Colloques en ligne

Glen Grainger

Poétique de la Re-naissance

Poetics of Re-Birth : Reading of the First Stanza of Canto III of Chronique, by Saint-John Perse (1960)
Lecture de la première strophe du chant III de Chronique, de Saint-John Perse (1960)

La rencontre poétique

1Toute poésie appelle une rencontre dont l’essentiel se joue en nous, lecteur. La résonance intérieure du poème fait tinter l’écho de notre être, de notre vie. Le poème nous éclaire-t-il, nous guide-t-il ? Nous succède-t-il, nous précède-t-il ? Toujours est-il qu’un fragment de parole, plus ou moins étendu, s’est logé dans la confidence du rapport entre nous et nous-même. La lettre poétique acquiert sa réalité dans son murmure, cette douce incantation que nous destinons avant tout à nous-même. Non point l’écrit mais la voix même, celle de l’intimité définitoire de l’expérience poétique, que l’on se place du point de vue du lecteur ou du poète. Il est certes dans les ressources du poème d’être lu ou récité pour un public, pour un interlocuteur. Mais là où tout se joue, c’est dans le discours intérieur adressé à soi, plus ou moins formalisé par la conscience de nos propres pensées. Maint lecteur passionné de Saint-John Perse, du plus érudit ou sensible au plus profane ou dilettante, connaît par cœur des versets, des strophes et même des chants. Ses poèmes se prêtent à une verbalisation, voire une mise en voix publique. Mais ni la poésie ni même la poéticité ne s’arrêtent à ce partage oral.

2On ne lit pas le poème, on ne l’écoute pas. On le relit, on le réécoute. Le poème demeure, même à l’état d’impressions ténues, de celles qui suggèrent, de celles qui impriment. Nous, lecteurs, sommes ainsi un alter ego du poète. Une communion à la fois locale et totale s’est produite en cet espace qu’est le poème, puisque cette impression qui s’est appliquée à nous, immiscée en nous, c’est l’impression de la vie qui déjà s’était appliquée au poète, immiscée en lui. Nous sommes à la fois entièrement le poète et nous-mêmes. Nous sommes à la fois entièrement nous-mêmes et l’humanité. En cela, nous re-naissons avec lui et avec l’humanité.

Une rencontre avec Chronique

3Chronique se présente comme une manifestation idoine de cette communion. C’est par ce poème que moi-même je rencontrai Saint-John Perse au début des années 2010. Je le connaissais déjà, comme tout khâgneux qui se respecte, pour sa dialectique de l’hermétisme scientifique qu’il élabore admirablement dans son discours de Stockholm. Je le connaissais pour Éloges, Vents, Amers…

4Je ne sais quelles circonstances guidèrent mes doigts sur les pages de Chronique, mais je lus le bref recueil — ses huit chants concentrés en quinze pages dans l’édition de la Pléiade — sans discontinuer. Et c’est vers le début du troisième chant que se noua un lien bien particulier, en trois phases, après lectures successives : d’abord le vague sentiment d’acmé, d’un je-ne-sais-quoi qui se structure, qui prend forme, qui culmine ; puis l’imprégnation solennelle d’une mélodie concertante qui m’habita, emplit mes souvenirs et mes pensées même absentes ; enfin, après analyse proprement littéraire, la certitude du morceau de choix, qui coïncida avec l’intégration du poème dans mon être.

5C’est ainsi que le poème se fit vivant, se fit vie.

Première strophe du chant III de Chronique

« Grand âge, nous venons de toutes rives de la terre. Notre race est antique, notre face est sans nom. Et le temps en sait long sur tous les hommes que nous fûmes.

« Nous avons marché seuls sur les routes lointaines ; et les mers nous portaient qui nous furent étrangères. Nous avons connu l’ombre et son spectre de jade. Nous avons vu le feu dont s’effaraient nos bêtes. Et le ciel tint courroux dans nos vases de fer.

« Grand âge, nous voici. Nous n’avions soin de roses ni d’acanthes. Mais la mousson d’Asie fouettait, jusqu’à nos lits de cuir ou de rotin, son lait d’écume et de chaux vive. De très grands fleuves, nés de l’Ouest, filaient à quatre jours en mer leur chyle épais de limon vert.

