Colloques en ligne

Henriette Levillain

Avant-Propos

Foreword

« On dit que vous êtes poète. Qu’est-ce qu’un poète ? », assènent dans le monde des morts les deux juges implacables du tribunal (Maria Casarès et François Périer). « C’est quelqu’un d’indispensable sans que je sache dire pourquoi. »

Jean Cocteau, Le Testament d’Orphée (1956)

1Saint-John Perse est mort aux Vigneaux face à la mer sur la presqu’île de Giens le jour de l’équinoxe de septembre 1975. Âgé de quatre-vingt-huit ans, il avait accueilli le grand âge jusque dans ses derniers poèmes. À la perspective de l’année 2025, la célébration du cinquantenaire de sa mort s’imposa donc à certains de ses fidèles lecteurs. Non sans redouter les risques de l’emphase et des redondances propres à toute commémoration.

2À la différence de certains des meilleurs auteurs de la première moitié du xxe siècle, Perse n’était pas entré en purgatoire. Par contre, sa personne et, par conséquent, son œuvre, faisaient l’objet de polémiques que l’on ne pouvait pas ignorer, dans la mesure où il en avait été le premier responsable. Rentré de son long exil américain, défiant à l’égard de l’accueil du public français, le poète avait voulu orchestrer à l’avance la réception de son œuvre. Aux lendemains du Nobel (1960), cherchant à sortir de « l’oubli » dont Claudel lui avait dit qu’il était lui-même le premier fautif, il engagea son éditeur, Gaston Gallimard, à stimuler l’audience de son œuvre. En quelques années, il obtint de lui la publication d’un volume d’hommages (Honneur à Saint-John Perse, 1965) et d’une entrée de ses Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade (1972). Pour le premier, il veilla de près à la sélection internationale des contributeurs et, pour le second, exigea d’en être l’unique compositeur. C’était certes un double honneur, entièrement mérité. Toutefois le premier ouvrage se présenta comme un pavé indigeste et inabordable (dans les sens matériel et intellectuel du mot), sinon pour les chercheurs. Le second révéla dans ses chapitres « Biographie » et « Correspondances » de fâcheuses inexactitudes, de nombreuses censures ou, inversement, des vanités irritantes. De l’examen des récrits (exacts) au procès en falsification (excessif), il n’y eut alors qu’un pas. Ce dernier nuisit à la réputation d’Alexis Leger, qu’il ait été commanditaire en coulisse ou maître d’œuvre. L’originalité et la valeur de la poésie de Saint-John Perse en subirent malheureusement les retombées.

3Il était donc grand temps en 2025 de revenir à l’essentiel et de se centrer sur l’artiste et son œuvre. Le titre choisi par les deux responsables du collectif, Henriette Levillain et Catherine Mayaux, Priorité à la Poésie, suggéra un semblable virage. L’appel à contribution fut l’occasion de réfléchir sur la réception de SJP cinquante ans après sa mort. Depuis Éloges, le poète avait revendiqué une indépendance radicale à l’égard de tous les mouvements littéraires en -isme — romantisme, surréalisme, futurisme, structuralisme — et avait englobé dans son dénigrement les universitaires. Un poète, de son point de vue, ne devait pas être contraint par une école de pensée, un manifeste et a fortiori… un pape, si visionnaire soit-il, comme André Breton. Aussi avait-il convaincu ses fervents admirateurs de se défier d’une critique littéraire qui, selon un réflexe très français, chercherait à le ranger dans l’une de ces niches. Il avait effectivement dû sa notoriété précoce à des artistes eux-mêmes hostiles aux groupes et aux programmes communs, Francis Jammes, Paul Claudel ou Valery Larbaud. Quant à André Breton qui l’avait qualifié de « surréaliste à distance » (Breton, 1988, p. 329), comment savoir si la qualification n’était pas subtilement ambiguë : l’avait-il admiré de s’être situé à la lisière du surréalisme ? ou bien avait-il voulu au contraire souligner son irréductibilité au programme du Manifeste ?

4Peu à peu les gardiens du temple furent remplacés par des chercheurs en littérature, isolés les uns des autres, mais réunis par un fil d’Ariane invisible. Afin de renouveler le discours critique on chercha à réunir dans une future publication deux générations, celle des vétérans et celle des quadras. Ils ne se connaissaient pas toujours les uns les autres, car ils n’avaient appartenu ni à une même université, ni à un groupe constitué, encore moins à une secte1. Ils avaient en commun d’avoir été séduits par ce qui distingue SJP de ses contemporains, son goût revendiqué de la solitude et de la liberté d’esprit. Eux-mêmes cultivaient sa poésie dans un jardin secret et avaient, grâce à leurs recherches, ouvert toutes sortes de pistes. Le défi à relever fut alors de convaincre chacun(e) de proposer librement, selon ses spécialisations scientifiques, un projet. On se garda donc de donner des directions ou des directives, sinon celle d’argumenter son propre plaisir du texte.

5La récolte fut abondante et riche. Face à la diversité des thématiques proposées, l’organisation d’une table des matières cohérente se révéla une tâche impossible. En revanche, entre les deux générations se dessinaient des divergences de méthodes et de points de vue, celles-ci correspondant à l’évolution de la critique littéraire entre les vingt dernières années du xxe siècle et les vingt premières du nôtre. Pourquoi ne pas prendre alors le parti de regrouper les contributions selon un principe générationnel ? Il contribuerait à la cohérence du volume en même temps qu’au renouvellement du discours critique. Conformément à la répartition évoquée, celui-ci se compose effectivement de deux chapitres distincts avec pour chacun sa locomotive : Olivier Belin, pour les jeunes, Christian Doumet, pour les aînés.

