« J’ai lieu de louer ! » : la ritournelle de Saint-John Perse
1Je n’ai aucun souvenir de ma rencontre avec l’œuvre de Saint-John Perse.
2À l’occasion d’un festival poétique organisé à la bibliothèque Méjanes par la Fondation Saint-John Perse, Alain Badiou m’avait demandé à quel âge j’avais découvert le poète aux masques. M’entendant bredouiller — moins sous l’effet d’une hésitation mémorielle que sous le coup de l’intimidation — que cette découverte devait s’être produite autour de mes seize ans, il m’avait alors répondu : « Moi aussi ! Voilà qui nous fait un point commun ! », avant d’ajouter : « Ce n’est pas anodin : cet âge-là doit nous rendre singulièrement sensible à sa poésie. » Je ne pus, et ne peux encore, que souscrire à l’affirmation d’un philosophe qui, pour sa part, confessait avoir découvert Saint-John Perse dans les stances foudroyantes d’Exil, bientôt apprises par cœur pour être récitées, en guise de billet doux, à celle qui deviendrait sa femme.
3Quant à moi, je serais bien en peine de savoir quelle partie de l’œuvre persienne je lus en premier. Fut-ce la splendeur exotique d’Éloges dont les images chatoyantes me charmèrent ? l’ampleur océanique d’Amers dont les périodes grandioses me firent vibrer ? ou bien encore la fureur crépusculaire de Chronique où je trouvai un motif d’exaltation ? Je ne saurais le dire, et, quitte à décevoir les généreux organisateurs de ce colloque, je dois botter en touche à la question de déterminer quel passage, dans l’œuvre persienne bientôt lue de bout en bout, m’interpella.
4À vrai dire, ce n’est pas un chant, ce ne sont pas quelques versets cueillis de loin en loin qui me frappèrent, mais bien plutôt, pour citer Gracq parlant de Breton, « une certaine manière de “poser la voix” » (Gracq, 1989, p. 473). Manière altière certes, et vaguemment solennelle, d’où la sensibilité extrême de l’adolescence à l’œuvre persienne que M. Badiou souligna pertinemment ce jour-là, et qui s’explique par l’éternelle connivence des années de collège avec les envolées lyriques du romantisme. Et cependant, ce fut justement l’écart aussitôt perçu entre le verset persien et les alexandrins de Lamartine qui d’emblée me fascina. Le rythme, déjà, et son jeu érotique entre le corset métrique et la nudité prosaïque, qui deviendrait plus tard mon premier sujet de recherche, était le cœur battant de ma prédilection.
5Sans doute n’est-ce donc pas un hasard si cette brève conversation avec l’auteur de L’Être et l’Événement eut justement lieu au conservatoire d’Aix-en-Provence, où nous avions assisté à une représentation de L’Orestie mise en musique par Darius Milhaud dans la traduction de Paul Claudel. À cette occasion, j’avais pour la première fois entendu dire, c’est-à-dire chanter le verset claudélien, si distinct du verset persien dans ses inflexions périodiques, et dont le talent virtuose des chanteurs lyriques restituait toutes les vrilles de l’accentuation ïambique. Si la littérature, selon le mot de Blanchot, est bien « la manière de dire qui dit par la manière » (Blanchot, 1986, p. 66), alors la manière de dire, de chanter, ou plutôt de « poser la voix », n’était décidément pas la même entre les deux poètes-diplomates.
6C’est pourquoi, me soumettant aux vœux de mes hôtes, je voudrais à mon tour élever cette voix, moduler sa tessiture, saisir son phrasé, en somme faire entendre son « grain » (si cher à Roland Barthes1), par le commentaire de quelques versets soigneusement cueillis. Et si le choix fut difficile, c’est aux sources que je voudrais en revenir : celles de la vie comme du verset, coulant l’une et l’autre dans « Pour fêter une enfance ». Car le temps passant, c’est aux deux extrémités de l’œuvre que vont de plus en plus mes préférences : la si lointaine Guadeloupe d’une part, la trop intime Provence de l’autre ; l’enfance et la vieillesse ; le paradis et l’exil. Je reli(e)rai donc le premier, et laisserai le second à des considérations plus personnelles.
