Une lecture de « Chant pour un équinoxe » : une poétique de l’équinoxe
1Invité à choisir pour ces journées consacrées au poète un extrait de son œuvre à lire et commenter pour témoigner des rapports personnels et littéraires qui me lient à lui, j’étais tenté de choisir le plus court et pourtant le plus puissant, le plus déroutant et le plus séduisant passage de son œuvre, et qui a constitué pour moi le début d’un long compagnonnage. Je veux bien entendu parler du pseudonyme même d’Alexis Leger : Saint-John Perse. Quel meilleur témoignage d’admiration pour Saint-John Perse que de reconnaitre que sa poétique tout entière pouvait tenir dans ces trois syllabes évocatrices ? Le poète n’est d’ailleurs pas le moins troublé par la force du nom qu’il s’est choisi, comme en témoignent les propos rapportés sur la genèse de ce nom par Saint-John Perse lui-même :
Le nom choisi ne le fut point en raison d'affinités, réminiscences, ou références d’aucune sorte, tendant à rien signifier ni suggérer d’intellectuel : échappant à tout lien rationnel, il fut librement accueilli tel qu’il s’imposait mystérieusement à l’esprit du poète, pour des raisons inconnues de lui-même, comme dans la vieille onomastique : avec ses longues et ses brèves, ses syllabes fortes ou muettes, ses consonnes dures ou sifflantes, conformément aux lois secrètes de toute création poétique. (Saint-John Perse, 1982, p. 1094)
2Si provocatrice que pût sembler l’idée de considérer ce pseudonyme comme un poème assez autonome pour être l’objet de mon propos, elle me semblait renvoyer à un autre geste critique surprenant consistant à faire du sommaire des Complaintes de Laforgue le plus beau poème du recueil éponyme. C’était reconnaître, en prolongeant modestement les réflexions de Gérard Genette sur le paratexte, l’extension, hors du champ strictement poétique, de la poésie elle-même. « Saint-John Perse », voici déjà un poème. Et quel poème !
3Il me faut avouer d’ailleurs qu’en dépit de mon admiration pour le pseudonyme du poète, ou peut-être à cause de mon admiration, j’ai erré longtemps au seuil de son œuvre poétique, retenu par une sorte de ravissement mêlé d’effroi. Vents demeurait le seul texte que je fréquentais, et encore, avec parcimonie. En effet, je ne parvenais jamais à dépasser le ravissement des premiers versets. Une fois achevée ma lecture de la première séquence, je recommençais et posais le livre, livré à une forme confuse de satiété et d’angoisse : si je lisais trop vite, alors je parviendrais au terme de l’œuvre ; j’aurais tout lu ; il ne resterait rien à découvrir.
4L’hypothèse terrifiante d’un seuil, de la fin du poème, me retint longtemps de parcourir dans toute son extension l’œuvre du poète. Je la connaissais de mieux en mieux, mais je ne la lisais au gré de lectures butinées çà et là. Pendant de nombreuses années, je conservais Vents, puis les autres poèmes de Saint-John Perse, dans ce rapport ambigu de vénération et de distance. Au fil des ans, je suis venu à bout de ce blocage en comprenant que la lecture était à chaque fois une résurrection de Lazare, selon la belle expression de Georges Perros : « La lecture, résurrection de Lazare, soulever la dalle des mots » (Perros, 1994, p. 16) et qu’une œuvre recèle encore des surprises, même lorsqu’on l’a lue intégralement plusieurs fois. Et je devais me rendre compte qu’en dépit des apparences, je ne disposais pas vraiment de l’œuvre complète. Je crois bien que c’est un pèlerinage sur la sépulture du poète qui me permit de dépasser ce blocage et de me plonger enfin dans cette œuvre intimidante.
