Une audace nouvelle. Oiseaux, IX
« Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! » (Allocution au banquet Nobel du 10 décembre 1960).
1Quel exercice salutaire nous proposent Henriette Levillain, Olivier Belin et Christian Doumet : enjamber le savoir, le convenu des discours, et remonter à la source d’un enthousiasme, d’une ferveur ou d’un enchantement ! Quel bonheur d’avouer, publiquement, sans avoir à se cacher dans des postures intellectuelles, que nous avons choisi ce métier, professeur de littérature, parce que nous avons reçu, au contact de certaines pages inoubliables, un mandat mystérieux, une sollicitation impérieuse et bienfaisante, un commandement tacite qui agirait, dans nos existences, comme l’appel d’une destinée : tu diras ce que tu as vu, entendu, vécu au fond de ces grands silences parlants que sont les livres, tu en transmettras la splendeur, tu ne la trahiras pas.
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2Et quel plus bel exemple de ces pactes secrets que nous avons scellés dans l’enfance et la jeunesse, lorsque notre sensibilité s’éveillait au concert infini des voix humaines, que la poésie de Saint-John Perse. La voix qu’on y entendait s’accordait si bien à des désirs d’élévation qu’on sentait en soi, comme un appel à une vie haute, libre, souveraine qui était là, en nous, sans qu’on sache très bien pourquoi, comme une évidence, une braise mal éteinte d’une royauté inexplicable qui se trouvait, dans les mots du poète, confirmée à jamais.
3Pour donner une idée de ces choses improbables, j’ai choisi le neuvième poème du recueil Oiseaux publié en 1963, soit deux ans avant ma naissance. Il ne s’agit pas, ici, de raconter ni même de décrire les circonstances d’une lecture donnée, mais de repérer, dans cet exemple partageable, quelques scansions de cette dramaturgie aux trois-quarts ineffable dont le lecteur d’un tel poème est le lieu et dont il portera, tout au long de son existence, l’empreinte ineffaçable.
4Relisons ce poème :
D’une parcelle à l’autre du temps partiel, l’oiseau, créateur de son vol, monte aux rampes invisibles et gagne sa hauteur…
De notre profondeur nocturne, comme d’un écubier sa chaîne, il tire à lui gagnant le large, ce trait sans fin de l’homme qui ne cesse d’aggraver son poids. Il tient, de haut, le fil de notre veille. Et pousse un soir ce cri d’ailleurs, qui fait lever en songe la tête du dormeur.
Nous l’avons vu, sur le vélin d’une aube ; ou comme il passait, noir — c’est-à-dire blanc — sur le miroir d’une nuit d’automne, avec les oies sauvages des vieux poètes Song, et nous laissait muets dans le bronze des gongs.
À des lieux sans relais il tend de tout son être. Il est notre émissaire et notre initiateur. « Maître du Songe, dis-nous le songe !... »
Mais lui, vêtu de peu de gris ou bien s’en dévêtant, pour nous mieux dire un jour l’inattachement de la couleur — dans tout ce lait de lune grise ou verte et de semence heureuse, dans toute cette clarté de nacre rose ou verte qui est aussi celle du songe, étant celle des pôles et des perles sous la mer — il naviguait avant le songe, et sa réponse est : « Passer outre !... »
De tous les animaux qui n’ont cessé d’habiter l’homme comme une arche vivante, l’oiseau, à très longs cris, par son incitation au vol, fut seul à doter l’homme d’une audace nouvelle.
(Saint-John Perse, 1982, p. 419)
5Le premier élément ne se donne pas à interpréter : il saute à pieds joints dans le jardin intérieur et vient rejoindre celui qui y fait les cent pas, à l’endroit de son désir le plus criant — ce premier élément, c’est « l’oiseau, créateur de son vol ». Les mots, ici, pour le lecteur que je suis, ne sont pas des signifiés qui demanderaient un déchiffrement, un décryptage, mais plutôt un événement qui se produit, quelque chose qui, littéralement, advient à l’instant même de la profération : une grande lumière, immensément libre, qui s’accorde à une soif qui se trouve, en un instant, grâce à ces mots, étanchée. Les causes et les raisons pratiques du vol sont renvoyées à des coulisses secondaires, subalternes : l’oiseau crée tout simplement son vol parce qu’il est, de toute éternité, fait pour lui. La promesse appelle, préfigure, décide l’accomplissement de la promesse. L’oiseau créateur de son vol n’est l’allégorie de rien, comme dirait la pauvre langue des commentaires. À la jointure de la diction et de la vision, il enflamme immédiatement l’esprit, réveille la promesse qui sommeille en lui et qui ne demandait que cela : s’élancer, créer à son tour ce vol pour lequel lui-même est fait, comme si là, à ce moment liminaire du poème, l’esprit se rendait compte qu’il partage avec l’oiseau la finalité d’un vol. Un vol dont le poète ne retarde pas le dévoilement, mais qu’il offre, d’emblée, au lecteur, en vertu d’une égalité qui n’a besoin ni de se conquérir ni de se justifier, qui est posée comme une fraternité d’expérience. Et qui ne sera que rappelée, à la toute fin du poème, à travers la mention de « l’audace nouvelle », comme un encouragement amical à se laisser guider par le souffle entrevu en soi-même grâce au poème que nous venons de lire.
