similarité, rapprochement) bigarré (multiple, divers), c’est tenter d’unifier le divers, ou de classer l’inclassable. Lecture & relecture de l’histoire littéraire Ce schématisme n’est toutefois pas sans valeur heuristique pour la critique littéraire, et l’ouvrage de Nicolas Kiès s’inscrit dans cette pensée générique des discours bigarrés qui est une hypothèse commode de travail afin d’élucider le fonctionnement de ces textes, d’interroger leurs relations réciproques, ainsi que les liens d’imitation et de différenciation qu’ils partagent entre eux grâce à leur « air de famille » (p. 13). L’« enquête » menée par le critique, d’abord dans le cadre d’une thèse de doctorat dont le présent livre est issu4, est tout à fait remarquable, dans la mesure où le rapprochement de ces recueils ne se fait pas au détriment de leurs singularités internes qu’il rappelle et souligne constamment au sein de son ouvrage : dès l’introduction, par exemple, les a dim., 03 juil. 2022 17:56:46 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14570 acta Oton de Grandson, chevalier de hault prix et gentil cueur https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14563 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14563/othon.png" width="100px" />Saluons pour commencer l’ampleur de la palette pédagogique et savante d’Alain Corbellari, qui se révèle en homme des grands écarts. Il publie en effet au même moment deux ouvrages qui paraissent aux antipodes l’un de l’autre : une Petite histoire de la littérature médiévale à la manière de Pierre Desproges1, que d’aucuns regarderont comme la récréation du médiéviste, et ce nouvel opus qui se propose de « résumer et de synthétiser tout ce que l’on sait aujourd’hui sur Oton III de Grandson ». Un point rassemble pourtant les deux volumes : le lecteur retrouvera dans le second, par touches délicates, notamment dans les notes de bas de page, l’alacrité de ton et la malice discrète d’Alain Corbellari, dont l’enthousiasme pour son poète de prédilection apporte ce qu’il faut de sel à une étude qui demeure fidèle aux canons académiques. Il s’agit du dernier volume en date de la monumentale collection de l’« Histoire littéraire de la France » fondée par les Bénédictins de Saint‑Maur en 1733. Oton de Grandson2, que l’on regarde traditionnellement comme le premier poète suisse romand (A. Corbellari démontre largement l’anachronisme de cette captation helvétique3) et le plus illustre représentant des chevaliers‑poètes du xive siècle, né vers 1340 et mort en 1397, souffrit longtemps de mésestime, au profit de contemporains mieux connus tels Eustache Deschamps (avec lequel Grandson était ami), Alain Chartier, Charles d’Orléans, Christine de Pizan ou Geoffrey Chaucer qu’il fréquenta sans doute en Angleterre. Arthur Piaget le tira de l’oubli en 1941 seulement4, rapidement suivi par les travaux enthousiastes de l’écrivain suisse Charles‑Albert Cingria (1883‑1954)5. Depuis, les études abondent, et l’ouvrage d’A. Corbellari vient en offrir une heureuse synthèse. Précisons qu’il est lui‑même un artisan de cette redécouverte et un éminent spécialiste de l’auteur, auquel il a déjà consacré de nombreux travaux6 ainsi qu’une édition bilingue d’un choix d’œuvres7 représentant la moitié environ de la production de Grandson. Comme il se doit, le volume s’achève par une série d’annexes fort utiles : une généalogie simplifiée des Grandson (d’autant plus importante qu’Oton III a longtemps été confondu avec son arrière‑grand‑oncle, Othon Ier, dont on peut admirer le gisant à la cathédrale de Lausanne), un tableau des rimes les plus fréquentes dans les poèmes d’Oton, un plan du Livre Messire Ode, le plus célèbre recueil du poète, une bibliographie exhaustive des travaux portant sur Oton  ven., 01 juil. 2022 18:46:41 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14563 acta Penser la télévision https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14559 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14559/dispositif television.jpg" width="100px" />Aimons l’image que jamais nous ne verrons deux fois1 André Bazin Immédiatement après La télévision selon