6Relire « en archiviste de soi-même » (Doumet), ce fut pour les anciens à la fois reconnaître lacunes et refoulements, et s’autoriser aux repentirs (comme on dit en peinture). Car notre génération a été formée ou formatée dans les années 1980 par la priorité formelle, je dirais presque l’absolu, de la pratique du texte. Il nous avait fallu donc intérioriser l’interdit des références à la biographie, aux réflexions autour du sujet de l’énonciation, d’un dialogue rêvé avec un lecteur et de l’éventuelle réponse de celui-ci. Cette approche avait été amorcée par la critique d’un Baudelaire encombrant par le tout jeune Rimbaud, dans un jugement audacieux et péremptoire : « la forme si vantée en lui est mesquine. Ces inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » (Rimbaud, 2009, p. 348). Cette belle formulation avait été prise au mot par la critique et elle s’appliquait au quatuor des poètes « qui s’imposa dans le canon et qui entreront à la queue leu dans la Pléiade : Saint-John Perse, René Char, Henri Michaux et Francis Ponge » (Compagnon, 2026, p. 107). En ce qui concernait Saint-John Perse, la question de la nouveauté de la forme était plus problématique que pour les trois autres. Elle engagea, postérieurement à la première édition de la Pléiade, beaucoup de débats contradictoires, parfois passionnés dans la défense ou carrément hostiles. Dans ses réflexions sur l’identification par le rythme et son historicité, Henri Mechonnic fut sans doute l’arbitre le plus avisé de la polémique.

7Lire, par contre, quarante années plus tard pour la jeune génération, à l’ère du retour de la subjectivité raisonnée (et raisonnable), c’est libérer le pouvoir émotif du texte et le dialogue d’un poète avec un interlocuteur. Merci donc à la jeune génération d’avoir escamoté les polémiques, d’avoir parlé essentiellement de la résonance de l’œuvre, de beauté, de consolation et de sagesse, d’avoir souligné le pouvoir des exclamatifs, des points de suspension et des vocatifs, des silences et des marges blanches de la page. Merci d’avoir donné envie à chacun de nous de revenir à la première rencontre de la magie du verset persien que je qualifierai, sans crainte, de coup de foudre, en m’appuyant sur le merveilleux ouvrage de Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent, à propos de la première scène amoureuse dans le roman.

8Nous étions heureux de nous être émancipés du genre convenu de la commémoration. Pourtant nous ressentions une frustration. La cohabitation sur papier en appelait une autre, plus vivante. Nous avions envie de voir des visages derrière des textes et de partager oralement leurs expériences du « compagnonnage » avec Perse. Aussi, dans le but très expérimental de ressusciter l’émotion initiale de son phrasé, chaque contributeur fut invité, pendant deux journées en Sorbonne au mois de mars 2026, à remonter jusqu’à l’origine des temps, à l’émotion initiale, au flash souvenir, si éloigné qu’il fût. « Je ne sais plus rien de ma première lecture de Saint-John Perse, écrit Christian Doumet. De l’état mental qu’elle provoqua, de l’impression d’ensemble, des sensations, des images, de la langue, du rythme perçus pour la première fois, rien ne reste, tant d’autres lectures sont venues ajouter leurs strates à cette initiation » (Levillain & Mayaux, 2025, p. 100).

9Tel aura été pour chacun le défi à relever. Rarement aura été aussi grand le plaisir de partager son émotion sensorielle devant une œuvre d’art. On se plaît à penser que sans cet ébranlement initial, aucun de nous, jeunes ou anciens, n’aurait supporté les années laborieuses des archives et des bibliothèques, les corrections de nos maîtres, les pages froissées ou jetées à la poubelle, le sacrifice des sollicitations plus réjouissantes, la difficulté de partager nos doutes et le dénigrement des adversaires de Saint-John Perse ou pire du diplomate, Alexis Leger.

10Pour moi, le point de départ de cette remontée dans le temps s’est imposé le jour assez récent où une interlocutrice amateure m’interrogea avec une merveilleuse innocence à la fin d’un colloque très académique : « Pourquoi donc avez-vous choisi de travailler tant d’années sur Saint-John Perse ? » Il me fallut répondre aussitôt avec la même simplicité. Spontanément donc, j’avouai : « Parce qu’il me fait du bien. » Était-ce vraiment une réponse ? Il fallut ensuite que j’opère un retour sur moi-même. Et je revis en images le jour où je reçus en cadeau le premier des deux volumes publiés au lendemain du Nobel chez Gallimard, sous couverture blanche. Le choix de l’italique, voulue par le poète, avec son rythme dansant, l’absence de notes en bas de pages, les grands espaces blancs des marges et des interlignes permettaient de prendre son temps et de respirer le poème. Depuis longtemps, depuis le lyrisme orphique d’un Du Bellay, jamais je n’avais été ainsi emportée par les modulations d’une voix. Ce furent donc deux journées pendant lesquelles chacun à sa façon évoqua très simplement comment il avait été surpris et saisi par « celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix » (Saint-John Perse, 1982, p. 112).