« Et sur la terre de latérite rouge où courent les cantharides vertes, nous entendions un soir tinter les premières gouttes de pluie tiède, parmi l’envol des rolliers bleus d’Afrique et la descente des grands vols du Nord qui font claquer l’ardoise d’un grand Lac.

« Ailleurs des cavaliers sans maîtres échangèrent leurs montures à nos tentes de feutre. Nous avons vu passer l’abeille naine du désert. Et les insectes rouges ponctués de noir s’accouplaient sur le sable des Îles. L’hydre antique des nuits n’a point pour nous séché son sang au feu des villes.

« Et nous étions peut-être en mer, ce jour d’éclipse et de première défaillance, quand la louve noire du ciel mordit au cœur le vieil astre de nos pères. Et dans l’abîme gris et vert aux senteurs de semence, couleur de l’œil des nouveau-nés, nous nous sommes baignés nus — priant, que tout ce bien nous vînt à mal, et tout ce mal à bien.

(Saint-John Perse, 1982, p. 393-394)

Le poème du Nobel

6Chronique ouvre un nouveau chapitre dans la vie d’Alexis Leger, celui du retour en France après dix-sept ans d’exil américain, d’une réconciliation avec la Méditerranée, et d’un « grand âge » qui inspire un poème mémoriel. Ce sera le dernier poème publié avant l’attribution du Prix Nobel en 1960. C’est donc précisément autour de lui que se cristallise la reconnaissance suprême.

7En réponse à une question de Dag Hammarskjöld, le poète Saint-John Perse qualifie Chronique de « poème à la terre, et à l’homme, et au temps, confondus tous trois dans la même notion intemporelle d’éternité. » (Saint-John Perse, 1982, p. 1133) Le titre, selon lui, est à prendre dans sa double acception personnelle et impersonnelle. Chronique comporte chronos, le temps fractionné des chronomètres et de la chronologie. Néanmoins, il déploie bien davantage l’aiôn, soit l’intemporel cosmique, « ligne flottante qui ne connaît que les vitesses et les intensités, événement pur ou pur devenir où l’instant équivaut à l’éternité » (Camelin, 1998, p. 258). Le bergsonisme de Saint-John Perse, avec son affection pour la « durée pure » par opposition au temps des horloges, ne fait pas de doute. Une tension temporelle en chausse-trappes, ou du moins un paradoxe, traverse donc le poème : une chronique qui récuse la chronologie.

8Mais la chronologie, quoique récusée, occupe bien une place de choix dans Chronique. Comme le souligne Henriette Levillain le poème « est d’abord le rendez-vous d’un vieillard, hanté depuis toujours par la maladie et la dégradation physique, avec l’échéance fatale. » (Levillain, 2013, p. 391) Les sublimes sentences mortifères des chants II — « Ô Mort parée du gantelet d’ivoire. » (Saint-John Perse, 1982, p. 391) —, V (« La course est faite et n’est point faite ; la chose est dite et n’est point dite. » (ibid., p. 397) — et VI « La mort est au hublot. » (ibid., p. 399) — dotent notamment l’instance poétique d’une incarnation sensible, celle de l’homme Alexis Leger. Le « nous » est bien aussi celui d’un poète de soixante-douze ans qui prend rendez-vous avec son destin. Le chemin parcouru est celui d’un homme qui a vécu. Le chant III est celui d’un homme né au monde, et qui renaît avec le poème, emportant dans cette renaissance son lecteur et toute l’humanité.

L’adresse incantatoire au « grand âge »

9Chronique se présente comme un discours adressé par le « nous » ambigu de la majesté et de la foule, instance typique de Saint-John Perse, à un interlocuteur qui ne répond pas. Le vocatif « grand âge », à l’entame de cinq des huit sections, inclut tout à la fois la vie du poète grand voyageur, l’histoire de l’humanité, et la succession des ères géologiques. Ainsi est jeté un filet poétique sur le mouvement cosmique des hommes et choses. Apparemment tournée vers le passé, cette poésie n’est, en réalité, qu’une quête démesurée du futur, et même plutôt d’un temps absolu. Le « grand âge », auquel on accorderait volontiers des majuscules initiales, est celui de la grandeur.

