Relire aujourd'hui Poème à l'Étrangère
1Je remercie avec chaleur et admiration les trois organisateurs de ce colloque, Olivier Belin, Christian Doumet et Henriette Levillain, de nous avoir rassemblés et de nous avoir invités à réfléchir sur la voix — celle du poète et de ses narrateurs, mais aussi nos voix à nous, admirateurs de Saint-John Perse. Cet encouragement m'a amenée à mieux comprendre pourquoi certains poèmes m'ont toujours particulièrement interpellée.
2Un jour on demanda à un présentateur des informations américaines l'effet que cela lui faisait de savoir qu'il annonçait les nouvelles à vingt millions de téléspectateurs. « Ah, non, répondit-il. Je ne peux pas me dire cela, car si je pensais m'adresser aux foules, je parlerais trop fort. Pour éviter de déclamer, je me représente un seul couple — en l'occurrence, un dentiste et son épouse — l'apéritif à la main, à qui je communique les informations. Cela me permet de trouver le ton juste. »
Cette histoire (vraie) m'est revenue à l'esprit dans le contexte de nos réflexions sur la voix.
3Certaines œuvres de Saint-John Perse, notamment Vents et Amers, fourmillent de points d'exclamation. Leurs narrateurs s'adressent aux foules : « vous, hommes du nombre et de la masse » (Saint-John Perse, 1982, p. 248), dit celui de Vents ; « Plus large, ô foule, notre audience » (ibid., p. 259).
4D'autres narrateurs s'adressent directement à la postérité : aux « rives futures » (ibid., p. 242). Et cela les conduit à hausser le ton. L'un d'eux proclame explicitement son « cri de vivant sur la chaussée des hommes » (ibid., p. 250). Un autre émet son « cri de l'homme à la limite de l'humain » (ibid., p. 266). Des variantes du mot cri apparaissent quelque 70 fois chez Perse, et abondamment dans les deux œuvres les plus épiques.
5À côté de ces poèmes « à points d'exclamation », on en trouve d'autres, dont le ton relève moins de la déclamation que de la conversation ou de la lettre. Ils nous donnent l'impression de surprendre un échange intime, même si ce n'est qu'une illusion. Je pense en particulier à Amitié du Prince, à Neiges et au Poème à l'Étrangère.
Si j'ai choisi de me concentrer sur ce dernier texte, c'est pour plusieurs raisons.
6La première est d'ordre politique. En 1959, Saint-John Perse écrivait à son ami Francis Biddle : « Nous vivons sous un monarque jaloux du siècle de Louis XIV. » Il faisait alors allusion au général de Gaulle. Si Leger était aujourd'hui en Amérique, sa remarque viserait encore mieux notre dictateur actuel, un souverain dangereux qui règne, hélas, sur le pays. À une époque où nos services d'immigration infligent les pires cruautés, ce poème situé à Washington et placé sous l'épigraphe de l'Alien Registration Act, acquiert, pour moi, en tant qu'Américaine, une urgence existentielle.
7Deux autres raisons ont motivé mon choix. D'une part, cette œuvre autobiographique est unique par la richesse des témoignages qui l'entourent. Nous disposons des lettres que le poète a adressées à Lilita Abreu, l'Étrangère du poème, ainsi que de nombreuses études critiques. Ensemble, ces documents éclairent de manière inespérée la genèse, les images et la réception du poème.
8Une troisième raison, plus personnelle, m'a attirée vers ce texte qui a pour thème les barrières linguistiques. N'étant pas moi-même de langue maternelle française, je suis particulièrement sensible à l'aliénation quotidienne que peut ressentir tout étranger face aux sons et aux paroles qui l'entourent. Pour un étranger, la différence de langue est sans doute le rappel le plus constant de sa distance vis-à-vis de son entourage. Cette aliénation est d'autant plus aiguë pour un poète comme Perse, qui disait habiter et trouver refuge dans la langue française.
9Forte de ces trois motivations, je vous propose le passage suivant, avec les trois refrains si lourds de sens.
« ... Vous qui chantez — c'est votre chant — vous qui chantez tous bannissements au monde, ne me chanterez-vous pas un chant du soir à la mesure de mon mal ? un chant de grâce pour mes lampes,
« un chant de grâce pour l'attente, et pour l'aube plus noire au cœur des althæas ?
