Colloques en ligne

Vicky Gauthier

Enseigner Rachilde au-delà de Monsieur Vénus : transmutation et transfictionnalité

To teach Rachilde beyond Monsieur Vénus: Transmutation and Transfictionality

[E]lle veut prendre sa revanche en jouant le jeu avec des armes masculines :
elle parle au lieu d’écouter, elle étale des pensées subtiles, des émotions inédites ;
elle contredit son interlocuteur au lieu de l’approuver,
elle essaie de prendre le dessus sur lui.
Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, t. 2

Je hais tous les hommes, je ne veux pas faire l’amour,
Je veux faire la guerre.
Rachilde, Le Meneur de louves

1Si les transgressions thématiques (notamment sur le plan de la sexualité) sont chose commune dans l’œuvre romanesque de Rachilde (1860-1953) – ce qui a, en partie, contribué à sa renommée à son époque et à sa redécouverte par la suite –, il convient de souligner qu’elle a aussi une écriture mouvante. Rachilde n’hésite pas à mélanger, à l’intérieur d’un même roman, les formes et les genres, convoquant tantôt la poésie, comme dans sa Tour d’amour (1899), tantôt le comique, comme dans Queue de poisson (1885), tantôt (et très souvent) le fantastique, comme dans L’Animale (1893) et bien d’autres encore. Mais surtout, l’autrice se distingue particulièrement de ses confrères décadents en transmutant deux archétypes fort populaires de la période fin-de-siècle : soit celui du célibataire esthète (aussi misanthrope, misogyne, misogame et monomane – fréquemment en crise identitaire) et celui de la femme fatale1, présentée en tant qu’objet (réel, fantasmé, créé, vivant ou inanimé) dédié au plaisir de ce célibataire, tout en causant très souvent l’aliénation de ce dernier et/ou sa mort. À partir de Monsieur Vénus, généralement la porte d’entrée dans l’œuvre de l’écrivaine et le texte le plus enseigné et étudié, d’autant que son accessibilité a été favorisée par ses multiples rééditions2, Rachilde crée et met en place cet archétype, qui se retrouvera par la suite dans plusieurs de ses romans : son héroïne célibataire, forte, non passive (tantôt revendicatrice – prêtresse –, tantôt instinctive – animale), et assoiffée de liberté, transcendant son usuel statut d’objet de désir, fort répandu dans les œuvres des écrivains décadents contemporains à Rachilde. Tout à l’opposé, cette héroïne rachildienne se pose plutôt en sujet désirant ; elle a un vécu, des opinions et des désirs qui lui sont propres, désirs qu’elle cherche à assouvir à tout prix et à sa façon, transgressant, du même coup, sa position sociale à laquelle elle est sombrement reléguée. En effet, cet archétype rachildien rejette les dogmes sociaux de l’éternel féminin : le mariage, considéré comme une entrave à la liberté individuelle (en particulier à celle de la femme), ainsi que comme une lutte de pouvoir et de domination sur l’autre (provoquant la perte identitaire du personnage, voire sa déchéance), la maternité (s’il y a grossesse, elle arrivera rarement à terme ou entraînera le décès de la mère et/ou du nouveau-né) et l’amour « normal » (où la femme n’est qu’un moyen pour l’homme d’accéder au plaisir). En rejetant donc son rôle vital d’épouse, de reproductrice et de mère, elle n’a d’autre choix que de s’exclure délibérément de la société afin d’exister comme elle l’entend, mais cette liberté, durement acquise, sera évidemment fragile et précaire. En revanche, certaines n’auront d’autre choix que de renoncer à leur liberté, en se conformant au mariage (inévitable passage obligé à l’époque de Rachilde), mais il va de soi que, chez l’écrivaine, se conformer est synonyme d’échec, voire de mort !

2Ce qui nous amène au sujet même de cette étude, ou plutôt à la réflexion qu’elle suscite : si plusieurs héroïnes rachildiennes se répondent à travers un archétype transmué, n’y aurait-il pas, dans l’ensemble de son œuvre romanesque, une forme de transfictionnalité les reliant entre elles ? Nous nous proposons donc d’explorer cette sororité transfictionnelle – surprenante chez une autrice qui s’est toujours obstinément targuée d’aimer sa solitude, de craindre les autres femmes et, surtout, de ne pas être féministe –, tout en offrant une nouvelle approche d’enseignement de son œuvre à travers ce concept, afin de mettre en lumière les liens fédérateurs qui la traversent. Commençons par explorer la transfictionnalité, puis comment celle-ci prend forme chez Rachilde.