Visite sur « la terre aux tombes »
5On atteint le petit cimetière marin de la presqu’île de Giens par une route sablonneuse, une bande de terre étroite où la voiture semble ahaner sur le chemin. Des plaisanciers, garés sur les bas-côtés, vont se baigner sur les plages. C’est un endroit balayé par le vent, où souffle un air marin qui porte l’odeur iodée si caractéristique d’une région de mer et le cri des mouettes qui se laissent porter. Au terme de la route, très vite, le cimetière marin où repose le poète accueille le visiteur. Sous un pin, contre le mur d’enceinte, se trouve la dalle hiératique de « pur granit » sous laquelle le poète et sa femme sont réunis pour l’éternité. On y lit, dernière victoire de la poésie sur le monde réel : « Alexis Saint-Leger Leger Saint-John Perse 1887-1975 Dorothy Milburn Leger 1907-1985 ». L’homme historique, Alexis Leger, a disparu, effacé par le poète, Saint-John Perse, et ses avatars.
6Lors de ma première visite sur la tombe du poète, devenu pour moi un lieu de pèlerinage annuel, quelques pierres, des coquillages, une gerbe de fleurs fanées formaient une collection hétéroclite d’hommages laissés en dépôt sur la pierre. Seul un mot, devenu illisible, pouvait témoigner du passage d’un visiteur récent. Je venais seul ; j’avais un crayon dans la poche. Comme la feuille posée sur la tombe menaçait de s’envoler, je décidai de la couvrir d’un coquillage pour la retenir, et d’y adjoindre, en complément du mot presque effacé, un verset de ce qui était pour moi, à cette époque, tiré du tout dernier poème de Saint-John Perse : « Chant pour un équinoxe » (1971). J’y inscrivis de mémoire ces quelques mots : « L’autre soir il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas. » (Saint-John Perse, 1982, p. 437). Ils me hantaient. La réponse du poète, interprète de la foudre, me semblait toujours obscure.
7Qu’espérais-je en venant sur ces terres ? Non pas assister à une résurrection de Lazare, mais peut-être toucher du doigt quelque chose de la vie concrète du poète. Je m’enfonçai dans La Polynésie, trouvai Les Vigneaux, et relus « Chant pour un équinoxe » avec émotion.
8Comme je l’ai dit, je prenais ce poème pour le tout dernier de l’œuvre, car j’étais muni de l’ancienne édition de la Pléiade, celle de 1972, établie avant la parution des deux derniers poèmes, ajoutés à l’édition augmentée de 1982. J’étais loin de me douter qu’une édition, enrichie de « Nocturne » (1972) et « Sécheresse » (1974) me réservait le plaisir de deux textes inédits. Le poète semblait ainsi sortir de son tombeau littéraire pour nous livrer deux poèmes supplémentaires et compléter ainsi sa dernière parole, « cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas » (ibid.), sorte de codicille à un testament poétique. Une occasion de mieux comprendre ce poème difficile dans sa simplicité m’était enfin donnée. C’est de cette lecture possible que je voudrais vous entretenir.
Poétique de l’équinoxe
9Véritable seuil de l’œuvre poétique, « Chant pour un équinoxe » en constitue aussi bien le premier terme, avant le ressac des deux ultimes poèmes rassemblés dans le dernier recueil éponyme en 1975. Il forme une sorte de point de symétrie entre toute l’œuvre tournée vers le passé, œuvre déjà écrite et disponible, et les lectures à venir de l’œuvre. En un sens, ce poème est un pivot, à la fois personnel en ce qu’il m’a permis de dépasser ma prévention à l’égard d’une lecture intégrale de l’œuvre poétique, et poétique, puisqu’il oriente le dernier recueil du poète. Il articule en cela l’ensemble des thèmes chers à Saint-John Perse dans une sorte de testament littéraire riche et poignant, mais aussi difficile en dépit de sa simplicité apparente. La métaphore proposée par Georges Perros, rapprochant la lecture de la résurrection de Lazare, peut nous servir de clef de lecture. Elle orientera notre interprétation de ce poème qui tient en cette hypothèse : « Chant pour un équinoxe » célèbre le point liminaire entre la nuit et le jour, entre l’œuvre accomplie et ses relectures à venir. En un sens, par ses thématiques autant que par son rapport au rythme du ciel, il fait écho au « Don du poème » de Mallarmé. Sa fameuse entame, dont on connaît la portée métapoétique, vaudrait aussi bien pour Saint-John Perse : « Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée »… (Mallarmé, 1998, p. 84).