7« Prodigieuse maîtrise de toutes les ressources du langage, inépuisable invention d’images dont quelques-unes parmi les plus belles de la poésie française, acuité du regard, ampleur de l’architecture, parfaite dignité de l’attitude » (Jaccottet, 2015, p. 43) : ainsi Philippe Jaccottet résumait-il les qualités de la poésie persienne. Pour ma part, c’est par les images que je voudrais commencer, et plus précisément par les métaphores et métamorphoses tropicales, lesquelles ne sont pas sans rapport avec les transmutations baroques si chères à Jaccottet lui-même. Je cite donc ces versets du chant II, où la forêt devient navire et les fleurs oiseaux :
Et aussitôt mes yeux tâchaient à peindre
un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de liane,
où trop longues, les fleurs
s’achevaient en des cris de perruche. (Saint-John Perse, 1982, p. 24)
8Il en va ainsi de cette autre comparaison, où l’on voudrait tendre le bras pour cueillir « les lunes roses et vertes [qui] pendaient comme des mangues » (p. 30), ou de cette autre encore, qui fait bruire le monde et donne voix aux choses muettes : « Et puis ces mouches, cette sorte de mouches, vers le dernier étage du jardin, qui étaient comme si la lumière eût chanté ! » (p. 24) C’est alors que reviennent, pour tout lecteur, les souvenirs d’étés évanouis, où l’enfant que nous étions chasse la poussière enluminée par le soleil, tandis que bourdonnent les insectes, musicalement, dans le calme du matin. Et pourtant, il en est toujours pour objecter à cette poésie et l’appeler « pompeuse2 ». Ignorons-les donc, et poursuivons.
9Mais pour m’orienter dans ce dédale des joyeux tropiques persiens, dans ce labyrinthe végétal de l’enfance élogieuse, il me faut un fil d’Ariane. Et ce fil, c’est dans la pelote philosophique que je voudrais le dévider. C’est alors que me revient ce paragraphe de Mille plateaux, que je dois citer in extenso :
Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. Ou bien le chant d’Orphée. (Deleuze et Guattari, 1980, p. 382)
10C’est cette image que je voudrais quelques instants filer : celle de l’enfant se composant un monde d’une chanson entonnée au cœur des ténèbres. Cette chanson, Deleuze et Guattari l’appellent la « ritournelle ». Quelle meilleure façon, après tout, de désigner la circularité du verset persien, son rythme marin toujours recommencé, son éternel retour du même au même ? Dans « Pour fêter une enfance », les ritournelles sont légion, et celle-ci d’abord, qui s’entrelace d’un chant à l’autre pour composer un refrain élégiaque : « Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? » (Saint-John Perse, 1982, p. 25) Et le poème de répondre :
Il y avait plus d’ordre ! Et tout n’était que règnes et confins de lueurs. Et l’ombre et la lumière alors étaient plus près d’être une même chose… (ibid.)
11Cet ordre, fragilement composé dans le chaos de l’histoire, c’est celui de la ritournelle que chante l’enfant dans le noir, et qui permet au poète-diplomate, tirant le fil de la mémoire à travers l’Atlantique, de reconquérir son paradis perdu de Guadeloupe. C’est encore le « rempart de brindilles3 », amoureusement tressé par la mémoire, qui était pour René Char l’image même de la poésie. C’est aussi, en un sens, le jardin de Candide.
12L’œuvre de Saint-John Perse, pour nous autres happy few ici rassemblés, mais aussi pour tous ceux qui restent encore sourds à sa voix, ce serait tout cela, résumé par le mot doux de ritournelle, à savoir une chanson fredonnée pour conjurer le passage du temps, et recouvrer dans l’ombre de la finitude une époque révolue, où justement « l’ombre et la lumière […] étaient plus près d’être une même chose » (Saint-John Perse, 1982, p. 25). Pour ma part, c’est ainsi que la poésie persienne m’aura charmé, enroulant sur eux-mêmes les versets, comme ces longues palmes battant la mesure de « Pour fêter une enfance », où le mot « Palmes… ! » revient par cinq fois, et où les points de suspension disent une élégie aussitôt résolue par l’hymne du point d’exclamation : « Palmes… ! » Ce disant, je pense à la distinction proposée par Martin Rueff entre un courant « hymnique » de la poésie, capable de célébrer la présence, et un courant « élégiaque », habile à déplorer l’absence4. Pour ma part, en persien amoureux de la paronomase, je parlerais plus volontiers d’éloge et d’élégie. Or, si les chants de « Pour fêter une enfance » naviguent volontiers entre ces deux courants orphiques, l’un pour dire l’amour d’Eurydice, l’autre pour pleurer sa mort, c’est bien la première ritournelle qui l’emporte à l’avant-dernier chant, où le refrain « Ô j’ai lieu de louer ! » (p. 28) revient par trois fois marteler la louange, c’est-à-dire louer l’éloge même. On croirait entendre Baudelaire, dans son berceau d’Hercule, choisissant entre deux voix celle de l’oisiveté poétique : « Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, / J’aime si tendrement le désert et la mer » (Baudelaire, 1951, p. 153). N’est-ce pas précisément ce qu’aimait par-dessus tout Alexis Leger ?