« De la violence sur la terre il nous est fait si large mesure... Ô vous, homme de France, ne ferez-vous pas encore que j'entende, sous l'humaine saison, parmi les cris de martinets et toutes cloches ursulines, monter dans l'or des pailles et dans la poudre de vos Rois un rire de lavandières aux ruelles de pierre ?
(Saint-John Perse, 1982, p. 169)
[...]
« Rue Gît-le-cœur... Rue Gît-le-cœur... » chante tout bas l'Alienne sous ses lampes, et ce sont là méprises de sa langue d'Étrangère.
(ibid., p. 168)
[...]
« Rue Gît-le-cœur... Rue Gît-le-cœur... » chantent tout bas les cloches en exil, et ce sont là méprises de leur langue d'étrangères.
(ibid., p. 170)
[...]
« Rue Gît-le-cœur... Rue Gît-le-cœur... » chante tout bas l'Ange à Tobie, et ce sont là méprises de sa langue d'Étranger.
(ibid., p. 173)
10Lorsque je me suis penchée sur ce poème pour la première fois, il y a plus de quarante ans, ce qui m'a d'abord fascinée, c'était sa richesse intertextuelle. L'Étrangère demande un chant « à la mesure de [son] mal », « un chant de grâce », avec toutes les connotations de beauté et de bénédiction que contient ce merveilleux mot de grâce. Un tel chant constitue tout un programme. Pour y répondre, Perse assemble une véritable chorale de voix, depuis l'Ancien Testament jusqu'à Claudel, en passant par Platon, Chateaubriand et Jules Verne.
11À l'époque, j'étais éblouie par cette polyphonie que j'ai étudiée en détail dans mes travaux ; éblouie par le génie avec lequel Perse élevait la souffrance de son amie à une échelle universelle, en l'associant à tout un passé mythologique, biblique, littéraire et artistique.
12J'admire toujours cette prouesse culturelle. Mais en me replongeant dans le poème après tant d'années, j'éprouve aujourd'hui une autre émotion, plus personnelle, devant cette conversation entre deux êtres qui s'aiment et qui pourtant n'arrivent pas à s'entendre.
13En tant que lecteurs, nous abordons ce poème en voyeurs, arrivant au milieu d'un long débat entre deux amis, débat qui est, en réalité, un dialogue de sourds. Chacun des amants a sa manière de vivre l'exil — et surtout la vie ; chacun connaît la posture de l'autre. L'Étrangère demeure dans une éternelle recherche du temps perdu. L'« homme de France », tourné vers le présent et l'avenir, veut aller de l'avant. Depuis longtemps il tente de convaincre l'Émigrée de changer d'attitude. Nous n'avons pas de peine à reconnaître les deux exilés au cœur du débat. Dans une lettre de 1941, Perse reprochait à Lilita de préférer se « casser la tête à tous les murs » plutôt que de les contourner. Il argumente en vain. « Toute ta philosophie ne m'est bonne à rien ! » lui réplique-t-elle, et elle n'a sans doute pas tort. Perse le reconnaît : « Tu n'as que trop raison. Je ne suis pas Vincent de Paul. » (Saint-John Perse, 1987, p. 71 et 72). Mais s'il n'est pas prêcheur comme Vincent de Paul, Perse est éminemment poète et l'on sent ici un effort — peut-être un ultime effort — pour réussir par la poésie ce qu'il n'a pas su accomplir par la raison.
14Si l'Étrangère est nostalgique des « ruelles de pierre » de la campagne française, c'est par contraste avec les rues de Washington qui sont recouvertes pour elle « d'une pierre sans mémoire ». Les pavés inégaux du Nouveau Monde ne déclencheront jamais chez elle l'euphorie qu'a connue le narrateur de Proust dans la cour des Guermantes.
15La Rue Gît-le-Cœur, évocatrice de Villon et d'Aragon, se situe dans un Paris où gît, en partie, le cœur de l'Émigrée. En temps de guerre, cette rue est infiniment lointaine, d'un éloignement qui est non seulement géographique mais sonore.
16Washington, comme vous le savez, a été dessinée par l'architecte français Pierre L'Enfant au siècle des Lumières. Concevant sa ville selon les principes de rationalité, de clarté et d'égalité, il a nommé ses rues par les lettres de l'alphabet, de A à Z. (Lilita habitait P Street, qui fut d'ailleurs le titre originel du poème.) Mais on chercherait en vain la rue J à Washington ; elle n'existe pas. Pour éviter toute confusion graphique entre I et J, l'Enfant avait supprimé le J. À cette étrangeté s'ajoute un renversement phonétique, puisque les lettres G et J changent de prononciation en passant du français à l'anglais : G devient J et inversement. De quoi susciter d'incessantes méprises pour un étranger.