Hitchcock paru aux Presses universitaires de Rennes, Gilles Delavaud a publié fin 2021 Le dispositif télévision. Aux sources de la création télévisuelle chez L’Harmattan. Cet ouvrage considère plus largement la production télévisuelle française et américaine des origines (1935 à 1955), c’est‑à‑dire jusqu’au jour où, justement, Hitchcock poussa la porte de CBS pour faire de la télévision. Une période qui court ainsi des prémices de la télévision électronique2 à son expansion exponentielle dans le monde industrialisé3. Mais plutôt que d’histoire, il s’agit avant tout de comprendre la télévision à partir d’elle‑même. En ses deux premiers tiers, Le dispositif télévision décrit le cheminement des pionniers de la télévision et des premiers commentateurs, tous avides de cerner les possibilités du nouveau médium et d’en appréhender le langage. Ce recensement habilement tissé, où chaque fil est lié à celui qui lui donnera du sens, fait la qualité d’un ouvrage où se condense la pensée tandis que se tricote l’histoire. Nous sommes aux origines, là où la moindre trouvaille est une découverte et la première initiative une originalité. Et c’est passionnant. Il va sans dire qu’immédiatement, le direct, l’esprit du direct4, fait l’unanimité. C’est la plus évidente spécificité du médium, l’effet sur lequel il se fonde. À l’époque, on est également convaincu que la télévision ne souffrira pas longtemps de son image trop petite et imprécise mais que le gros plan et le plan rapproché qui sont, pour cette raison, ce qu’elle fait de mieux, resteront ses atouts. On s’interroge aussi beaucoup sur ses origines. De qui la télévision tient‑elle ses autres qualités (ou défauts) ? À qui ressemble‑t‑elle le plus, au Téléphone, à la Radio, au Cinéma ou au Théâtre ? Une multiparentalité assumée Ces questions sont l’objet du premier chapitre du Dispositif télévision, au titre délibérément antonionien : Identification d’un média – Premières approches critiques (1935‑1950). Que le Téléphone fasse figure de grand‑père, aussi logique cela soit‑il au regard de la généalogie, reste cependant du domaine de la science‑fiction de la fin du xixe siècle, des dessins d’Albert Robida5 ou des écrits posthumes de Jules Verne6. L’interactivité téléphonique dut patienter un bon siècle pour exaucer ces sympathiques visionnaires. Est‑ce alors la Radio, la mère légitime, comme beaucoup s’accordent à le pe ven., 01 juil. 2022 11:57:50 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14559 acta Que lisent les enfants au XVIIIe siècle ? https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14561 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14561/tellier.png" width="100px" />L’ouvrage d’Emmanuelle Chapron s’ouvre et se referme sur un livre, Robinson Crusoé, emblème à la fois de ce que sont et de ce que ne sont pas les livres « pour enfants » au xviiie siècle. Son destin exceptionnel est révélateur des interrogations qui traversent le siècle sur la valeur et les dangers de la fiction, sur l’adaptation littéraire et matérielle des textes pour les enfants, sur les vertus éducatives de la littérature, tant pour enseigner la morale que les langues étrangères. Mais analyser l’émergence d’une littérature pour la jeunesse au seul prisme de ce succès risquerait de fausser notre appréhension de ce qui est réellement donné à lire aux enfants au xviiie siècle : Robinson est le bel arbre qui cache la forêt. C’est ce que s’attache à démontrer l’ouvrage d’Emmanuelle Chapron, qui constitue une véritable somme, au carrefour de l’histoire du livre, de l’éducation, de la vie privée, de l’économie, de la littérature et de la condition d’auteur ou d’autrice. L’originalité principale de l’ouvrage, qui porte sur l’objet livre, est de l’analyser au regard de ses usages et pratiques réels. Ce n’est pas seulement l’émergence d’un secteur éditorial spécifique, nettement distinct de la littérature générale, que l’autrice cherche à ressaisir : ce sont bien plutôt les pratiques de lecture effectives des jeunes qui lui permettent de réfléchir ensuite à l’adaptation progressive des supports. Plus que du livre, c’est ainsi de la bibliothèque