10Plus que des réalités cosmiques, le jour et la nuit renvoient à des situations métaphysiques clairement identifiées : la vie créatrice pour le jour et la mort terrestre pour la nuit. Or, la singularité de cette nuit est qu’elle favorise une forme d’éternité pour l’auteur à travers les poèmes que ses lecteurs décryptent. Entre ces deux forces, l’équinoxe, seul point à équidistance des deux termes, est le lieu du poème, le seuil permettant le passage entre deux grands infinis. Le poète assure ainsi, comme une sibylle, la communication entre deux plans métaphysiques mis en contact par son intermédiation. L’équinoxe établit bien le point de contact de la vie et de la mort et trace une frontière, rendue perméable par le poème, entre l’intelligible et l’inintelligible. Il s’agit ainsi d’une rupture en apparence définitive, du passage de la vie à la mort, mais aussi de l’humain au surhumain.
11« Chant pour un équinoxe » fait donc fonction de seuil métaphysique entre le monde temporel où l’œuvre se conçoit et le monde intemporel où elle se place désormais pour toujours. Comment n’être pas frappé, dès lors, par l’évidence d’éternité qui se dégage de ce texte, a fortiori lorsqu’il est lu sur la tombe du poète ? Telle est peut-être l’une des clefs de ce poème liminaire qui se place lui-même au point d’équinoxe qu’il célèbre, ce lieu impossible de jointure où deux forces égales se rencontrent, celle, diurne, de la vie et l’autre, obscure, d’une mort qui ne sera jamais que physique.
12« Chant pour un équinoxe » signale ainsi le moment de bascule entre les deux mondes dans une allusion constante à une mort toute provisoire, « saisonnière » dirait le poète et ami de Saint-John Perse, Allen Tate évoquant « …les feuilles répandues (…) en simple hommage de la nature à l’éternité saisonnière de la mort [the splayed leaves (…) of nature the casual sacrament to the seasonal eternity of death] » (Allen Tate, 1928, je traduis). Car cette mort n’est qu’une préparation à la sortie du tombeau, à la résurrection par le miracle du langage :
Les temps vont revenir, qui ramèneront le rythme des saisons ; les nuits vont ramener l’eau vive aux tétines de la terre. Les heures cheminent devant nous au pas de l’espadrille, et, rétive, la vie remontera de ses abris sous terre avec son peuple de fidèles… (Saint-John Perse, 1982, p. 1397)
Je sais, j’ai vu : la vie remonte vers ses sources… (ibid., p. 437)
et à la (re)naissance :
La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze, et quelque part au monde où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde, un enfant naît au monde dont nul le sait la race ni le rang… (ibid.)
que suggérait déjà « Sécheresse » : « Ô mouvement vers l’Être et renaissance à l’Être » (ibid., p. 1398).
Un poème comme oracle
13Mouvement de balance, donc, que celui de ce recueil construit autour d’un rythme binaire, opposant deux poèmes cosmiques, celui du soleil, « Sécheresse », et celui de la nuit, « Nocturne », à deux poèmes humains, celui de « Chant pour un équinoxe » et « Chanté par celle qui fut là ». Cette structure fait apparaître l’équilibre métaphysique entre le jour et la nuit, « l’équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme », la terre renvoyant ici aux forces cosmiques et l’homme aux deux protagonistes du recueil.
