Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta S’écrire en bleu https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15085 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15085/Le Port.jpg" width="100px" />Dans le propos liminaire qui ouvre son livre, Éliane Le Port annonce la couleur et c’est du bleu. Pas le bleu du ciel, mais celui du travail, celui qu’ont enfilé dans des vestiaires d’usine son père ouvrier et sa mère ouvrière. D’emblée, l’autrice d’Écrire sa vie, devenir auteur : le témoignage ouvrier depuis 1945 ancre (et encre) son sujet de recherche au croisement de son histoire familiale et de sa propre histoire intellectuelle ; un croisement que la lecture du Retour sur la condition ouvrière de Stéphane Beaud et Michel Pialoux (1999)1 lui a rendu évident. Révélation féconde : Écrire sa vie, devenir auteur est issu d’une thèse d’histoire dirigée par Nicolas Hatzfeld, un historien de la vie ouvrière, lui-même un temps établi en usine. C’est donc d’histoire sociale avant tout qu’il était question dans cette thèse soutenue en 2017 à l’université d’Évry où É. Le Port, qui enseigne l’histoire et la géographie en lycée, est, en outre, chercheuse associée à l’IDHE2. L’autrice pose sa situation d’écriture et n’y revient pas, mais son enquête, en contextualisant au plus serré des écrits pour la plupart méconnus d’ouvriers et d’ouvrières, leur rend justice en même temps qu’elle leur confère visibilité. É. Le Port suit les auteurs et les autrices de leurs premiers mots, jetés « à chaud » ou au terme d’une vie laborieuse, à un processus d’édition. Les écrits ouvriers restés dans des tiroirs ou dans des boîtes d’archives, déposés à l’Association pour l’Autobiographie ou dans d’autres fonds, échappent au corpus, pour des raisons évidentes de repérage systématique impossible. Le souci d’exhaustivité animant l’historienne attachée à « recomposer l’expérience littéraire » (p. 14) de celles et ceux qui parviennent à publier renvoie à la quête d’une authenticité garante de légitimité aux yeux des ouvriers et ouvrières entrant en écriture. En annexe, l’ouvrage propose quelques fac-similés (p. 386-396) de pages de carnets de notes, de journaux, de manuscrits ou de correspondances. Constituer un corpus d’écritures ouvrières & le décrypter Écrire sa vie, devenir auteur paraît dans une collection à l’intitulé « En temps & lieux » des plus pertinents eu égard à la contextualisation rigoureuse des textes mis au jour. Les temps courent de 1945 à 2016 et les lieux sont des usines, principalement métallurgiques, sidérurgiques ou de construction automobile, ou bien des mines — des gueules noires se joignant aux cols bleus. Sur la période embrassant Trente Glorieuses et années lo lun., 14 nov. 2022 09:18:19 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15085 acta André Suarès, poète postimpressionniste des bords de mer https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15193 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15193/Ports-et-rivages.jpg" width="100px" />Pour cette anthologie articulée autour du thème des « ports et rivages », Antoine de Rosny a réuni des poèmes, presque exclusivement tous en prose, du prolifique poète français André Suarès (1868‑1948). Pour celui qui se disait « homme de la mer avant tout », les voyages loin de Paris sont nombreux, en particulier en Bretagne, en Provence et en Italie, et donnent lieu à de nombreux recueils qu’une présentation et des annexes permettent efficacement de situer dans la chronologie de leur auteur. Des pistes d’analyse sur ces morceaux choisis sont suggérées, comme l’opposition entre la Bretagne et la Méditerranée, culture grecque contre culture latine, mais il ne s’agit pas tant de disséquer l’écriture d’André Suarès que de la livrer, telle quelle, au gré des trois destinations majeures qui furent les siennes. L’esthétique poétique de Suarès se déploie alors comme un tableau vivant, coloré et mouvant, et invite, en cette fin d’été, à penser et repenser nos propres lieux d’otium et de rêverie en se laissant bercer par les vagues volumineuses de la Bretagne qui nous conduisent, en passant par les ports provençaux, jusqu’en Italie. C’est bien la mer et ses paysages qui sont au cœur de cet ouvrage dont l’écriture de Suarès dessine les contours multiples, mais aussi que l’apparat critique discret d’Antoine de Rosny n’étouffe pas mais nourrit suffisamment. La poétique se fait esthétique et même picturalité tout au long de l’ouvrage, nourrie par une plume visiblement trempée dans la culture postimpressionniste du début du xxe siècle. La Bretagne, « vaisseau de granit sur la mer verte » On peut lire dans Landes et marines que « La Bretagne est un vaisseau de granit sur la mer verte » (« Pont des fées », 1902, p. 93) et, effectivement, à travers cinq recueils composés entre 1901 et 1906, le poète n’a jamais fait le tour des paysages de roches de Cornouailles. La mer y est, à l’image de cette