17La mission de l'« homme de France » est d'enchanter Georgetown, de transformer la triste géographie de l'exil en un paysage enrichi par les réminiscences des cultures européennes. Sur cette nouvelle Carte du Tendre, les simples rails de tramway devant la maison de l'Étrangère acquièrent une résonance mythique : ils mènent à la ville enfouie des Atlantes évoquée par Platon et visitée par le capitaine Nemo à bord de son Nautilus.
18Autrefois, je voyais surtout la magie de ces rails transfigurés. Aujourd'hui, j'y vois, en même temps, l'image poignante de deux êtres, avançant sur des voies parallèles, qui ne mènent nulle part et ne se rejoindront jamais. Lilita, pour sa part, a parfaitement compris ce qu'elle perçoit comme la « terrible détresse de ces rails de tramway ». Le chant qui devait consoler inspire plutôt la désolation, au point de la faire sangloter.
19Mais ce n'est peut-être pas la fin du débat entre une femme, ancrée dans le passé, et l'homme qui ne cache pas sa détermination à s'affranchir et à partir « à son pas d'homme libre ». D'après le narrateur, « les rails n'ont pas dit leur dernier mot ».
20Celle que le poète appelle ici « l'Alienne », en faisant écho au mot anglais, alien ou étranger, semble reprendre la parole quelques années plus tard dans « Étroits sont les Vaisseaux ». Empruntant le même vocabulaire, elle demande à son amant : « Qui donc en toi toujours s'aliène avant le jour ?... T'en iras-tu sans moi sur la mer étrangère ? » (Saint-John Perse, 1982, p. 351 ; je souligne). Le débat n'est pas près de se résoudre. Au contraire, cet exil à deux semble personnifier la distance infranchissable qui peut séparer deux personnes, même quand elles s'aiment.
21Dans une lettre de 1932 adressée à son mentor, Philippe Berthelot, Leger évoquait déjà « tout ce qu'il y a d'incommunicable et d'inexplicable dans l'être humain » (Saint-John Perse, 2025, p. 169).
22Les barrières linguistiques que met en scène le poème, les multiples méprises dues au langage, reflètent des mésententes plus profondes que discerne le poète entre les êtres humains. Si je suis personnellement moins pessimiste sur la possibilité de communion humaine, je reste profondément émue par le sort de ce couple sur leurs voies parallèles. Ce n'est pas tant que les deux exilés ne se comprennent pas ; c'est qu'ils ne s'entendent pas sur la manière de vivre la condition humaine et qu'aucun ne parvient à changer l'autre.
23Le refrain évoque trois instances de « méprises ». Je voudrais conclure par un quatrième moment, resté en coulisse. Lilita nous décrit la scène : Perse, jubilatoire, déclare avoir entamé une petite babiole, une broutille, qui s'est transformée en toute autre chose. Lilita le cite : « J'ai fait un goggle sur P. Street, un petit goggle très insolent, et voici qu'il dégénère en poème, en un grand poème plein de choses humaines. » (Saint-John Perse, 1987, p. 145). Dans ce contexte, le mot goggle m'a toujours déconcertée. Il désigne, comme vous le savez, les lunettes des plongeurs sous-marins et ne m'a jamais semblé convenir au sens de la phrase. Ce n'est que récemment que je crois avoir trouvé la clef du mystère. Pour traduire les notions de babiole ou de broutille, l'anglais dispose de deux mots pittoresques : bauble et, par onomotopée, gewgaw (prononcé gougaw). On peut imaginer que Perse avait en tête l'un ou l'autre, gewgaw ou bauble, voire une fusion ses deux — ce qui l'aurait conduit à prononcer un mot que Lilita a entendu comme goggle. S'il en est ainsi, il s'agirait d'une méprise supplémentaire, apparemment insignifiante, mais révélatrice. Car cette hésitation sonore prolongerait, jusque dans l'anecdote, la mésentente fondamentale entre deux manières d'habiter le monde, le désaccord irréductible qui fait que Perse avait raison, me semble-t-il, de voir dans cette œuvre « un grand poème plein de choses » profondément « humaines ».