14Mais au cœur même de ce miroir poétique de l’équinoxe, le poème éponyme se distingue comme un singulier oracle, une « réponse à l’homme » équivoque et ambiguë. Si ce poème fonctionne comme un oracle, c’est bien parce qu’il condense tous les thèmes chers à l’auteur comme une énigme à élucider, car cette réponse « fut brève et ne fut que fracas. »
15La première partie de « Chant pour un équinoxe », impersonnelle, dresse un décor omineux où les éléments concourent à apporter une réponse cryptée à l’homme que seul le poète peut comprendre. Ce message cosmique, où s’emmêlent les différentes forces élémentaires de l’imaginaire persien, la mer, les intempéries, l’orage, prend la forme même des forces qui le dictent, comme le fait entendre l’allitération en dentales reproduisant le « fracas » de l’orage et le son de la pluie battante. Seulement, derrière l’éclat soutenu des occlusives qui apportent la réponse évoquée, le « don du poème » implique en même temps un retrait du poète hors de cette terre où elle a été annoncée. Les liquides prennent le pas. L’élément marin sature le poème avant de se retirer : l’eau pluviale finit par se confondre avec l’eau marine des « nappes mauves du plancton. » Même les éléments célestes, comme « la foudre », et terrestres, tel « le pollen jaune des pins » se retirent, laissant derrière eux des « carrières désertées », symbole du travail créatif laissé en suspens, pour se confondre dans une unique « semence de Dieu », à la fois source de vie « pollen » ou « plancton » et d’inspiration en retrait du monde humain. C’est là que « Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité » (Saint-John Perse, 1982, p. 437).
16Ce moment de reflux cosmique, où le multiple se résorbe dans l’un, forme en un sens un antidote à la diversité cosmique persienne. Après avoir exploré la force des vents, neiges, pluies, mers, de la terre et du ciel, le poète entreprend un geste contradictoire : révoquer cette multiplicité ontologique pour revenir à l’Un. La référence au divin sature un recueil qui l’institue comme principal interlocuteur du poète, comme si, après avoir cherché à dire le monde dans sa diversité, ce dernier accédait à la révélation de l’unité : « je sais, j’ai vu » dit-il après avoir entendu l’orage (ibid.).
17Cet orage pourtant n’établit pas une coupure nette entre le monde divin de l’unité élémentaire et celui des hommes. Le poète reste un médiateur entre les deux mondes : « Sire, maître du Sol, voyez qu’il neige » (ibid.). Lever la tête vers le ciel pour en déchiffrer les signes cosmiques, telle reste bien la fonction de l’ami du Prince. Seulement, ainsi « désertée », la terre redevient un lieu strictement humain, « terre de Seth et de Saül, de Che Houang-Ti et de Chéops » (ibid.). L’équinoxe n’instaure pas seulement un seuil entre le monde diurne et nocturne, mais bien entre l’unité divine et la plurivocité humaine, une coupure entre les règnes : « la voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze » (ibid.).
18Cependant, le poème ne se clôt pas sur cette apparente incommunicabilité entre les ordres. Alors que le poète s’apprête à quitter ce monde, cette terre aux tombes qui l’appelle, il entrevoit la naissance d’un autre lui-même, médiateur entre les deux forces, celle des hommes étonnés dont « le siècle n’eut garde » et celle, cosmique, « où le ciel fut sans voix ». C’est l’héritier du poète : « et le génie frappe à coups sûrs aux lobes d’un front pur » (ibid.) ; il me plaît de penser que cette naissance se produit à chaque lecture, que nous sommes tous, lecteur et lectrice de Saint-John Perse, les continuateurs de cette œuvre qui éclaire notre condition humaine, et la rehausse, en quelque sorte, à la bonne hauteur, en ce lieu équidistant du ciel et du siècle, finalement en cette « heure entre la Terre et l’homme », l’équinoxe.
Une éternité d’outre-songe
19La presqu’île de Giens, comme un navire « toujours en partance et qui jamais ne part » (Supervielle, 1996, p. 141), résout provisoirement le vieux conflit de l’heure et de la Terre, des forces temporelles et des puissances éternelles que Saint-John Perse scruta. Pas vraiment terrestre, ni tout à fait hauturier, Giens maintient suspendue la possibilité d’une île, à mi-chemin, comme un point d’équilibre, entre les forces cosmiques qu’a chantées Saint-John Perse tout au long de son œuvre, mais surtout entre la vie temporelle et l’éternité d’outre-songe.
20Pour moi, la presqu’île de Giens demeurera « la terre aux tombes » de « Chant pour un équinoxe », le lieu où l’expérience du lecteur rejoint la question posée par le poème : comment entendre encore cette « réponse à l’homme » qui ne fut d’abord que fracas ? À nous, lecteurs, de tendre l’oreille.