lande sombre et parfois austère, violente : Je vais sur les pierres cruelles, le long des rocs. La mer, plus grise encore, se soulève avec colère. La vague brise, en criant au milieu de l’écume ; et je reçois sur le visage des paquets d’eau glacée. La pluie froide ne cesse pas de sillonner l’air, victoire d’archers incomparables, déluge de fines flèches lancées d’un seul côté. ( « À Ker‑Mor », Lord Spleen en Cornouailles, 1901, p. 49) Le champ lexical employé est souvent celui du combat, celui de l’homme contre des éléments déchaînés où les étendues innombrables laissent place à de dim., 20 nov. 2022 21:29:44 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15193 acta Se dire & dire l’autre pendant la Grande Guerre https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15199 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15199/ww1.jpg" width="100px" />À l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, Nicolas Bianchi, chercheur en études littéraires, et Fabien Meynier, chercheur en études cinématographiques, ont organisé un colloque les 16 et 17 novembre 2017 à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Ce volume qui interroge les représentations artistiques de soi et de l’Autre est le fruit de leur riche collaboration qui a su rassembler des chercheurs de tous bords, approchant l’ensemble des arts mobilisés dans la Grande Guerre et qui engendrent une « culture de guerre » (Audoin-Rouzeau et Becker, 2000) visuelle et médiatique. Ce qui survient spontanément à l’évocation de la Première Guerre mondiale, ce sont les bilans des morts et des blessés, civils et militaires, ce sont les territoires emblématiques des affrontements (Verdun, la Somme, les Dardanelles) et leur configuration typique (les tranchées), ce sont aussi très certainement les figures symboliques du Poilu et des « gueules cassées » : le conflit est le premier de son genre par ces caractères. Il est aussi le premier à s’être déroulé massivement sur le terrain des arts. S’appuyant sur l’immense production artistique inspirée par la guerre (littérature, presse, marionnette, cinéma, bande dessinée, photographie, peinture, chanson), cet ouvrage éclaire les manières dont les arts sont devenus de puissantes fabriques d’identités, collectives et individuelles. Il nous propose avant tout de saisir le point de vue des individus à travers les œuvres d’art et de comprendre la guerre à travers ceux qui l’ont représentée, écrite ou mise en scène. Les Fabriques identitaires de la Grande Guerre décrit les « identités en guerre » (p. 11) depuis l’avant-1914 et jusqu’en 2018. Les conditions d’émergence et la cristallisation des identités, les évolutions de ces identités, les figures de l’altérité et la mémoire du conflit sont principalement analysées sur le terrain européen, donc français, allemand et anglo-saxon. Si la grande diversité des arts abordés par l’ouvrage est remarquable, on peut regretter que les contributions restent polarisées autour de l’Europe (ce que les auteurs assument pleinement) et que ne soient pas analysées les productions artistiques concernant les combattants coloniaux, les nations non-occidentales et les autres fronts1 : « les études qui composent cet ouvrage ne visent pas à l’exhaustivité en termes d’identités, de supports, de périodes ou de thématiques : plutôt centrées sur l’Europe, elles se concentrent largement sur des identités mas dim., 20 nov. 2022 21:33:07 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15199 acta La comtesse de Ségur vue par Caroline Éliacheff : d’une enfance à l’autre https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15210 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15210/eliacheff.jpg" width="100px" />La collection de Gallimard « Ma vie avec » dans laquelle Caroline Éliacheff publie Ma vie avec la Comtesse de Ségur, propose à « un homme ou une femme [ayant] consacré leur vie à la littérature, à la politique, à l’histoire ou à la science [et ayant] passé toutes ces années dans la compagnie d’un ami secret, écrivain, philosophe ou poète, sans laquelle leur existence aurait été différente » de lui consacrer un ouvrage. C’est le parti que prend résolument la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Éliacheff, faisant fi d’une tradition de réserve, voire de secret, généralement associée à la figure des psychanalystes. En effet, dès les premières pages, le choix autobiographique est assumé : […] j’ai relu comme si c’était la première fois, les œuvres complètes de la comtesse de Ségur et j’ai parfois eu les larmes aux yeux comme quand j’étais petite. L’émotion passée et les années aussi, j’ai compris à la lumière de ma vie personnelle et professionnelle qu’on croit relire alors qu’on lit enfin. (p. 13) Caroline Éliacheff suit son désir d’établir, au gré de cette relecture, (ou peut-être véritable lecture), un aller-retour constant entre sa propre existence, la vie et la « venue à l’écriture » (selon l’expression d’Hélène Cixous) relativement tardive de la comtesse de Ségur, née Sophie de Rostopchine. Forte de cette décision, Caroline Éliacheff structure son ouvrage en six parties qui suivent un axe chronologique plus ou moins souple et qui abordent plusieurs aspects de la très riche personnalité de la Comtesse de Ségur. Nous n’en présenterons ici que trois qui nous semblent vertébrer réellement cette évocation si passionnante de la comtesse de Ségur. Le roman familial La première partie qu’elle nomme « le roman familial » appelle quelques précisions car cette expression a été utilisée par différents auteurs. En effet, le texte de Freud intitulé Le roman familial des névrosés publié en 1909, est intimement lié à l’Œdipe et à la manière dont tout enfant réorganise de manière fantasmatique sa famille afin de la rendre plus satisfaisante à ses yeux. Lacan rappelle que, pour l’inconscient, la vérité a une structure de fiction et Marthe Robert, dans sa réflexion sur les origines du roman, montre bien à quel point les figures familiales, et notamment parentales, structurent souvent l’écriture du roman. Forte de ces prémisses, Caroline Éliacheff écrit sans l’ombre d’une hésitation : « […] la comtesse a fait de son roman familial une œuvre littéraire » (p. 14). Dans la dim., 20 nov. 2022 22:32:53 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15210 acta « En femme de caractère et de foi » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15224 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15224/marguerite de navarre.jpg" width="100px" />Si le travail qui consiste à rendre visibles les femmes oubliées de l’Histoire et de la littérature a commencé depuis quelques décennies déjà dans les études académiques, ces dernières années ont impulsé cet élan de réhabilitation également dans des ouvrages accessibles aux curieux et au grand public1. La biographie de Marguerite de Navarre qu’a fait paraître Patricia Eichel‑Lojkine en 2021 est en ce sens importante. Certes, Marguerite de Navarre n’est pas, pour les seiziémistes, l’écrivaine la moins connue, loin de là ; certes, elle ne souffre pas, à l’instar de Louise Labé ou de Pernette Du Guillet d’une remise en question de son existence comme créatrice. Mais consacrer une biographie aussi dense, riche et en même temps accessible que celle écrite par P. Eichel‑Lojkine relève à la fois de l’évidence et de la nécessité. Évidence, parce que Marguerite de Navarre est assurément l’une des grandes figures féminines du xvie siècle — et même l’une des grandes figures tout court — en raison de son implication littéraire, politique, religieuse. Nécessité, parce qu’il n’existait pas de biographie de la reine qui entrelaçât aussi intelligemment que le fait l’autrice récit d’une vie et récit d’une époque. L’ouvrage est structuré en huit chapitres qui suivent la chronologie, de la naissance à la mort de Marguerite, eux‑mêmes divisés en sous‑sections qui permettent de naviguer clairement, d’alléger visuellement la lecture — le volume est plutôt imposant —, de piocher, si besoin, ce que l’on vient y chercher en partant de la table des matières. Le paratexte, qui représente un quart du volume, est conséquent et témoigne d’un souci des sources qui satisfera un lecteur exigeant, en même temps qu’il accompagnera celui qui aura besoin de repères pour entrer dans cette foisonnante première moitié du xvie siècle : glossaire, repères chronologiques, liste des principales sources citées, bibliographie, résumés des principales œuvres de Marguerite de Navarre, index des nom propres apportent richesse et précision à un livre qui tente et réussit le pari de l’érudition et de l’accessibilité. Un portrait humain & humaniste Sur ce point, l’ouvrage apparaît comme un miroir de son sujet et de ce qu’il en donne à voir : Marguerite de Navarre est saisie dans toute sa complexité et son entièreté humaniste et humaine. P. Eichel‑Lojkine ne privilégie pas une facette plutôt qu’une autre, mais, au contraire, tisse et entremêle les différents fils d’une vie à la fois exceptionnelle et pouvan dim., 20 nov. 2022 22:57:31 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15224 acta Le monde rural dans la littérature contemporaine https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15033 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15033/Laurichesse.png" width="100px" />Le titre de l’étude de Jean-Yves Laurichesse exploite une métaphore évoquant le lien étroit entre monde rural et littérature, où il n’est pas rare que le paysan apparaisse comme « figure paradoxale de l’écrivain » (p. 314). Citant plusieurs emplois métaphoriques du travail paysan pour décrire l’écriture littéraire depuis l’Antiquité1, l’auteur prévient toutefois son lecteur : Gardons-nous de prendre ces différentes formulations pour des jeux un peu vains avec les mots. Les textes montrent qu’elles sont intimement vécues, car elles s’écrivent dans ce sentiment