Du triste au gai savoir : rêverie persienne sur le savoir impossible
1Le Chant 4 de la première partie de Vents, publié pour la première fois en 1946, développe une méditation particulièrement frappante sur les livres, les bibliothèques et le savoir. Cette lecture personnelle propose d’en suivre quelques lignes de force.
2Vents s'inscrit dans un moment important de l'œuvre de Saint-John Perse. Il prolonge le mouvement entamé avec Exil, après une longue période de silence, et développe à une plus grande échelle les thèmes majeurs de son œuvre. Sa composition a lieu dans un contexte personnel et politique difficile. Perse se trouve alors en exil aux États-Unis, après avoir perdu ses fonctions diplomatiques et sa nationalité française. Ce déracinement prend dans ce texte un tour cosmique et ontologique. Vents est un très long poème composé de quatre parties et de vingt-six chants. La première partie, dont est extrait le passage qui m'a profondément marqué, en compte sept. L'ensemble du recueil peut se lire comme une immense traversée portée par les vents, ces forces élémentaires qui parcourent le monde et en bouleversent l'ordre.
3Ces vents sont destructeurs et fondateurs. Ils emportent les formes anciennes pour rendre possible l'avènement d'un monde nouveau. Le poème met en scène une aventure physique, intellectuelle et spirituelle. Dans la première partie, les vents apparaissent comme des forces primitives qui s'abattent sur un monde usé, affaibli par les habitudes et les conventions. Ils viennent rompre avec un ordre exténué et imposent une forme de table rase. Le troisième chant marque une étape importante dans ce parcours puisqu’il met en évidence la puissance de ces vents, capables de dépasser très largement les limites humaines. Face à eux, les hommes sont bien peu de chose ; ils sont donc appelés à se transformer radicalement. Le savoir lui-même devient incertain, le chant s’achevant sur le terme de « mésintelligence » (Saint-John Perse, 1982, p. 185).
4C'est dans ce mouvement que s'inscrit le quatrième chant. Le texte s'attaque au savoir accumulé dans les livres et les bibliothèques, présenté comme figé, sédimenté, coupé de l'expérience sensible. Le Chant 4 met en scène un rejet du savoir archivé, promis au fauchage. Mais le geste de faucher ouvre en même temps la possibilité d'un recommencement : quitter un savoir mort pour en reconquérir un autre, plus vivant, en prise directe avec les forces cosmiques. Les savoirs doivent eux aussi passer l'épreuve des vents.
Tout à reprendre. Tout à redire. Et la faux du regard sur tout l'avoir menée !
Un homme s'en vint rire aux galeries de pierre des Bibliothécaires. — Basilique du Livre !… Un homme aux rampes de sardoine, sous les prérogatives du bronze et de l'albâtre. Homme de peu de nom. Qui était-il, qui n'était-il pas ?
Et les murs sont d'agate où se lustrent les lampes, l'homme tête nue et les mains lisses dans les carrières de marbre jaune — où sont les livres au sérail, où sont les livres dans leurs niches, comme jadis, sous bandelettes, les bêtes de paille dans leurs jarres, aux chambres closes des grands Temples — les livres tristes, innombrables, par hautes couches crétacées portant créance et sédiment dans la montée du temps…
Et les murs sont d'agate où s'illustrent les lampes. Hauts murs polis par le silence et par la science et par la nuit des lampes. Silence et silencieux offices. Prêtres et prêtrise. Sérapéum !
[…]
Ha ! qu'on m'évente tout ce lœss ! Ha ! qu'on m'évente tout ce leurre ! Sécheresse et supercherie d'autels… Les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle…
[…]
S'en aller ! s'en aller ! Parole de vivant !
(Saint-John Perse, 1982, p. 186-187)
La médiation de Pierre Jean Jouve
5Ce fragment n'a pas été découvert directement, mais par la médiation de Pierre Jean Jouve. Un travail sur son œuvre, mené dans le cadre d'un mémoire de master, m’a conduit au Cahier de l'Herne qui lui est consacré. Une section y rassemble plusieurs textes de la main de Jouve, dont l'un est dédié à Saint-John Perse. Il s'agit de la reprise d'un hommage d'abord publié en 1950 dans Les Cahiers de la Pléiade. C'est donc par le détour de Jouve que s’est faite ma découverte du recueil de Saint-John Perse.
6Cet hommage de quelques pages est d'autant plus frappant que Perse est l'un des rares contemporains que Jouve lit et reconnaît. Dès l'ouverture, il insiste sur la force de cette œuvre, qui lui apparaît comme un « rocher » dans un « temps de dissolution », celui de l'après-guerre. Il la décrit comme une « construction dure, opaque, vibrante », une « puissance brute, assez sauvage » engagée dans une découverte éminemment mystérieuse (Jouve, 1972, p. 133). Jouve met aussi l'accent sur ce qu'il appelle la « rhétorique profonde » de Perse. La langue de ce dernier parvient en effet à faire surgir des images à l'état naissant, comme si quelque chose d'enfoui remontait à la surface de la page. L'écriture fait affleurer, écrit-il, « les couches les plus graves de l'inconscient ». Il semble saisi par cette langue des profondeurs, de l'opacité et de la résistance qui « arrête le sens dans des impasses » (Jouve, 1972, p. 134).