pour enfants qu’il est question : que trouve‑t‑on dans les poches, sur la table de travail ou sur les rayonnages des enfants et de leurs écoles ? Quels sont les livres qu’on leur prescrit, qu’ils aient ou non été écrits, qu’ils aient ou non été édités pour eux ? Quels sont ceux qu’ils viennent emprunter sur les rayonnages de leurs parents ? Quels sont ceux, en retour, que leurs parents leur dérobent ? Pour nourrir son enquête, l’autrice s’appuie sur des sources diverses : journaux et livres de comptes de particuliers ou d’établissements, correspondances, comptes rendus de procès mentionnant des saisies de livres, programmes et affiches d’établissements, liste des livres de prix, cahiers, catalogues et prospectus de libraires. Ces documents permettent de repérer les ouvrages écrits, édités ou achetés pour des enfants, ce qui permet de constituer la bibliographie des ouvrages lus par des enfants, à des titres divers : classiques étudiés à l’école, manuels édités pour l’enseignement de la grammaire ou de l’histoire, ouvrages ven., 01 juil. 2022 11:59:20 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14561 acta « Le rire, quelle puissance ! » Heurs & malheurs de la satire https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14543 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14543/Saintes.jpg" width="100px" />On connaît le mot de Victor Hugo : « Le rire, quelle puissance ! »1, mais en fait-on encore usage ? Dans un contexte où, comme le remarquent avec justesse Cédric Passard et Denis Ramond en préambule, l’espace de la satire semble se réduire à peau de chagrin, au gré d’une « judiciarisation croissante des rapports sociaux et de "sensibilités" de plus en plus chatouilleuses à l’égard des représentations jugées offensantes ou porteuses de stéréotypes » (p. 19), il faut décidément saluer la parution d’un ouvrage tel que De quoi se moque‑t‑on ? Satire et liberté d’expression. Résolument pluridisciplinaire, cet ouvrage collectif mobilise historiens, philosophes, juristes, politistes, sociologues, spécialistes des études culturelles et linguistes afin d’explorer la pratique satirique, les contraintes (juridiques, sociales, politiques, éthiques) qui la régissent et les conditions de son exercice. Il s’agit d’interroger, à l’aide d’un appareil méthodologique riche et varié, les pratiques satiriques en France (mais aussi, dans une moindre mesure, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et en Autriche) depuis le xixe siècle — moment de « l’invention du médiatique », selon la formule de Dominique Kalifa — jusqu’à nos jours. Si l’actualité éditoriale regorge de publications portant sur le rire et l’humour, De quoi se moque‑t‑on ? entend interroger la satire dans sa spécificité. L’humour n’est en effet pour ce genre qu’un moyen pour parvenir à une fin résolument morale et/ou politique — la satire, mue par une ambition performative, étant un acte de dénonciation mobilisant tour à tour la fantaisie, le grotesque et la démesure (p. 22). L’ouvrage, qui délaisse le thème de la satire, déjà abondamment commenté par les historiens de la littérature, au profit de sa dimension éthique et politique, envisage la satire comme un genre « évolutif dans ses contenus, ses formes et ses supports » (Ibid.). Cela posé, les nombreuses contributions contenues dans ce volume entendent étudier la façon dont les normes esthétiques et les différents types de contraintes (juridiques, esthétiques, sociales, politiques, morales) régissent l’espace de la satire, déterminant à la fois les formes qu’elle peut revêtir, les stratégies qu’elle mobilise, les réceptions et les usages auxquels elle donne lieu non sans susciter tensions, polémiques et tentatives variées de subversion. Éclairages juridiques C’est sans nul doute dans les contributions consacrées aux contraintes juridiques régissant l’exercice de lun., 27 juin 2022 09:26:38 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14543 acta Le sujet francophone https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14540 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14540/Unknown.jpg" width="100px" />Ce volume