d’une perte que l’écriture tente de réparer, et comment le ferait-elle mieux qu’en se rêvant semblable à l’objet perdu, en faisant du geste d’écriture le reflet lointain, dérisoire peut-être, mais aussi sublimé, du geste paysan ? (p. 318) Le livre s’achève ainsi sur un avertissement qui invite à ne pas se méprendre sur les intentions de l’auteur : le sous-titre du livre, « écrire le monde rural aujourd’hui », ne délimite pas seulement un corpus contemporain, mais il repose sur une coupure temporelle nette entre l’époque actuelle et celle, disparue, à laquelle fait référence la « perte d’un objet perdu ». Dans le sillage d’Henri Mendras, qui avait décrété en 1967 la « fin des paysans » dans un ouvrage éponyme ayant fait date, Laurichesse se demande ce qu’il en est de la « littérature du monde rural »2 depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire depuis le moment historique marquant non pas « la fin de l’agriculture, ni la mort des campagnes, mais la fin de la civilisation paysanne telle qu’elle s’était perpétuée […] jusqu’à la Seconde Guerre mondiale » (p. 35). Prenant cet ouvrage comme « fil conducteur » (p. 282), ses Lignes de terre montrent que la « littérature de la terre » n’a pas disparu avec cette civilisation paysanne, mais qu’elle perdure sous d’autres formes, exploitant notamment la dimension de perte qui constitue le sujet du dernier chapitre (« Poétiques du perdu »). Une thématique actuelle Le lien entre littérature et ruralité est une thématique actuelle, comme en témoignent plusieurs évènements, passés ou à venir, qui abordent la question selon différentes perspectives : littérature pour la jeunesse, genre du polar, ou encore « écrivains paysans »3. Malgré cette actualité de recherche, il manquait encore un livre de référence sur le monde rural dans la littérature contemporaine. Claire Jaquier a ouvert la voie en 2019, avec une étude qui abordait la question par une réflexion dim., 13 nov. 2022 22:45:13 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15033 acta Trois écrivains contemporains face au travail « matériel » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15049 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15049/poltier.jpg" width="100px" /> dim., 13 nov. 2022 22:53:15 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15049 acta Une « enquête littéraire » sur le chômage : les visages des statistiques https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15095 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15095/Message.jpg" width="100px" />« Enquêter c’est s’étonner (comme un détective à la recherche de traces et d’indices), explorer (comme un voyageur ou un reporter), collecter des expériences et des témoignages à la manière des ethnographes et des sociologues1. » Écrire le chômage : une recherche impliquée Comment raconter l’errance et l’épreuve d’une quête d’emploi ? Comment rendre voix et visage à cette question du chômage souvent envisagée à l’aune de statistiques et de chiffres2 ? C’est à cette tâche que s’est attelé l’ouvrage collectif « Raconter le chômage », conduit sous la direction de Vincent Message, avec l’ambition de mener une recherche à la fois créatrice et impliquée, « distincte d’une recherche académique qui se voudrait exempte de valeurs aussi bien dans sa production que dans ses déductions » (p. 8). Né du travail de deux Masters recherche parisiens, le Master Création Littéraire de l’Université Paris 8 et le Master de Mise en scène et dramaturgie de l’Université Paris Nanterre, ce recueil collectif apporte une réponse plurielle à l’interrogation « comment raconter le chômage ? », en rassemblant les écrits de quatorze jeunes autrices et auteurs, étudiants aux statuts et aux formations diverses, pour certains confirmés ou ayant parfois publié de premiers romans ou récits, sous la houlette de Violaine Houdart-Mérot et de Nancy Murzilly, qui en assurent la coordination. V. Message, selon sa double vocation3 d’écrivain reconnu et de théoricien de la pratique littéraire, prend en charge naturellement la direction de l’ouvrage : il en explicite la démarche, en assure le cadrage théorique, et contribue par ailleurs avec un récit de sa plume, « Savoir trancher », petite nouvelle à chute construite sur le principe de la syllepse de sens4 qui raconte les déboires d’un chômeur rompu à l’exercice de l’entretien d’embauche, et enfin « pris5 ». L’impulsion première de ce travail collectif est née du désir de mettre en lumière une réalité sociale méconnue : celle des chômeurs en recherche d’emploi, une frange de la population française tant marginalisée que, parfois, réduite à un agrégat de chiffres voire caricaturée ou stigmatisée. L’ouvrage, qui s’inscrit dans la tendance relativement récente de la recherche création, relève en effet autant de la création que de la recherche dans la mesure où il entend participer à la connaissance « d’ordre sensible » (p. 250) – et non scientifique – d’un fait social : le chômage, observé depuis deux focales symétriques, celle des demandeurs d’emplois lun., 14 nov. 2022 09:23:49 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15095 acta La vie vouée selon Judith Schlanger https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15168 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15168/la vocation.jpg" width="100px" />L’essai dont il est ici question fait partie de ces livres qui connaissent une nouvelle jeunesse à chaque réédition. Initialement paru au Seuil en 1997, puis republié chez Hermann en 2010, il figure aujourd’hui en bonne place dans la collection « Agora » (Pocket), parmi les « classiques » des sciences humaines. C’est que le grand mérite de La Vocation est d’avoir offert, voici vingt-cinq ans, des perspectives décisives sur un thème ancien (augustinien), en en faisant, avant que la sociologie de l’art ne s’en empare1, un levier pour penser notre rapport moderne au travail. Sa première édition s’inscrit d’ailleurs au cœur d’un moment – la seconde moitié des années 1990 – où la valeur du travail est devenue une préoccupation centrale des sciences sociales2. Judith Schlanger y déploie une réflexion passionnante sur les formes d’investissement de soi dans la vie active, en s’intéressant particulièrement à leurs variantes scientifiques et lettrées – un sujet dont on trouve des échos dans l’ensemble de son œuvre, des Métaphores de l’organisme (Vrin, 1971) jusqu’au récent Ma vie et moi (Hermann, 2019). Dans une actualité académique marquée par de nouvelles recherches sur les carrières, les sociabilités et les pratiques savantes3, il est nécessaire de relire cet essai essentiel pour mesurer l’importance de la vocation dans les pensées du travail et les représentations de la vie intellectuelle. Une notion paradoxale La première ligne de l’avant-propos présente d’emblée les enjeux de la réflexion : « Comment vivre et que faire de ma vie ? ». J. Schlanger aborde le problème de la vocation en ouvrant son interrogation sur l’engagement de l’individu dans son existence. Partant du constat que, depuis le xviiie siècle, « la réalisation de soi se confond avec l’activité professionnelle » (p. 13), elle commence par explorer les ramifications du sens moderne de la vocation. Un des principaux pas de côté de son essai consiste à envisager l’évolution de l’éthique vocationnelle sous un angle très différent de l’approche sociologique, pourtant dominante sur la question depuis les travaux classiques de Max Weber. Dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ce dernier analysait l’émergence de la notion luthérienne de Beruf (signifiant à la fois vocation et profession) comme le point d’articulation entre une conception ascétique du travail humain et une mentalité capitaliste caractéristique des conduites économiques fondées sur l’accumulation du gain et du profit. Bien q lun., 14 nov. 2022 14:28:56 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15168 acta Écrire la centralité ouvrière entre 1914 et 1980 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15025 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15025/vigna.jpg" width="100px" />Xavier Vigna est historien et professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, tels qu’Histoire des ouvriers en France au xxe siècle (2012), ou plus récemment, Les Enquêtes ouvrières dans l'Europe contemporaine (collectif, 2019) et Histoire de la société française. 1968-1995 (2021). L’Espoir et l’effroi. Luttes d’écritures et luttes de classes en France au xxe siècle s’inscrit dans cette continuité. Dès sa parution en 2016, cet essai a fait date dans plusieurs domaines, de l’histoire des mouvements ouvriers aux recherches sur les écritures du travail. Il s’attache à étudier la masse d’écrits produits par et sur la classe ouvrière durant le xxe siècle en France. Cette très foisonnante production comprend à la fois des écrits d’ouvrier·ère·s – publiés ou non –, des rapports d’inspecteur·ice·s du travail – ou émanant des administrations d’État –, des enquêtes – sociologiques ou professionnelles –, des textes littéraires et/ou militants, tout en croisant sources imprimées et archives. L’hétérogénéité des textes examinés soutient ainsi le projet de l’ouvrage : établir une histoire politique des écritures sur la condition ouvrière. Elle permet par ailleurs de dénouer les phénomènes de hiérarchisation des textes, visibilisant ainsi la manière dont le discours sur la classe ouvrière s’élabore à la fois par ses acteur·ice·s et ses observateur·ice·s. L’approche historienne de X. Vigna ménage en ce sens une place importante aux rapports intertextuels entre différents ensembles de textes, dans lesquels se déploient les événements, les figures et les principes déterminant la place de la classe ouvrière dans la société française entre la Première Guerre mondiale et le début de la décennie 1980. Les séquences d’une histoire politique Le