7Dans ce « grand verset solennel », le lecteur est mis face à des images inédites par lesquelles l'invisible devient visible. Jouve y reconnaît la « plongée d'une conscience ultra-claire dans le Léthé des merveilles », expérience où la lucidité ne supprime pas l'obscurité, mais s'y confronte très directement. Le poème ne stabilise pas le sens mais le maintient dans un état de suspension très proche du rêve (Jouve, 1972, p. 134).
8C'est dans ce cadre qu'il cite le début du Chant 4. Il y perçoit tout à la fois une grande maîtrise poétique et, dit-il, le « caractère exquis de la réussite » associé à une profonde cruauté. Il évoque en effet les « notes les plus cruelles » de Perse, avec leur « violence insoutenable » (Jouve, 1972, p. 134). Le poème devient à ses yeux le lieu d'une expérience limite où la parole poétique congédie le savoir des bibliothèques avec une cruauté inouïe et expose le lecteur à une forme de désorientation. Désorientation si profonde qu'elle suscite une « perdition métaphysique », selon les mots de Jouve (Jouve, 1972, p. 135).
9Et pourtant, cette expérience n'est pas purement négative. Jouve perçoit bien qu'elle ouvre aussi sur une forme de grandeur et de renouvellement, ce qu'il appelle une « novation » (ibid.).
Une rêverie de la bibliothèque
10Je voudrais proposer une lecture plus personnelle de ces versets, en partant de l'effet qu'ils ont produit sur moi. La découverte de ce texte a eu lieu au cœur même de ce qu'il met en cause. Au moment de la lecture du Chant 4, je me trouvais à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, dans la monumentale salle Labrouste, entouré de milliers de livres, plongé au cœur de cet univers du savoir accumulé et stratifié.
11Après la lecture du texte de Jouve, je suis revenu au premier verset : « Tout à reprendre. Tout à redire. » Il donne le ton du chant tout entier, énonce un programme, un précepte, une position extrêmement paradoxale à l'égard du savoir. Le verset impose d'abord une clarté très nette. Deux segments brefs, symétriques, construits à partir d'un même patron syntaxique : un pronom indéfini, une préposition suivie d'un infinitif. Ils progressent par aimantation, par l'allitération en r et la circulation du préfixe itératif. Tout converge vers l'idée d'un recommencement : reprendre, redire pour finalement mieux repartir.
12Mais cette limpidité même produit une forme de sidération. Rien n'est explicité. L'absence de verbe conjugué donne à l'énoncé une forme abrupte, comme si l'on se trouvait face à une simple note rédigée dans l'urgence d'un départ imprévu. À cette clarté inaugurale répond immédiatement un segment qui, lui, résiste fortement : « Et la faux du regard sur tout l'avoir menée ! » On a là un alexandrin dont la syntaxe retarde la compréhension, impose la relecture, produit un arrêt, presque un choc.
13À la netteté des deux premiers segments répond le tranchant de la faux. Le regard devient alors l'acteur d'une vaste destruction. Pour reprendre et redire, il ne suffit plus de constater, il faut transformer le regard, l'aiguiser et le porter sur « l'avoir », sur le vieux monde dans sa totalité. L'infinitif substantivé accuse l'étrangeté du vers, lui conférant une solennité marquée.
14Dans ce seul fragment, les sensations se mêlent et se répondent : la faux appelle le tranchant et le sens du toucher, la mention du regard engage la vue, l'ouïe est convoquée par l'infinitif redire. Le regard s'en trouve défiguré, métamorphosé en outil tranchant. L'image éculée du regard porteur de mort, du regard qui tue, ce dangereux regard de Méduse, est ici restituée à sa violence première. Sa force archaïque, primitive, est réactivée par l'assimilation à cette faux, outil agricole et surtout instrument de mort, qui confère au regard un tranchant redoutable.
15Le regard ne se contente plus de suggérer la mort, il la produit de façon active et volontaire. On saisit alors le caractère profondément transgressif de cette opération. Le verset le fait sentir dans son rythme même, dans la tension entre les consonnes, dans l'accent final qui frappe le participe menée. À verset coupé, savoir fauché. Dans une forme très maîtrisée surgit la cruauté dont parle Jouve : elle s'étale sans ambages et appelle au fauchage du savoir et au crépuscule des idoles crétacées. La faux n'est plus un simple élément décoratif, elle devient une force qui impose sa logique de coupe à l'univers.
16Se dégage de ce verset l'impression de devoir rompre avec une certaine conception du livre. Il s'agit bien de s'arracher à « tout l'avoir », de consentir à sa perte. Saint-John Perse, dont l'œuvre est traversée par une érudition scientifique et encyclopédique très sensible, paraît nous inciter à faucher les livres et les savoirs qui n'auraient pas passé l'épreuve des vents. On est ainsi placé face à l'exigence d'un nouveau départ, qui suppose une destruction première et qui engage tout à la fois le langage, le regard et l'ensemble de ce que l'on croyait posséder fermement.