collectif, dirigé par Buata B. Malela, Maître de conférences à l’Université de Mayotte (France), et Hans Färnlöf, Maître de conférences à l’Université de Stockholm (Suède), tente d’explorer la notion du sujet dans les œuvres de la littérature francophone et française contemporaine. Prenant en considération l’identité philosophique et politique du sujet, et en s’offrant comme fondement théorique et méthodologique de leurs études l’essai inaugural du volume écrit par Lambros Couloubaritsis, les contributrices et contributeurs de cet ouvrage en examinent plusieurs aspects. À cet égard, ils insistent sur la multiformité des positions du sujet, parmi lesquelles la subjectivité et ses relations avec l’Autre, la liberté, le devenir historique, le dynamisme de l’actualité, ainsi que les liens qui s’instaurent entre les productions littéraires francophones et françaises. La structure de l’ouvrage, dense et solide, s’articule en cinq parties. Chacune d’elles est titrée et correspond à une étape évolutive de représentation du sujet. Cette présence systématique des questionnements du sujet philosophique prédispose le lecteur à l’exploration successive d’une nouvelle optique des sujets « apparents » (p. 9). La première partie du volume s’intitule « Positionnement » et contient l’essai de Lambros Couloubaritsis. La deuxième partie établit des perspectives des « Transpositions » du sujet, offertes respectivement par les études de Hans Färnlöf, de Nao Sasaki et de Simona Jişa. La troisième partie propose une réflexion sur les « Positions » du sujet à travers la contribution de Buata B. Malela, coécrite avec Michaël Vauthier, ainsi que les études de Cynthia Volanosy Parfait et Florence Lhote. Suit la quatrième partie, où l’enquête se poursuit par l’essai de Patrice Forget qui constitue le « Repositionnement » de la question du sujet. La cinquième et dernière partie du volume contient la « Postposition » du sujet, écrite par Paul Aron. Le corps de l’ouvrage s’achève sur une bibliographie riche et exhaustive qui rassemble par ordre alphabétique « tous les ouvrages sur lesquels s’appuient les contributions au collectif » (p. 229), outre les remerciements d’usage. Dans l’introduction, les deux directeurs présentent de manière touffue mais très complète les défis, les objectifs, le fondement méthodologique du volume, ainsi que sa structure. À cet égard, ils soulignent la dominance du sujet comme facteur majeur de plusieurs disciplines, parmi lesquelles la littérature lun., 27 juin 2022 09:21:34 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14540 acta La bibliophilie comme passion & la muséographie comme vocation https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14541 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14541/9782355481581-475x500-1.jpg" width="100px" />Voilà bien un ouvrage précieux, célébrant un beau champ de recherche inauguré dans les années 1980 par l’attachante figure de Luce Abélès. Les rapports entre l’art et la littérature au xixe siècle parcourent en effet tous les domaines d’un minutieux travail de découverte et de classement : lien de l’écriture aux expositions, rôle entraînant de la critique d’art dans l’innovation technique, influence de la bohème sur les visions du monde (cabaret), de la vie (affiche), de la société (satire) ou du moi (luxe), avis des revues littéraires ou artistiques sur l’édition, essor du livre illustré sous toutes ses formes… Ce sont quarante années de carrière, et une vie passée au service des bibliothèques, qui se trouvent donc ici rassemblées, le volume que nous tenons entre nos mains recueillant des communications ou des articles qui furent proposés lors d’expositions ou de colloques — certains textes cachés dans d’anciennes revues ou d’anciens catalogues n’étant par ailleurs plus accessibles. Le travail critique est en tout cas digne d’éloges et s’incarne là dans les choix concertés d’une iconographie riche de plus de 270 images, liées à la bibliophilie, et reproduites en couleur au centre du livre. En un louable effort pour donner une vraie cohérence à une recherche plurivoque et faire surtout du présent recueil