large empan chronologique exploré par l’historien fait de son ouvrage une proposition très riche (mais aussi très dense) en informations. La première partie offre en effet un parcours complet des débats et des enquêtes sur la condition ouvrière. Chacun des cinq chapitres qui la constituent prend pour objet une séquence historique, délimitée par les événements et les figures qui lui sont associés. On retiendra ici trois séquences importantes de cette chronologie : l’entre-deux guerres, la période de mai 68 et la décennie 1980. L’entre-deux-guerres se voit placé sous le sceau d’une réflexion sur les modalités d’organisation optimales du travail, qui voient s’entremêler différents phé dim., 13 nov. 2022 22:43:20 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15025 acta De la ligne au seuil : traversée littéraire des frontières https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15013 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15013/frontières.jpg" width="100px" />Dirigé par Patrick Suter et Corinne Fournier Kiss, cet ouvrage collectif d’ampleur réunit un ensemble d’études littéraires autour de la notion de frontière, en en faisant jouer toute la polysémie. Les frontières y sont en effet abordées comme lignes de démarcation, de séparation, mais aussi comme lieux de passage, de contacts et d’échanges. Les circulations y sont géographiques, sociales, politiques, linguistiques et symboliques, elles se lisent dans les œuvres où elles sont thématisées comme elles en marquent le cadre de création et celui de leur réception. La productivité de la notion se lit d’emblée dans un sommaire foisonnant, organisé en quatre ensembles : traversées, focales, panoramas, entretien. Le corpus littéraire abordé est celui des littératures de langue française des xxe et xxie siècles, autrement dit les littératures écrites en français dans les espaces francophones et/ou par des écrivains ayant choisi le français comme langue d’écriture. Des frontières à traverser Dans un premier ensemble « Traversées », la frontière apparaît comme une démarcation dont il convient d’interroger les modalités de passage, que ce soit dans la biographie de personnalités intellectuelles, dans celle de personnages de fiction, ou très concrètement dans l’expérience qu’en font les écrivains voyageurs dans les périples dont leurs œuvres rendent compte. À travers l’exemple d’Hans Robert Jauss, qui a commencé par faire une fulgurante ascension dans les mouvements nazis, avant de « réécrire » son passé pour pouvoir accéder à une nouvelle carrière de romaniste à l’université de Constance, Ottmar Ette s’intéresse à la manière dont un individu peut changer le récit de sa vie — Jauss, par exemple, se nommant « prisonnier de guerre » quand il s’agit d’un internement en tant qu’ancien SS — et franchir ce qui aux yeux du monde constitue des frontières idéologiques imperméables. Ce même basculement politique est suivi également dans la fiction, par une mise en perspective avec Soumission de Michel Houellebecq et Destruction de Cécile Wajsbrot. Dans ces trois cas, le passage de la démocratie à la dictature, ou vice-versa, apparaît comme un processus de traduction, touchant la langue en premier lieu et conduisant à l’inversion des systèmes de valeur et de références communes. Plus attendu dans un volume sur les frontières, le franchissement des frontières géographiques et nationales est examiné dans la littérature de voyage au xxe siècle par Odile Gannier, qui montre combien ce dim., 06 nov. 2022 22:14:40 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15013 acta "Déplacement, déchirure et témoignage. À propos de trois auteurs au sortir de la Seconde Guerre mondiale" https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15007 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/15007/barnicaud.jpg" width="100px" />Ce livre est issu d’une thèse en littérature comparée. Mais surtout, ce livre est personnel. D’abord, il s’ouvre par un aveu. Eva Raynal s’y présente comme la « petite-fille d’un combattant de la Seconde Guerre mondiale, grièvement blessé en 1944 et reconnu grand invalide de guerre », mais aussi comme elle-même « résolument antifasciste » (p. 17). Son parcours universitaire est marqué par son engagement politique : si ses travaux portent sur les déplacements traumatiques au sein de la littérature européenne au sortir de 1945, elle appartient également à un collectif de jeunes chercheurs sur « Migrations et altérités1 » (MigAlt). L’implication personnelle d’Eva Raynal est soulignée dans une préface touchante d’Hélène Bruller, fille de Jean Bruller, mieux connu sous le nom de Vercors. « Je déteste les préfaces », y écrit-elle avant d’ajouter pourquoi elle a fait une exception pour cet ouvrage : en plus de résonner avec son histoire personnelle et familiale, ce livre décrit une « urgence » qui est encore d’actualité face aux guerres, aux migrations et aux régimes autoritaires. Il