L'épaisseur du réel

Anaïs Simon
 
Anne Simon, Proust ou le réel retrouvé, PUF, "écritures" 2000, 284 p. ISBN 213-0511503, 148 f.

"Loin qu'elle ouvre sur la lumière aveuglante de l'Être pur, ou de l'Objet, notre vie a, au sens astronomique du mot, une atmosphère : elle est enveloppée de ces brumes que l'on appelle monde sensible ou histoire, l'on de la vie corporelle et l'on de la vie humaine, le présent et le passé, comme ensemble pêle-mêle des corps et des esprits, promiscuité des visages, des paroles, des actions, avec, entre eux, cette cohésion qu'on ne peut pas leur refuser puisqu'ils sont tous des différences, des écarts extrêmes d'un même qu'elque chose"
(Merleau-Ponty, Le Visible et l'Invisible).

Ce qu'Anne Simon nous propose dans Proust ou le réel retrouvé, c'est une relecture de La Recherche du Temps perdu à la lumière du Visible et l'invisible de Merleau-Ponty. Si un tel projet herméneutique peut sembler à première vue étrange, voire arbitraire, il apparaît a posteriori étonnamment prometteur et riche en découvertes. De fait, l'hypothèse phénoménologique d'Anne Simon permet d'unifier de manière cohérente les divers moments de La Recherche. Tout est expliqué: l'architecture générale de l'oeuvre proustienne grâce à l'idée d'une reconstruction unifiante du réel, comme le style à travers, notamment, la notion de profondeur.

"Il est vrai à la fois que le monde est ce que nous voyons et que, pourtant, il nous faut apprendre à le voir » (Merleau-Ponty, Le Visible et l'Invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 18).

Dans un premier temps intitulé "De l'essence à la réalité", l'objectif critique est de poser une nouvelle perspective de lecture, non plus fondée sur la dichotomie première entre un sujet et un objet, ultérieurement mis en relation l'un avec l'autre, mais, au contraire, appuyée sur l'idée inverse selon laquelle c'est avant tout la relation elle-même qui découpe, après coup, dans le réel, un sujet et un objet. Autrement dit, Anne Simon s'emploie d'abord à poser une véritable hypothèse philosophique qui sera chargée, par la suite, de soutenir l'hypothèse littéraire. Pourquoi ce revirement philosophique comme réquisit critique? Il s'agit de mettre fin à une sorte de malentendu autour de l'ontologie proustienne. Si Gilles Deleuze, dans Proust et les signes, reconnaît chez Proust, selon Anne Simon, le primat de l'essence comme noyau pur caché derrière l'apparaître même de la chose, Anne Simon entend à l'inverse interpréter l'ontologie proustienne comme le rapprochement asymptotique de l'être et du paraître, de l'intelligible et du sensible. L'argument-clef de cette opposition de principe consiste dans la volonté d'unifier tous les livres de La Recherche, et de rendre compte en les justifiant de certains passages, voire de certains romans entiers, dans lesquels on pourrait lire, en adoptant l'ontologie deleuzienne, comme un hiatus fondamental, impossible à réduire, avec la théorie proustienne supposée aboutie dans Le Temps retrouvé. Comment, surtout, expliquer les milliers de pages de La Recherche, dévorées pour plus de la moitié par des decriptions, des palpations du monde alentour, par des émotions sensibles confessées? Si la finalité de La Recherche consiste dans la dématérialisation du signe, selon Deleuze, alors nous ne saurions expliquer d'une part la profusion du sensible pur qui déborde bien souvent les paragraphes théoriques de l'oeuvre, ni nous autoriser, d'autre part, le plaisir de lire Proust comme on écouterait de la musique ou contemplerait un tableau.

"Ce qui est premier, ce n'est pas l'être plein et positif sur fond de néant, c'est un champ d'apparences " (Merleau-Ponty, op. cit., p. 121).

Une fois l'hypothèse phénoménologique posée, et le réel proustien reconsitué dans son unité, reste à percer la dynamique même de La Recherche. C'est là l'objectif de la seconde partie du livre d'Anne Simon, intitulée "Existence + imagination = réalité". Le moment est en effet venu d'éprouver l'hypothèse phénoménologique elle-même. Or, le lecteur du Visible et l'invisible et de La Recherche sera surpris de constater un véritable parallélisme initiatique entre les deux oeuvres. En effet, le mouvement vers la vérité est le même. Si l'on considère, d'après l'hypothèse d'Anne Simon, que le protagoniste de La Recherche construit, tout au long des romans, le "réel retrouvé", qu'il se confronte tout d'abord à la mythologie de l'essence désincarnée, pour ensuite être aux prises avec le désir d'une osmose stérile entre le moi et les choses, et qu'enfin il découvre que la réalité gît dans "une coïncidence de loin, un écart et quelque chose comme une "bonne erreur" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 166) entre le moi et les choses, alors on est frappé de constater qu'une telle gestation du réel se retrouve dans l'essai de Merleau-Ponty. Là aussi le moi du philosophe a à surmonter la dualité sujet-objet et l'alternative qui en découle : soit la croyance en un monde idéalisé superposé au monde des choses, soit la croyance en un moi matérialisé et comme absorbé par le monde des choses; pour ensuite établir l'hypothèse de "la proximité par distance" (Merleau-Ponty, op. cit., p.170) qui, seule, permet d'actualiser ce que le philosophe appelle la "vibration ontologique" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 155). Et c'est, du reste, à l'issu de cette découverte que Merleau-Ponty évoque Proust et son style qui, seul selon lui, parvient à fixer les

"rapports du visible et de l'invisible, dans la description d'une idée qui n'est pas le contraire du sensible, qui en est la doublure et la profondeur" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 195).