6Le deuxième élément, au contraire de ce premier, est fait pour que l’esprit bute sur lui, achoppe, puisse peut-être même se méprendre, le confondre avec un nom d’oiseau. C’est le mot « écubier » que l’on n’est pas sûr de bien connaître, qui oblige à rouvrir le dictionnaire pour en vérifier le sens d’ouverture cylindrique ménagée dans le pavois d’un navire pour permettre le passage des amarres. Autre imaginaire renvoyant à des attaches, des gravités, des pesanteurs, de possibles fixités, mais faites dans le paysage inauguré par l’oiseau pour être contestées par un désir rimbaldien de libération, suscitant par ricochet des figures de bateaux ivres, avec tohu-bohus et péninsules démarrées. Une voix de poète consonne avec tant d’autres voix, est habitée par tant d’échos, bientôt passera celui « des vieux poètes Song » et se prolongera dans cette rime interne avec « le bronze des gongs », comme une onomatopée ou une harmonie imitative qui décidément instaure un autre rapport au monde, sans distance, musical, vibrant, acoustique. C’est à la fois mystérieux et si proche : non pas une voix qui nous prendrait de haut, mais qui instaure au contraire un plain-pied avec ce qui en nous demande à se désarrimer, à se libérer et à s’élever. Et ce « bronze des gongs », nous ne le lisons déjà plus, nous sommes prêts à le rouler, à le chanter, à le faire jouer là, à l’étirer plus que de raison, dans notre bouche et notre gorge, nous lui faisons bon accueil, toutes les amarres de la prudence sont effectivement larguées et plus bas avec quelle délectation encore nous ferons résonner les allitérations de « ce lait de lune grise » et de cette couleur « des pôles et des perles » comme si, dans la langue, nous retrouvions des jeux et des joies d’avant la langue. Des jeux et des joies venues de cette enfance royale, de notre royaume indescriptible, du temps où le monde obéissait à nos désirs, où nous connaissions le secret des choses, où nous pouvions devenir des oiseaux quand nous le voulions, dans la lumière du premier jardin.
7La voix de Saint-John Perse, c’est bien ici et maintenant qu’elle nous prend — mais elle vient de plus loin que nous, elle est portée par une vague de tous les siècles, de tous les temps. Elle nous fait les contemporains de l’homme de toujours. Elle ne se contente pas de nous dire que nous faisons partie d’une grande histoire sacrée, elle nous y replonge, nous extrait, nous délivre instantanément des paysages du moindre où l’actualité nous assigne. Ce haut langage, seigneurial, altier, n’est pas celui d’un privilégié des terrasses ou des surplombs, c’est notre langue naturelle. C’est celle que nous parlons quand nous sommes fidèles au souffle et au feu dont nous portons l’empreinte indélébile malgré tous les dénis de l’Histoire, malgré toutes les démissions individuelles et collectives dont notre époque est le nom. Nous cessons d’être ballottés « d’une parcelle à l’autre du temps partiel » et retrouvons ce qui nous manque le plus dans le monde fragmenté qui est le nôtre : une vue d’ensemble de ce que nous sommes appelés à être.
8On se souvient de la réticence exprimée par Philippe Jaccottet, dans L’Entretien des Muses, à l’égard de la poésie de Saint-John Perse, accusée par Michel Maxence « d’usurper le regard des dieux » (Maxence, 1961, p. 60) : « La fête, écrit Jaccottet, qui fut le grand rêve de Hölderlin, la fête du sacré, est-il possible de la fêter ainsi tous les jours, sans ombre de tricherie ? » (Jaccottet, 1968, p. 41). Ce neuvième poème d’Oiseaux est à lui seul une réponse à ces droits d’inventaire ou de réserve. Le « Maître des Songes », avec ses majuscules liturgiques, n’est pas un prêtre vêtu de somptueux habits sacerdotaux, ce n’est pas le vates de l’imagier poétique, mais l’oiseau dont le cri encourage l’homme à ne pas oublier qui il est. Et le poète, lui, ne le crie pas, ne le proclame pas, il le murmure comme en passant, dans la dernière strophe du poème : « une arche vivante ».