un manuel très pratique, Hélène Védrine a choisi de classer les textes selon un ordre à la fois thématique et chronologique : musée et littérature, bohème et fantaisie, revues littéraires et artistiques, livres illustrés. Mais demeure partout explicite la propre démarche de Luce Abélès, croisant les méthodes (sans jamais isoler une œuvre de ses conditions matérielles de production, de la politique de son tirage, de ses modes de diffusion ou de ses techniques de copie), considérant des ensembles (sans jamais séparer les acteurs — écrivains, illustrateurs, éditeurs, typographes, imprimeurs, graveurs, libraires — de leurs sociabilités — expositions, spectacles, galeries, cafés, salons, rues) et reliant les univers (sans jamais couper le livre de luxe de ses éditions populaires). Apparaît en somme une méthode de travail non seulement fondée sur la collection et la comparaison des textes mais encore enracinée dans l’association et la fréquentation des images, avec un notable penchant pour la reconstitution génétique (si ces deux auteurs se sont rencontrés à l’occasion de tel salon, ils ont pu élire telle technique de composition pour développer ensuite leurs tr lun., 27 juin 2022 09:22:56 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14541 acta Baudelaire : beaux derniers lambeaux https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14545 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14545/Theriault.png" width="100px" />Si l’on en juge par son titre, l’ouvrage que vient de faire paraître Richard Sieburth n’annonce apparemment rien de spécial aux lecteurs francophones, qui songeront peut‑être : voilà une (simple) sélection de fragments tirés de l’œuvre tardive de Baudelaire, traduits et commentés en anglais. Ces mêmes lecteurs seront tentés de passer leur chemin, avec le sentiment (d’ailleurs parfaitement justifié) qu’ils peuvent quant à eux compter depuis plusieurs années sur d’excellentes éditions critiques du Spleen de Paris, de Fusées, de Mon cœur mis à nu et de La Belgique déshabillée1. Ce serait toutefois dommage, car, à l’examen, la traduction et la présentation de ces « late fragments » recèlent des trésors d’érudition et d’observation de nature à intéresser, au‑delà du public lettré de langue anglaise auquel ils se destinent en priorité, tous les lecteurs de Baudelaire. On n’exagérerait pas en disant que l’ouvrage se recommande plus largement encore à tous ceux qui s’intéressent à la modernité, tant les motifs qu’il file à ce sujet — à commencer par les motifs, contenus et un peu cachés dans la sobriété du titre, de l’écriture fragmentaire et de la « lateness2 » — sont nombreux et suggestifs. R. Sieburth y reprend l’approche éditoriale qui a fait son renom de traducteur et qu’il a pu éprouver au fil des années sur un vaste corpus d’auteurs français et allemands (de Louise Labé et Maurice Scève à Henri Michaux et Michel Leiris, en passant par Hölderlin, Nerval, Benjamin…). Il décrit cette approche comme la combinaison d’un « art of the introductory essay with the crafts of philology and translation » (p. VII). Son commentaire, qui se déploie d’entrée de jeu dans le cadre de l’introduction générale d’une trentaine de pages, fait fond sur la biographie baudelairienne tout en intégrant des considérations d’ordre à la fois littéraire, linguistique et philosophique. Beaucoup de ces considérations, portant l’empreinte d’une longue fréquentation avec Benjamin, Blanchot et Barthes, en particulier, mettent en valeur l’« écriture » (comme on aimait à dire naguère), mais une écriture délestée de sa charge excessivement spéculative et comme décantée par l’expérience, rendue à ses enjeux les plus pertinents. Le commentaire procède aussi à de réguliers changements de plan ; il alterne détails parlants (et volontiers piquants) et synthèses à caractère historique ou conceptuelle. On soulignera à cet effet la rigueur avec laquelle sont déclinées les articulations maîtresses, souven lun., 27 juin 2022 09:27:49 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14545 acta Les Illuminations « dans l’affection et le bruit neufs » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14525 