appelle à partager une « vision de l’humain » faite d’« accueil » et de « partage » (p. 14). Aller-Retour porte sur trois auteurs qui, s’ils sont contemporains les uns des autres, ne se sont peut-être jamais rencontrés :« À ce jour, il n’est fait nullement mention d’un contact ou même d’une lecture d’un de ces auteurs par un autre » (p. 17), précise-t-elle. Mais leurs expériences de vies se croisent et se répondent. D’abord, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale et de la déportation. Il s’agit de l’Espagnol Jorge Semprún, qui a connu lui-même la déportation, d’Alfred Döblin, dont le frère a été assassiné avec sa famille à Auschwitz, et de Vercors, dont l’amour de jeunesse Stéphanie a également été déporté. D’autres similitudes les réunissent : leurs pères ont tous choisi de s’expatrier ; les trois auteurs ont vécu à Paris. Ils se sont engagés publiquement, par le biais du parti communiste, dans la Résistance ou encore dans la dénazification culturelle. Aussi, ils partagent ce qu’Eva Raynal qualifie d’« identité internationaliste » (p. 19) : Semprún par la revendication de ses cultures française et espagnole, Vercors en tant que fils d’immigré aux doubles racines juives et catholiques, Döblin par sa revendication « d’appartenance à la communauté humaine ». Ce sont des auteurs de gauche, qui maîtrisent plusieurs langues et s’inscrivent dans les réseaux intellectuels et artisti dim., 06 nov. 2022 22:07:44 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=15007 acta Redonner du sens à la notion de fiction https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14978 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14978/boillet.jpg" width="100px" />Pour son ouvrage Fiction : mode d’emploi, Étienne Boillet choisit un titre qui fait référence évidemment au roman de Georges Perec, La vie mode d’emploi, témoignant de cet amour pour les belles-lettres qui affleure au fil des six chapitres du livre et qui permet une variété et une richesse des exemples cités. Mais ce titre atteste aussi d’une tendance de son auteur à l’expérimentation pratique qui va innerver l’ouvrage dans la méthode adoptée et dans son propos, développé au cours de chapitres extrêmement denses et rigoureusement nuancés. Le titre, Fiction : mode d’emploi, met ainsi en balance les deux ambitions de l’essai d’É. Boillet : proposer une théorie de la fiction qui se nourrit et dialogue avec l’ensemble du corpus théorique et notionnel existant, tout en la mettant en pratique à travers des exemples empruntés majoritairement à la littérature et au cinéma, mais aussi à la bande dessinée, au jeu vidéo, et même au fait divers, au journalisme et à la rhétorique judiciaire. É. Boillet passe ainsi de la théorie de la fiction à son usage et à sa dimension pragmatique. * L’essai d’É. Boillet, Fiction : mode d’emploi, s’ouvre sur un constat sans appel : les théoriciens de la fiction, parmi lesquels notamment Aumont, Schaeffer, Ryan, Searle, Barthes, Caïra, Gabriel, Cohn, Ginzburg, Pavel, Eco, mais aussi Riffaterre, Rasson, ou encore Heinich, Bryon-Portet, Genette et Lavocat (dont il reprend une partie de l’imposante bibliographie pour la placer en fin d’ouvrage1) s’enlisent bien souvent dans un lexique pluriel, ambigu, voire polysémique qui nuit à la clarté de la théorie proposée. Il évoque ainsi, dans un premier chapitre destiné à établir une mise au point lexicale et à livrer un état de la recherche centré notamment sur les critiques anglo-saxonne et française, les cas de « fictif » et « fictionnel », mais aussi de « réalité » et de « vérité », en regard des notions d’« imaginaire » ou d’« irréel ». Il revient en outre sur la dichotomie vérité/fiction autour de laquelle tournent, comme la terre autour du soleil (sans jamais entrer en collision avec lui, alors fort heureusement !), de nombreux critiques s’étant essayés à l’exercice périlleux de définir la fiction, et il conclut par son infécondité. La vérité n’est pas le propre de la non-fiction, du factuel : il y a de la vérité aussi dans la fiction. La fiction comme relation, la fiction comme compétence Selon É. Boillet, il n’y a donc pas de différence fondamentale entre la fiction et la non-fiction : sam., 05 nov. 2022 15:17:42 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14978 acta Que philosopher, c’est apprendre à mourir de rire ? https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14985 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14985/9782841749836-475x500-1.jpg" width="100px" />Montaigne et Rabelais, ces deux géants des lettres renaissantes, entretiennent un rapport a priori diamétralement opposé à la philosophie. Si l’auteur des Essais est plus ou moins considéré à part égale comme écrivain et comme philosophe, ou du moins tiré vers les lettres par les littéraires et tiré vers la philosophie par les philosophes1, la situation de Rabelais est bien différente. Rabelais philosophe ? Imagine-t-on Rabelais