De même, Anne Simon entreprend d'analyser, dans la troisième partie de son livre, "Surimpressions sensibles et stylistiques", l'écriture de Proust, pensée comme actualisation de l'"idée" merleau-pontienne.

"... des significations en touffe, des buissons de sens propres et de sens figurés..." (Merleau-Ponty, op. cit., p. 170).

 C'est dans ce troisième et dernier moment que l'on passe de l'épreuve  de la réalité au plan de   l'architecture par étagements de La Recherche, à  son analyse à travers des détails "élémentaires", à sa "chair" comme dirait Merleau-Ponty, c'est-à-dire au style de Proust. Le problème est alors le suivant: comment dire, comment écrire, comment parler de cette "vibration ontologique"? Ou plutôt, puisque cette dernière semble apparaître comme par magie au lecteur de La Recherche, comment Proust, de fait l'écrit-il? Surtout, comment parvient-il à l'évoquer dès le début de La Recherche, alors que le protagoniste tâtonne encore, se heurte au réel qui lui échappe sans cesse en se méprenant sur l'être même de ce réel, comment Proust réussit-il à esquisser ce qui cependant soutient toute l'écriture de La Recherche et qui n'est pourtant atteint par le narrateur qu'à la fin? Anne Simon propose d'étudier le jeu incessant du rapport entre surface et profondeur. L'écriture proustienne laisserait affleurer, à la surface des mots, des descriptions et portraits, le rayonnement d'une profondeur incarnée, à l'image de la sonate de Vinteuil, qui investit le narrateur comme il s'investit en elle, faisant coexister simultanément le profond et le superficiel. En d'autres termes, le style de Proust accomplit ce que Merleau-Ponty appelle "une ontogenèse" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 139). En désaxant par des anacoluthes la structure logique du langage, en brouillant les contours, par "le traffic occulte de la métaphore" (Merleau-Ponty, op. cit., p.167), en vaporisant le solide ou en condensant le fluide, en pratiquant l'horizon de la verticale, à l'intérieur de phrsas dilatées, Proust déconstruit l'illusion et le phénomène. En surimprimant l'existence objective de la chose et sa déformation instantanée et subjective, il instille "une pulpe spatiale et temporelle" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 153) dans la chose, comme si l'essentiel naissait de l'écart entre l'être objectif et l'être subjectif de la chose. Et, à son tour, cet écart obéit à une dynamique de l'écart, du tremblé, du bougé, dans la mesure où le subjectif est temporel, tension créée entre passé, présent et futur; de sorte que la bijection entre l'objectif et le subjectif s'irise en plusieurs trajectoires et rayonnments à travers la dimension du temps. Toute profondeur dès lors apparaît, non pas sur le mode d'un idéal, mais en tant qu'"un visible [est] la surface d'une profondeur" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 180).

A l'issue de cette troisième partie de Proust ou le réel retrouvé, il nous faut revenir sur l'hypothèse philosophique première, l'idée que l'essentiel n'est pas bipolarisé, partagé entre un sujet ou un moi d'un côté, et un objet, une chose ou autrui, de l'autre, mais gît dans l'incarné de leurs relations. Songeons à la fameuse robe rouge que porte Oriane à la soirée de la princesse de Guermantes, à cet incarnat érotique dont l'être "n'est pas chose, mais possiblité, latence et chair" Merleau-Ponty, op. cit., p. 180) de la chose. "La couleur révèle le travail de la manifestation, l'«animation interne» du visible, le creux de l'Être où le regard du contemplateur peut naître ou se reposer" note Anne Simon (op. cit., p. 204. La citation est tirée de Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit, Paris, Gallimard, 1964, p. 71). Merleau-Ponty, op. cit., p.175) . La robe rouge d'Oriane n'est pas seulement rouge, elle est, en un sens, d'un rouge dont "la signification n'est jamais qu'en tendance" (Merleau-Ponty, op. cit., p.129). A ce titre, l'essentiel résiderait dans le réseau sans cesse renouvelé des visions potentielles et latentes qu'offre le tissu rouge de la robe , comme le tissu de toutes choses en général. Bref, le rouge de la robe prend sens, moins comme une couleur découpée dans le champ du réel, que comme point dans l'espace invisible des possibles. Pourtant, comme le remarque Anne Simon, cette hypothèse peut sembler paradoxale, dans la mesure où l'écriture proustienne semble absolument saturée, pleine et sans interstice. Tout semble dit, décrit et déterminé depuis toujours. Mais précisément, c'est cette "surcharge" qui témoigne, comme un symptôme, de l'incommensurabilité du dire et du sentir. C'est encore elle qui permet de ne pas faire de Proust un idéaliste littéraire qui vivrait, pour ainsi dire, par procuration, un contempteur de la vie où l'on perd son temps. Ne faudrait-il pas comprendre au contraire la fameuse phrase du Temps retrouvé, "la vraie vie, c'est la littérature", comme l'aveu même de cette incommensurabilité entre le sentir, même habité de réminiscences verbales qui "nous font penser à ...", et la parole qui veut le signifier? La littérature, c'est en effet ce qui devrait permettre de sonder cette lointaine proximité entre le monde et le moi, en instaurant de manière palpable, par les pages d'un livre, et visible, à travers les mots imprimés sur le papier, un écran sans lequel il n'y a pas de vision, sans lequel les choses nous deviennent inaccessibles. De sorte que, loin de lever le voile sensible et épais des apparences, ne faut-il pas au contraire le redoubler par l'écriture, afin de révéler l'invisible?

D'où vient que les enveloppant, mon regard ne les cache pas, et, enfin, que, les voilant, il les dévoile?" (Merleau-Ponty, op. cit., p. 173)

Anaïs Simon
Université d'Aix