10Les chants I et II renouent avec une énergie primale, abrupte, saccadée. Au « grand âge, nous voici » (Saint-John Perse, 1982, p. 389), qui dit la présence tangible et disparate, succède le « grand âge, vous mentiez » (ibid., p. 391) qui défie la Mort. Le « grand âge, nous venons de toutes rives de la terre » (ibid., p. 393) du troisième chant signe la conversion en musique de cette énergie. Une bascule vers les temps du passé ancre alors le poème dans la re-naissance cadencée. Le « nous », oubliant le défi de l'âge, renvoie le lecteur aux événements inouïs — réellement vécus, vus ou entendus — qui l’ont fait naître à la poésie. Cette renaissance individuelle et solitaire, cette (re-)plongée dans les eaux baptismales comme chez les orthodoxes, où l’on baigne l’enfant entier nu, se produit sur le mode de la sérénité. Si la certitude tranche avec l’inquiétude des autres chants, elle laisse néanmoins intacte sinon l’ambiguïté, du moins la double ou triple lecture du référent du « nous ». La re-naissance a tout d’un rituel primitif, « antique », qui concerne l’humanité entière à travers un individu spécifique. L’humanité est intériorisée par le « nous » individuel.

11Cette première strophe sereine du chant III maîtrise le temps ; certes pour un temps fugace et précaire, avant que l’urgence et l’effusion ne reprennent ; mais pour un temps qui contribue à construire la durée pure. C’est la durée pure faite verset ; et le verset fait renaissance. L’instance poétique témoigne des individus, choses et éléments, qui composèrent sa vie et son cosmos. Et ce témoignage paraît d’autant plus fiable qu’il est porté par une mélodieuse lucidité.

L’universalité de la provenance

12L’apostrophe initiale au « grand âge » ancre le cheminement dans une provenance. L’origine plurielle, disséminée, se fixe sur le poète. L’universalité, posée d’emblée, est géographique avant d’être abstraite. Un halo mythique exerce ainsi sa force sur le lecteur, qui se sent à la fois intimidé et emporté par l’incantation. Par le « nous » de l’espèce, immémorial, le poème parle depuis l’humanité tout entière, depuis la profondeur d’un temps originel, dont il n’est pas bien sûr qu’il soit un temps passé. Ce « nous » nous flatte, ce « nous » nous refuse. Nous nous en délectons, et nous laissons emporter dans la séduction. La première phrase dessine l’espace dans lequel notre moi s’immiscera. Et l’on se répète, inlassablement, à l’adresse de nous-même : « Grand âge, nous venons de toutes rives de la terre. Notre race est antique, notre face est sans nom. Et le temps en sait long sur tous les hommes que nous fûmes. » (Saint-John Perse, 1982, p. 393) Nous revenons sur notre propre naissance. Nous renaissons à nous-même dans la prose du verset.

13Les deux propositions juxtaposées en parallélisme autour d’une même tournure attributive condensent dans la paronomase une tension entre l’essence et l’apparence. « Race », substantif du regroupement par excellence, de l’unité, du biologique, du généalogique, résonne avec « face », substantif de l’identité individuelle, du reconnaissable. Aussi bien l’antiquité de la race que l’anonymat de la face échappent, insaisissables, à toute saisie. Comme ennoblis par le poème, ces termes aspirent à un absolu universel et anonyme. Ils apparaissent d’ailleurs tous deux une trentaine de fois chacun dans l’œuvre de Saint-John Perse. Le rassemblement prend alors chair dans le pouvoir épistémique du temps qui, lui, est apte à saisir l’humanité, et la mouvoir.

14Ainsi cette première laisse me ravit, m’habita et continue de me ravir et de m’habiter. Et au moment de tâcher d’y voir plus clair dans un ravissement pérenne, force me fut de constater que ledit ravissement avait partie liée à une mélodie, comme si cette laisse donnait le ton de la suite du chant. Le rythme procède par groupements de quatre unités. La première phrase forme même un alexandrin. En théorie, cette régularité pourrait être décrite comme celle du sprung rhythm (« rythme bondissant ») de Gerard Manley Hopkins, qui prônait la présence d’un nombre constant de syllabes accentuées (stressed syllables), le nombre de syllabes non accentuées (slack syllables) important peu. Dans ces laisses, la mélodie, si elle ne bondit pas comme les vers nerveux de Hopkins, fait surgir par la syntaxe les syllabes là où l’oreille les requiert. Le parcours, on ne peut plus individuel au point même parfois de déminer le « nous », s’amplifie selon ce même principe dans la laisse d’après : « Nous avons marché seuls sur les routes lointaines ; et les mers nous portaient qui nous furent étrangères. » Retour aux fondements on ne peut plus tangible.