parmi les auteurs proposés à l’oral de l’agrégation de philosophie, entre Platon et Wittgenstein ? C’est pourtant dans cette voie que s’engagent les auteurs invités par Bruno Pinchard et Yoann Dumel-Vaillot, dans un beau volume intitulé Rabelais et la philosophie, au beau sous-titre Poeta sitiens. Le poète assoiffé. C’est le fruit des travaux d’un conventicule réuni en 2017 entre Saône et Rhône, dans la cité de la gastronomie, du vin et des bouchons. * La présentation par Bruno Pinchard est déjà un hors-d’œuvre de choix. Intitulée « Le pantagruélisme, une philosophie première ? », elle prend appui sur une curieuse référence du Cinquième et dernier livre des faicts et dicts Héroïques du bon Pantagruel, laquelle, selon son exégète, « justifie à elle seule la, présente enquête » (p. 7) : Parquoy, Beuveurs, parquoy, Gouteurs, iceux en veullent avoir fruition totale, car les recitans parmy leurs Conventicules, cultans les haulx mysteres en iceulx comprins, entrent en possession et reputation singulière, comme en cas pareil fist Alexandre le Grand des livres de la prime philosophie composez par Aristoteles2. Passage dans lequel Rabelais, invoquant la figure d’un Alexandre le Grand si admirateur de l’œuvre d’Aristote qu’il n’hésita point à en devenir l’écolier, place son entreprise dans un rapport étonnant avec le Philosophe, auteur d’une philosophie première plus connue désormais sous le nom de « métaphysique » (p. 8). Rabelais aurait-il donc également, à sa façon, « poursuivi sa quête du premier Principe qui gouverne les sciences et permet de satisfaire au désir de sagesse inséparable du savoir humain » (p. 9) ? C’est le pari que font les auteurs du volume : chercher à inscrire Rabelais dans l’histoire de la philosophie première. Ne se contentant pas d’un Rabelais sceptique et critique, mais d’un Rabelais philosophe, « emporté par le mouvement ascensionnel qui conduit des catégories à l’analogie de l’être universel » (p. 9). Et le savant éditeur du volume de rappeler que Rabelais est aussi l’auteur d’une Crème philosophalle, parodie de sam., 05 nov. 2022 15:56:11 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14985 acta Le roman au seuil de l’indicible https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14730 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/14730/101995.png - copie.jpg" width="100px" />Peu de problèmes philosophiques sont plus classiques que celui du mal. S’il a d’abord pris une forme théologique qui essayait de réconcilier l’existence du mal et celle de Dieu, la modernité a amené à sa reformulation. Bien plus qu’une simple version laïque, il s’est imposé aux philosophes modernes par les affres de l’histoire. Le xxe siècle, avec l’échelle de dévastation et de destruction inouïes qu’il a connue, a conduit les intellectuel·le·s à revisiter le problème du mal à nouveau frais. En ce sens, le xxe siècle a été un siècle d’innovations sans précédent non seulement dans le domaine technique, scientifique et médical, mais aussi dans les formes qu’a prises le mal. L’industrialisation de la mort, le totalitarisme, la bombe nucléaire et les camps de concentration, pour ne nommer que les plus évidentes, ont forcé les écrivain·e·s à reconsidérer la définition de l’homme et du mal. Comment appréhender ce mal particulier qui a fait trembler le monde entier à une échelle jamais vue ? C’est à travers le prisme de cette question que Perrine Coudurier aborde la littérature française des années 1950. Son ouvrage défend l’idée d’une reconstruction du champ littéraire français à travers la notion de terreur qui se met à circuler notamment sous la plume de Jean Paulhan, Maurice Blanchot et Jean-Paul Sartre. Cette notion qui nomme la forme particulière du mal durant l’occupation et l’après-guerre n’est pas à proprement parler une invention du xxe siècle. Elle a sa généalogie dans la terreur révolutionnaire et le sadisme. Toutefois, la nouveauté qui apparaît dans la première moitié du xxe siècle est celle qui fait de la terreur un mal endémique plutôt qu’un mal radical, comme l’ont souligné les analyses de Hannah Arendt et de Giorgio Agamben. Le mal devenu endémique, destitué de son statut théologique, est venu s’incarner dans le monde. Par cette approche, la terreur permet d’être saisie dans ses contingences historiques, politiques et sociales. Mais, au niveau affectif et esthétique, le caractère diffus et latent de la violence terroriste en fait un objet difficile, voire impossible à représenter. Quelles formes, quel langage permettraient de la dépeindre ? Dans ce vaste ouvrage, Perrine Coudurier décline la terreur selon trois modalités : la terreur historique, la terreur littéraire et la terreur au second degré. À chacune de ces trois formes, l’autrice fait correspondre un mode d’écriture narrative ou romanesque. Le récit historique et de témoignage (Camus, Sar lun., 03 oct. 2022 16:18:01 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=14730