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9L’arche, c’est chacun de nous, sauvant, dans le déluge de l’Histoire, ce qu’il peut. Et écoutant ce que les animaux lui disent. Il n’y a sûrement de place ni pour l’usurpation de regard ni pour l’ombre de la tricherie dans un tel poème qui nous transmet, et avec quel tact, un viatique pour la vie !
10Le « Passer outre ! » est une invitation à ne pas nous laisser piéger par la mauvaise langue, celle qui se parle dans les sociétés prospérant cyniquement sur la mort de l’esprit — qui est l’autre nom de la mort de l’homme. Le poète ne nous laisse pas seul face à notre sort : il nous fait entendre que la langue de notre haut désir existe, qu’elle est partagée, partageable, et que l’infertilité du grand désert d’hommes n’est pas une fatalité.
11Le poète immensément fraternel qu’est Saint-John Perse sait exactement à quel péril de mort intérieure l’homme moderne est confronté. Le poème est d’une force — communicative — à la mesure du risque encouru. Et le salut, en forme de reconquête des droits et des pouvoirs de l’esprit à s’extraire de la nasse des servages contemporains (dont les plus insidieux se font désormais sous le nom même de culture), ne s’accomplit pas demain, plus tard, mais à l’instant même de la rencontre avec l’oiseau du poème. Il se confond avec notre émotion, entendue non comme une jubilation éphémère mais la remise en mouvement de notre existence pour qu’elle ne renonce pas à s’accomplir sous le triple signe immémorial de la beauté, de l’amour et de l’action.
12L’audace à laquelle prédispose le poème de Saint-John Perse, comment la circonscrire ? On la devine alimentant une passion d’enseigner, une réflexion critique. Mais on pourrait la suivre du côté des pensées qui composent la vie intérieure d’un homme. Dans les accents de son discours. Ou encore dans ses actes même. On se souvient que c’est la question que se pose Balzac dans Le Curé de campagne : comment la lecture exaltée de Paul et Virginie influence la vie de son héroïne, Catherine Sauviat. La notion de bovarysme est bien loin d’épuiser cette passionnante question de l’action des livres sur une subjectivité donnée. Comment la lecture se convertit-elle en force d’âme, en désir, en névrose, en projets existentiels, etc. ?
13Je n’ambitionne certes pas de résoudre ni même d’illustrer cette question essentielle. Je verse seulement au dossier un poème qui n’est pas exclusivement consacré à Saint-John Perse mais qui a pour objet cette manière que certains textes incandescents ont de nous prédisposer à des ferveurs qui ont du mal à trouver, dans le monde tel qu’il se dérègle vitesse grand V, des objets à leur mesure. C’est un poème extrait de mon deuxième recueil, publié en 2020, Puisque la vie est rouge. Il va de soi que je ne le commenterai pas ; je le propose au lecteur comme pièce à conviction dans ce plaider-coupable qu’implique toute entrée en écriture.
« Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore ? »
(Léopold Sédar Senghor, « Prière aux masques », Chants d’ombre)
Près de l’écluse une chanson s’est pendue
La robe verte de l’ange fait frissonner son feuillage
Au dernier souffle de la nuit
Le crépuscule prépare sa prière
Les feuilles s’envolent quand tu roules
L’honneur est redonné par la voix bien aimée
On dirait une tour de contrôle des années 70
Il n’y a plus d’éclusier on fait les poches à tout ce qui passe
Il faut croire que les avions flottent maintenant
Elle a dit qu’elle n’aimait pas la poésie
Qu’elle ne sait pas quoi faire des poèmes
Drôles d’éclairs figés là dans la peau du jour
Elle voudrait connaître le nom de l’assassin
Ou du sauveur avant la dernière page
Le jour n’a pas besoin de chanter pour dire qu’il voudrait naître
Vue du train la ville fait briller son collier de pacotille
Elle se lèche le dos comme une bête assiégée
Je pense à vous Paul Claudel Saint-John Perse
Léopold Sédar Senghor Patrice de La Tour du Pin
Le temps où je vis manque de votre parole
De confiance et de splendeur
Je rêve à une messe
Dans le jardin aux pierres d’oubli
Avec versets venus de la Grande Maison
Avec koras balafons légendes
Et bras de femmes levés sur les douleurs
Avec appel du nom et douceurs suppliantes
Ce sont des clous plus forts que les discours
Sans cœur que le présent nous plante au cœur
Pour l’empêcher de battre
Sur la place Maubert les premiers prix s’affichent
Les pâtisseries d’Auvergne
Le veau élevé dans des larmes de mère
Les poupées aux yeux de varech
Et toi combien te coûte un poème ?
Je viendrai te chercher dans ta peur
Je te délivrerai de ta peur
Je t’embrasserai
J’embrasserai ta beauté
J’embrasserai la beauté qui te fait peur
© Emmanuel Godo, Puisque la vie est rouge, Gallimard, 2020.