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14525/rimbaud.png" width="100px" />On a pu considérer que Les Illuminations1 avaient été interprétées « à tous les airs2 ». Parmi les plus commentés de la littérature française, le recueil n’a pas moins été relégué au second plan depuis près de vingt ans. Si la lassitude de « Départ » titre le dossier, c’est la fin du poème qui en insuffle l’esprit : « Départ dans l’affection et le bruit neufs3 ! » Adrien Cavallaro prolonge son travail sur la réception rimbaldienne avec ce dossier. Après Rimbaud et le rimbaldisme (2019) et un Dictionnaire Rimbaud (2021), un nouveau départ est donné à la critique du recueil, souffrant d’une impression de surcharge. Le dossier ne propose pas un panorama critique des poèmes, travail que la somme de Pierre Brunel et le site d’Alain Bardel avait entrepris et continue de mener, respectivement4. L’objectif est de prendre du champ — après vingt années de jachère — vis‑à‑vis des approches théoriques du recueil. Les articles sont répartis en trois groupes : « le monde, le sujet, la pensée » (p. 10) — autant de « nœuds gordiens » (p. 10) dont les contributeurs montrent (le plus souvent avec acuité) la complexité, ou se proposent (plus rarement) de trancher. Le monde Dans « Représenter l’irreprésentable », Olivier Bivort situe les poèmes de Rimbaud sur une échelle mimétique. Caractérisés par un souci du réel, les premiers poèmes (cf. « Le Bateau ivre ») y sont organisés par la vue. Ils laissent place à une poétique du sensible (cf. « Mystique ») dans laquelle le poète représente, non le perçu comme tel mais sa perception. Une troisième catégorie, illustrée par « Barbare », relève une « mimésis de l’irréel », « où le réel n’appartient plus au monde sensible, et où le sujet se pose en spectateur extasié de sa propre création » (p. 18). Virginie Yvernault montre l’étendue du « spectaculaire » dans le recueil. Elle dépasse une conception restrictive de la notion pour élargir l’analyse à d’autres poèmes que « Parade », « Fête d’hiver », « Scènes », « Bottom » ou « Fairy » dont les références au théâtre ont été soulignées. Passer d’une poétique à une esthétique du spectaculaire ne signifie pas ignorer l’ancrage historique des poèmes ; Yvernault propose de lier spectacle et vision : En un sens, le projet rimbaldien mûrit les mêmes desseins que les industries du spectacle, en plein essor depuis le décret de libéralisation de janvier 1864, qui s’évertuent à reculer les bornes du visible aussi loin — qu’il soit possible, afin de faire naître les sensations les plus vives chez u lun., 13 juin 2022 17:15:44 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14525 acta Cartographier l’archive saussurienne https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14532 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14532/montety_depecker.jpg" width="100px" />Quoique l’œuvre de Ferdinand de Saussure (1857‑1913) constitue une référence scientifique omniprésente, plus d’un siècle après la mort du linguiste suisse, elle reste inégalement explorée. Elle se révèle toujours un objet d’étude extrêmement stimulant, des mystères du Cours de linguistique générale à ceux des « anagrammes » : en attestent, pour la seule décennie passée, de nombreux ouvrages et articles et la continuation de la publication annuelle des Cahiers Ferdinand de Saussure. L’ouvrage publié par Loïc Depecker, professeur et directeur de recherches en sciences du langage à l’Université Sorbonne Nouvelle, présente l’ambition de rentrer dans la pensée de Saussure sans ou malgré la part des synthèses et ajouts qui caractérisent le célèbre Cours, en s’inscrivant dans une démarche généalogique pour contribuer à compléter et affiner notre compréhension de la réflexion saussurienne, fondatrice tant pour la linguistique moderne que pour les sciences humaines s’étant réclamées de son héritage théorique. Ce livre relativement bref propose une étude de la pensée saussurienne nourrie par un corpus d’archives manuscrites que l’auteur confronte à l’œuvre publiée, notamment aux reconstructions du Cours tel qu’il a été établi