Épaisseur de l’expérience et respiration du monde

15Le « nous » déambule alors, navigue, joue avec la lumière, la chaleur et les humeurs célestes. Le « nous » a vécu. Nous avons vécu. L’arrogance point, mais c’est l’arrogance du sage. C’est l’arrogance du partage, qui attroupe perpétuellement sans pontifier. C’est aussi la nôtre, nous lecteurs, d’arrogance. Nous nous l’arrogeons, cette arrogance. Ainsi s’épaissit l’expérience dans ces anaphores qui nous dirigent deçà et delà, au rythme de la pulsation d’une notation sereine. Les strates de l’expérience s’amoncellent dans des déplacements toujours aussi horizontaux que verticaux. « Nous » quadrillons le monde dans toutes les coupes et durées de la renaissance.

16Les syntagmes oscillent du physique au cognitif, du perceptif au métaphysique, par une marche révérencieuse où toujours saillent des groupes de quatre temps. Oscillation, mais également hésitation aspectuelle. Tout fut-il si ponctuel ? Le passé composé ramasse tout l’antérieur du présent, celui qui établit le bilan d’une séquence passée. Mais ce moment, s’il s’oppose bien à l’étendue, tend à s’émanciper d’une réelle actualisation. L’impression demeure toujours d’une série de références qui nous échappent. Le clair-obscur ouvre ainsi l’imaginaire sur un passé préhistorique et mythologique, lequel rivalise toujours avec le biographique.

17La coordination bat la mesure de cette première strophe du chant III. Les « et » anaphoriques complètent le cosmos, en hyperbates impromptues, repoussant toute limite possible de l’accumulation. Chaque instant poétique martèle la totalité. Un effet de résonance métallique émane de la fin de la deuxième laisse : « Et le ciel tint courroux dans nos vases de fer. » De façon générale, une sorte d’alternance, entre unités juxtaposées et unités coordonnées émerge. Elles répondent assurément à une exigence d’équilibre mélodieux. Mais une portée plus ontologique peut également être décelée. La présence du « et » regroupe, synthétise, dit sinon la similitude, du moins la cohérence du « nous ». Et cette synthèse atteint jusqu’à l’individu-lecteur qui renaît aussi bien que l’individu-poète.

La résistance féconde du mot

18Avant la concrétisation de la cohérence, il faut, dans la troisième laisse, parfaire le tissage du poème. L’adresse « Grand âge, nous voici » coud le troisième chant aux deux premiers. En même temps, elle produit une rupture de rythme, lequel reprendra l’amble dès la phrase suivante. Le verbe défectif, « voici », dit l’extrême présence, toujours tendue vers l’universel, l’abstrait que motive le « nous ». Le rappel de la captatio benevolentiae du chant I suggère le retour du concret, auquel s’articule toujours l’universel.

19L’exclusion immédiate des roses et acanthes, rejet d’une culture civilisée, sera reprise, sur un autre plan avec le « feu des villes ». Fi de l’emblème lyrique par excellence, fi du motif architectural grec et romain, figure de la beauté classique. Ce qui vient à la place, c’est la mousson : la force brute du climat, qui tranche avec la grâce des jardins. C’est le retour du concret, celui de l’individu qui vit. Adversatifs et tournures négatives, au cœur de cette troisième laisse, s’érigent en armes du poète engagé dans un rude combat contre la mort. Ainsi résistent le mot et ses lieux communs. Mais le « nous » ne se résigne jamais à un désamorçage négatif.

20En réponse, une force évocatoire positive résulte des quatre temps de la phrase suivante. Chapeautées par la métaphore du fouet, les deux alternatives entre matières premières brutes (cuir ou rotin, écume ou chaux) annoncent un retour à l’élémentaire. La mousson comme lactation du ciel, nourriture administrée par la force du fouet, pénètre « jusqu’à nos lits », soit l’espace le plus intime, également celui du lecteur, qui se laisse envahir par les mots du poème. La marche du « nous » solitaire et collectif gagne en énergie par ces mouvements multidirectionnels, qui tous se répercutent au sein du lecteur passionné. L’intime murmure prend corps dans la régularité quaternaire, si typique désormais de ce chant III : « De très grands fleuves, nés de l’Ouest, filaient à quatre jours en mer leur chyle épais de limon vert. »