13D’où l’écho que provoqua cette voix chez un jeune adolescent élevé entre la Provence maternelle et l’Île-de-France paternelle, deux régions de peinture, qui m’ont peut-être rendu si attentif aux variations de la lumière, au jeu des couleurs, à la faune et à la flore qui, dans « Pour fêter une enfance », composent « un blanc royaume où j’ai mené peut-être un corps sans ombre… » (Saint-John Perse, 1982, p. 23) Ici, la « feuille rouge » (p. 24), les « insectes verts » (p. 24), la « nourrice jaune » (p. 24), ailleurs « un nuage violet et jaune, couleur d’icaque » (p. 25), le « volcan d’or » (p. 25) et surtout le « ciel blanc » (p. 26), si familier à tous ceux qui ont vécu un été en Provence, où la canicule, qui n’a parfois rien à envier à la touffeur tropicale, donne en effet l’impression de chauffer le ciel à blanc. En somme, le paysagisme de Saint-John Perse, qui témoigne d’une attention si méticuleuse aux détails, constitue pour moi l’une des plus belles illustrations de ce fragment de Novalis : « Le paradis est dispersé sur toute la terre, c’est pourquoi on ne le reconnaît plus. Il faut réunir ses traits épars, rendre de la chair à son squelette. Régénération du paradis. » (Novalis, 1975, p. 307)
14Ainsi est-ce probablement en raison d’une sensibilité toute adolescente aux hymnes poétiques, qui définirait plus tard ma prédilection pour les poètes de la présence (Jaccottet, Bonnefoy et consorts), que la voix de Saint-John Perse me parla elle aussi, toutes proportions gardées, sans m’inspirer autre chose qu’une tendre admiration. Et lorsque vint le moment de me choisir un sujet de recherche, c’est donc vers le verset persien, vers son ordre, vers sa ritournelle, que mon choix s’orienta naturellement sur les conseils de mon professeur de khâgne, que je tiens à évoquer ici pour lui témoigner ma reconnaissance. Je repris donc « Pour fêter une enfance » afin d’y retracer la genèse du verset persien, dont la cadence métrique s’affranchit de la prose poétique caractéristique d’« Images à Crusoé » pour renouer avec une tradition symboliste, jusque dans cette strophe où l’hexasyllabe se fait entendre, et où le jeune Alexis ressemble tant à Perceval, confondant des chevaliers avec des anges :
… Les voix étaient un bruit / lumineux sous-le-vent… / La barque de mon père, / studieuse, amenait / de grandes figur(e)s blanch(e)s : / peut-être bien, en somme, / des Anges dépeignés ; / ou bien des hommes sains, / vêtus de belle toile / et casqués de sureau / (comme mon père, / qui fut noble et décent)5.
15C’est encore ici, dans ce débarquement des Anges, la candeur de l’enfance recouvrant toute chose sous les neiges d’antan. Pas d’élégie, par conséquent, chez Saint-John Perse, mais une sorte de permanence où passé et présent se confondent, et où le verset épouse le monde moderne sans s’avouer jamais las du monde ancien. D’où mon propre retour à ces pages, aujourd’hui.
16En cela, j’ai moi aussi suivi un écho sonore, fil d’Ariane ou chant d’Orphée, entendu d’abord dans Éloges, et qui s’était depuis lors prolongé – pour reprendre la délicate expression de Jean-Christophe Bailly – en « basse continue6 » dont le contrepoint s’étend à l’œuvre persienne tout entière. Or, c’est bien cette « basse continue » qui justifie encore ma présence ici, parmi vous, pour louer non point l’écrit mais la voix même, et pour fêter une enfance, sans savoir vraiment laquelle. « Tout est joué, disait Péguy, avant que nous ayons douze ans. » (Péguy, 1913, p. 9). Il y eut pourtant Saint-John Perse, lorsque j’en avais seize — et j’ai lieu de louer cet âge.