en 1916 sur la base de notes collectées après la mort de Saussure avec beaucoup de soin, mais non sans d’inévitables imprécisions, par Charles Bally et Albert Sechehaye, deux disciples de Saussure qui n’avaient pas assisté aux cours de linguistique générale donnés à l’Université de Genève entre 1907 et 1911. Loïc Depecker reprend ce faisant la thèse qu’il avait développée en 2009 avec Comprendre Saussure. D’après les manuscrits et dans un numéro de la revue Langages qui leur était dédié en 20121 : c’est un autre Saussure que ces archives donneraient à lire. En quoi les mots et le déroulement logique choisis par le Saussure des manuscrits retrouvés diffèrent‑ils de ceux de l’enseignant brillant dont les disciples fidèles avaient tenté au lendemain de sa mort de reproduire ou traduire la réflexion pour mieux la préserver de l’oubli auquel sa diffusion exclusivement orale semblait la promettre ? Que disent ces archives du développement de la pensée saussurienne, des concepts et notions mêmes au cœur de cette œuvre ? En spécialiste de terminologie, Loïc Depecker est attentif aux nuances de vocabulaire que donne à voir cet examen comparé et propose quelques pistes d’interprétation des divergences entre les manuscrits et l’œuvre posthume. Langue lun., 20 juin 2022 09:20:04 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14532 acta Les Compagnons de Jéhu : un roman matriciel https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14535 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14535/angard_dumas.jpg" width="100px" />Un an après la parution des Quarante‑Cinq d’Alexandre Dumas dans la même édition1, c’est au tour du roman Les Compagnons de Jéhu (noté désormais CDJ) d’entrer dans la ronde des livres de poche. Peu connu du grand public, mais apprécié des spécialistes, ce long roman se (re)lit avec plaisir grâce à Anne‑Marie Callet‑Bianco qui parvient non seulement à rendre un bel hommage à l’écrivain prolifique (et peut‑être mal aimé encore), mais aussi à contenter amateurs et scoliastes. Les lecteurs trouveront, en fin de volume, un apparat critique riche, qui replace avec efficacité les événements dans leur contexte historique et sociologique. Écrit en 1857, le roman doit beaucoup à l’ami de toujours, Charles Nodier. Mais c’est aussi sous les injonctions de son fils que Dumas père va se mettre à écrire cette histoire d’à peine neuf mois : du 9 octobre 1799 au 14 juin 1800, en un volume de plus de 850 pages de notre édition. Pour les curieux, la diégèse les invite au temps des Compagnons de Jéhu (les Chouans ou « chats‑huants » de l’ouest), ces troupes vives et armées, composées de jeunes nobles, aux manières délicates, qui détournent les fonds des diligences (relisons l’attaque de Genève où le savoir‑être des rebelles est à son apogée) ayant le malheur de tomber sous leurs griffes et se faisant ainsi dépouiller de leurs biens au profit des insurgés royalistes en Vendée et en Bretagne – l’on reconnaît ici le goût du romancier pour ce type d’aventures, puisqu’il est l’auteur du très peu connu Robin Hood ou Le Prince des voleurs (1872‑1873). Historiquement, notre roman retrace à la fois le retour de Bonaparte d’Égypte, accompagné de son officier et ami Roland de Montrevel, et le futur coup d’État (9 novembre), rendu possible grâce à Talleyrand et les tractations d’alliance avec l’Angleterre – qui s’avéreront impossibles. On entre ensuite dans les méandres du roman d’amour. Dumas fait de la sœur de Roland, la belle Amélie, une figure de proue de cette fiction. En effet, elle est la maîtresse du chef des Compagnons de Jéhu, le baron Charles de Sainte‑Hermine (p. 158) surnommé aussi « Morgan », alors qu’elle semble promise à John Tanlay, envoyé spécial auprès du roi Georges d’Angleterre et laissé pour mort, un poignard dans le corps. Entretemps, Bonaparte confie à ce même Roland la mission de traquer les Compagnons : il y parvient en capturant trois survivants d’une terrible fusillade. Mais par loyauté Morgan, le chef des Compagnons de Jéhu, se livre à l’assaillant. Alors que lun., 20 juin 2022 09:25:04 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14535