17La suite du chant développe les virtualités de ce premier verset en installant une rêverie autour du motif de la bibliothèque, motif qu'il déplace et retourne. Lieu de cristallisation des fantasmes les plus littéraires, espace de projection d'un savoir infini, la bibliothèque fait surgir, à la faveur de ces quelques notations, une longue lignée d'écrivains ayant rêvé à sa possession : de Michel Foucault à Jorge Luis Borges, d'Umberto Eco à Robert Musil.
18Mais chez Perse, la bibliothèque apparaît sous une forme monumentale et trompeuse, saturée de religiosité. C'est une basilique silencieuse où les prêtres officient ; lieu intimidant, sacré, immobilisé par le silence, la nuit, la lumière artificielle des lampes, où un homme indistinct et anonyme se promène dans des galeries de marbres jaunes. La bibliothèque devient l'espace où la vie est impossible, où l'air est irrespirable et où les vents ne peuvent plus circuler librement.
19Le lexique minéral sature l'ensemble du passage : murs d'agate, marbre, craie, sédiment. Tout un univers dominé par la dureté, la froideur et la pétrification se dessine. La rigidité du lieu déteint sur les livres eux-mêmes, sortes de pierres calcifiées et enfermées dans des niches, dans des jarres, elles-mêmes placées dans des chambres closes. Le savoir est pris dans une infinité de formes de clôture, retenu, immobilisé, soustrait à toute possibilité de circulation et de prise.
20Il s'agit là non plus d'un savoir vivant, mais d'un legs archivé et figé de toute éternité. Les livres, eux, sont pris dans des couches qui « portent créance ». Cette expression est décisive car elle indique que ces volumes soutiennent une croyance, en vérité ténue et fragile, en un accès total au savoir. Ils incarnent l'illusion de la prise, la fiction de la possession. Mais cette promesse est dénoncée ici comme telle. Elle repose sur une illusion de plénitude dont l'accès ne cesse de se dérober.
21Est révélée, à travers cette description minérale de la bibliothèque, la vaste supercherie entretenue depuis des siècles par des rites innombrables. La lecture, dans un tel cadre, devient liturgie, répétition, pratique coupée de toute expérience sensible, de toute voix profondément incarnée. Leçon de lecture, donc. Leçon sur les différentes manières de lire le poème. À la lecture de ces versets, je n’ai pu m'empêcher de lever les yeux vers les rayonnages immenses de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et d'en mesurer la vanité : des milliers de livres disponibles et entreposés dont la plupart resteront fermés, des milliers d'archives à jamais perdues dans le labyrinthe de ces niches latérales.
22C'est alors qu'apparaît dans le poème le mot « Sérapéum », mot étrange et incantatoire, dont les sonorités convoquent toute une mémoire. Sérapéum, ce sanctuaire dédié aux divinités égyptiennes mais surtout annexe de la plus célèbre des bibliothèques. Ce mot suffit à faire surgir la bibliothèque d'Alexandrie et la destruction du Sérapéum à la fin du ive siècle.
23Surgit à la faveur de ce mot énigmatique le rêve violemment iconoclaste d'un vaste incendie qui viendrait rendre visible la fragilité de ces édifices de pierre, la vanité de ces basiliques verticales qui ne tiennent que sur quelques créances. Sérapéum : faire éclater ce mensonge, rompre avec le confort du savoir rassurant, avec ce savoir sans saveur, éventé et vidé de sa substance. La fin du chant radicalise ce mouvement avec l'injonction : « Ha ! qu'on m'évente tout ce lœss ! Ha ! qu'on m'évente tout ce leurre ! » Le savoir est réduit au lœss, un dépôt sec, une poussière pelliculaire à peine perceptible. La paronomase lœss / leurre suffit à expliciter la valeur négative attachée à ce dépôt infime.
24Il faut, par l'irruption des vents, rafraîchir un air vicié depuis des siècles, dissiper les vieilles croyances, balayer les fictions rassurantes. Ce que les vents emportent, ce n'est pas seulement le savoir, mais toutes les illusions qu'il contient. D'où l'urgence finale : « S'en aller ! s'en aller ! Parole de vivant !», que Jouve reprend presque mot pour mot. Retour à une forme brève, pressée, presque haletante. Il faut partir, se hâter, précipiter la métamorphose de ce savoir. Le départ devient une exigence, un impératif, presque une éthique ; il ne s’agit pas de fuir les livres, mais bien de rompre avec leurs formes mortes et crétacées pour en retrouver la force vive et l’énergie primitive. Cette éthique du départ ouvre alors sur un autre rapport au savoir : non plus un savoir accumulé, figé, mais un savoir vivant, informé par la voix et par l'expérience, rendu possible par ces vents qui balayent pour mieux refonder.
25La destruction apparaît, au terme du Chant 4, comme la condition d'une renaissance, comme le préalable d'une vita nuova. À ce triste savoir enfermé dans les livres répond un « gai savoir », retrempé à la source de la voix et rendu à la vitalité des vents.