21Le chyle désigne le liquide produit par la digestion intestinale, transporté jusqu’à la lymphe. Le fleuve devient organisme qui digère son bassin versant et sécrète, à son embouchure, cette épaisse substance vitale. La géographie anthropomorphe de la terre possède des entrailles dans lesquelles circule le lecteur. La résistance féconde du mot technique, celle qui invite à feuilleter le dictionnaire, n’est jamais obstacle chez Saint-John Perse. Elle pérennise la parole poétique, fût-ce en puissance si le mot n’est jamais éclairci.

Du géologique au cosmique, du cosmique au géologique

22Le chant III établit des faits, ceux de la biosphère, de la lithosphère, de l’atmosphère. Le lecteur les recueille dans leur rythme placide. Le verset incorpore. Et c’est au tour des sensations diverses de l’être. Sans aller jusqu’à parler de synesthésie, puisque les sens ne s’y confondent pas, les deux laisses suivantes s’adonnent à une célébration sensorielle. La « terre de latérite rouge où courent les cantharides vertes » l’introduit. Parmi les infimes recoins des poèmes de Saint-John Perse dont on se délecte, ce morceau est de choix. La mélodie des syllabes réparties autour des deux substantifs techniques confirme l’ancrage concret du poème.

23Le choix des articles intrigue au moment où s’érige sous nos yeux cette vivacité extrême — ces cantharides vertes qui courent, qui sont là, ces couleurs si chatoyantes. D’un côté, nous ne sommes jamais en présence de scènes particulières. Les articles définis, universels, l’interdisent. Et pourtant, nous sommes en présence de choses tangibles : toute la terre de latérite rouge qui fut, qui est, qui sera ; toutes les cantharides vertes qui furent, qui sont, qui seront. Et c’est sans compter toute la symbolique que les couleurs élémentaires sont susceptibles de connoter. Là se loge sans doute l’une des tensions les plus profondes de Chronique : le particulier le plus précis y est aussi l’universel le plus ouvert. Et le « nous » renaissant à mesure qu’il reparcourt ce dont il fut témoin n’échappe pas à cette même tension.

24L’« ailleurs » non plus. Il pose en effet la question du référentiel : ailleurs par rapport à où ? Par rapport au « voici » ? Le poème gravite dans un espace régi par des « cavaliers sans maîtres », à la conduite décidée mais désorientée. La clôture de cette laisse, aux sifflantes qui s’immiscent dans l’oreille de tout lecteur sensible mérite un commentaire sur sa syntaxe retorse : « L’hydre antique des nuits n’a point pour nous séché son sang au feu des villes. » Le monstre mythologique des eaux, figure du multiple et de l’indestructible, appartient au temps originel, au monde d’avant la civilisation. Ce temps est aussi celui de la race humaine. Mais la portée de la négation pose problème : son sang a-t-il séché, mais point pour nous, ou n’a-t-il point séché, pour nous ? La ville — et c’est son feu qui est incriminé, non celui de la foudre ou du soleil — dessèche, épuise, brûle la vitalité sauvage du monde. Ce « feu des villes » est le feu de la civilisation dans ce qu’elle a de plus réducteur : la lumière artificielle qui chasse les ombres, la domestication qui neutralise le monstrueux, la culture qui assèche le mythe. C’est une façon de dire, en creux, que la poésie de Saint-John Perse n’est pas une poésie de la civilisation, mais une poésie qui résiste à ce que la civilisation fait au monde, du moins qui maintient vive la verve du mythe. C’est une façon de dire que toute naissance, quand on revient vers elle, est mythologique.

Transcendance originaire

25L’intime exaltation culmine dans l’ultime laisse de la strophe. Le lecteur sent dans sa chair la brutalité saisissante de la métaphore animiste, celle de « la louve noire du ciel », qui « mordit au cœur le vieil astre de nos pères ». Saint-John Perse réinvente une mythologie où la lune orchestre le territoire hostile où les forces se dévorent. Une remontée se parachève vers le halo d’un passé originaire qui dépasse le « nous », qui nous dépasse. « L’abîme gris et vert aux senteurs de semence » apparaît « couleur de l’œil des nouveau-nés. » Deux couleurs incertaines, mélangées, indécises, ni le noir du néant ni le bleu rassurant du ciel serein. L’abîme sent la fécondité, la germination, l’avant-vie. Il n’est pas la mort ; il est l’origine. Il précède toute forme, de ce gris-vert de l’enfant qui n’a pas encore fixé sa pigmentation, qui n’est pas encore ce qu’il sera. La couleur d’avant la détermination. Cet abîme n’est pas le gouffre pascalien qui terrifie mais l’abîme-matrice, l’abîme-origine. Cette image du dépouillement total, sans vêtements, sans noms, sans artifices, est celle d’une renaissance pure. La nudité comme antédiluvienne abolit barrières et médiateurs.

26Le chiasme final — « — priant, que tout ce bien nous vînt à mal, et tout ce mal à bien » — dit l’inversion totale des valeurs, la dissolution de la distinction entre le bien et le mal ou du moins la conversion sans conséquence de l’un à l’autre. Ce finale précatif dit que la vie accomplie exige que l’on passe à travers les deux, que toute expérience est la double face d’une même réalité. Le tiret cadratin associe le lecteur et l’humanité autour d’une liturgie qui produit un effet de clôture. Bien et mal, dos à dos, basculent de l’un à l’autre, se dissolvent l’un dans l’autre. Mais venir à bien ? Venir à mal ? Le verbe de mouvement répété confère une dimension proverbiale à la sentence, dont le sens nous échappe. Cette oscillation énigmatique, non encore réalisée car objet d’une prière, signe la fin des manichéismes obtus. Le bien et le mal ne sauraient être, en définitive, opposés frontalement. Peut-être est-ce là un hymne à la vie concrète, celle où tout bien est teinté de mal, tout mal teinté de bien ? S’agit-il d’un repentir d’Alexis Leger, de l’humanité entière ? D’ailleurs, à la naissance, et même à la re-naissance, « bien » et « mal » ont-ils un sens ?

27Mireille Sacotte souligne cette cohabitation apaisée des contraires, « sous le regard du sage » comme en miroir de la cohabitation entre Saint-John Perse, autre visage d’Alexis Leger : « Ce n’est donc pas à une lutte interne entre divers aspects du réel que l’on aboutit, mais bien à une forme d’apaisement proche du bercement connu de l’enfance. » (Sacotte, 1987, p. 352). Ainsi flottent paisiblement ces bouts de poème, entêtants, envoûtants, irréductibles. Ils reviennent sans cesse en l’esprit, d’autant plus savoureux qu’ils sont comme l’acmé de l’ample période formée par le chant III.

L’acmé de la construction

28La fin de la première strophe parachève la reconstruction d’une naissance. L’harmonie du verset porte aux nues la quiétude du « nous », avant que ne déferlent les emportements vastes et abrupts. Plus brève dans la structure générale du chant III, la deuxième strophe déploie force exclamations, énumérations, interrogations. La véhémence de l’instance lyrique paraît ainsi sans limites, et se poursuivra dans le reste du poème. La cadence mineure du chant III confirme les vertus rhétoriques d’une protase, la première strophe, qui construit, accumule, attroupe, là où l’apodose, la deuxième strophe, cède au mode de l’urgence. Les hésitations se multiplieront autour de la question nodale : « Que savons-nous de l’homme, notre spectre, sous sa cape de laine et son grand feutre d’étranger ? » (Saint-John Perse, 1982, p. 394).

29Mais telle n’est pas l’unique résolution de cette protase. Le chant VII lui répond sans doute davantage encore :

… Et tout cela nous vint à bien, nous vint à mal : la terre mouvante dans son âge et son très haut langage — plissements en cours et charriages, déportements en Ouest et dévoiements sans fin, et sur ses nappes étagées comme barres d’estuaires et déferlements de mer, l’incessante avancée de sa lèvre d’argile…

(Saint-John Perse, 1982, p. 401-402).

30Un soulagement point, celui d’un apaisement cosmique plus durable encore, ouvert sur l’universalité salvatrice des éléments. La renaissance du paradoxal individu collectif s’ouvre vers le mouvement perpétuel de l’humanité. La laisse sororale de celle du chant III nous laisse alors sur la métaphore d’une diction délicate. La lèvre d’argile réverbère les lèvres agiles du lecteur où se murmure la mesure du verset persien.