3À l’instar des héroïnes de Jane Austen qui paraissent être une version assez semblable d’une œuvre à l’autre (soit entêtée, au franc parler, amoureuse des livres, etc.), mais au destin différent selon leurs choix ou rencontres fortuites, Rachilde propose des héroïnes romanesques partageant plusieurs traits en commun (tant physiques que psychologiques), dénotant un lien presque familial (sororal), ou alors mettant en scène une version jeune, puis plus mature de cet archétype rachildien. S’agissant là d’un reproche souvent fait à l’endroit de Rachilde, tant à son époque qu’aujourd’hui, à savoir l’aspect répétitif de son œuvre3, celui-ci pourrait être ainsi vu et expliqué comme se répondant de la transfictionnalité, définie et élaborée par Richard Saint-Gelais. Dans Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux (2011), Saint-Gelais la définit comme étant le « phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction que ce soit par reprise de personnages, prolongement d’une intrigue préalable ou partage d’univers fictionnel » (Saint-Gelais, 2011, p. 7). Plus encore, l’auteur insiste sur le fait que la transfictionnalité a tendance à privilégier l’élément fictif des personnages, travaillant leur « identité de l’intérieur, en proposant des entités qui ne sont ni tout à fait autres ni tout à fait mêmes » d’un texte à l’autre (Saint-Gelais, 2011, p. 22).

4De fait, le récit transfictionnel exploite les leerstelles de la fiction d’origine, c’est-à-dire ces silences, ces vides, qu’aucun récit ne peut manquer de créer (Saint-Gelais, 2011, p. 26), et s’y engouffre ; par exemple, l’éternel questionnement que tous lecteurs, désireux d’en apprendre davantage, se posent à la toute fin d’un récit : que leur est-il arrivé ensuite ? C’est dire à quel point l’ambiguïté est constitutive de la transfictionnalité, rendant poreuses et perméables les frontières délimitant les récits de fiction pour les personnages y déambulant. Saint-Gelais voit deux modus operandi de la transfictionnalité : tout d’abord, l’étirement de l’intrigue et son approfondissement ; et ensuite, la série, où il y a déclinaison quasi infinie d’un prototype de départ – néanmoins, Saint-Gelais rappelle que ces deux façons peuvent être combinées à l’intérieur d’un même récit transfictionnel (Saint-Gelais, 2011, p. 27).

5Évidemment, pour le cas des romans de Rachilde, il faudra considérer la transfictionnalité dans son acceptation la plus large, puisqu’il n’y a pas de convocation nominative directe de personnages comme pour les récits transfictionnels à partir de Sherlock Holmes, Don Quichotte ou encore Madame Bovary, dont les histoires ont été bonifiées par moult continuateurs. La transfictionnalité de Saint-Gelais sera convoquée ici en tant que parenté transfictionnelle ou encore comme réincarnation transfictionnelle. Explorons donc cette transfictionnalité rachildienne au sein de sa prose romanesque.

6D’entrée de jeu, les héroïnes archétypales de Rachilde possèdent de nombreux traits en commun, occasionnant, lors de leurs descriptions, des champs lexicaux fort similaires : allure et comportement félins, yeux phosphorescents et brûlant d’un feu étrange, beauté hors du commun, caractère d’exception, appartenance à un autre monde/temps, etc. Plus encore, elles résident dans des lieux étrangement analogues : pièce ronde, surtout la chambre à coucher, et/ou mobilier rond, en particulier les lits, et dans laquelle il y a prédominance de jaune et, surtout, de violet4 – cette dernière couleur étant la préférée de l’autrice décadente. Par exemple, la chambre de Raoule, petit « sanctuaire païen », est « arrondie aux angles, avec un plafond en forme de coupole » (Rachilde, 2004, p. 177). Le lit d’Éliante « ressembl[e] à un grand œuf coupé » (Rachilde, 1900, p. 105). Chez Marcelle Désambres, son « coin préféré [est] une sorte de pièce tendue en rond d’étoffe noire à ramages chinois, pailletés de laque » (Rachilde, 1888, p. 188-189). Enfin, le lit de Féa dans La Virginité de Diane est « en bois de rose, petit et rond comme un berceau » (Rachilde, 1886, p. 1). La couleur violette domine dans la chambre d’enfance de Mary Barbe, où se trouve « un immense lit à baldaquin de velours violet », « aux couleurs d’un évêque », au-dessus duquel il est inscrit « la devise […], toute rouge, […] : Aimer, c’est souffrir ! » (Rachilde, 1981, p. 54-55 et p. 84) Bien que l’espace et le corps contribuent également au lien transfictionnel entre les héroïnes archétypales de Rachilde, cet article s’attachera surtout à la dimension psychologique et idéologique qui assure la continuité de ce lien d’une héroïne à l’autre.

7Toutes les héroïnes rachildiennes s’inscrivent dans une transgression des préceptes sociaux imposés aux femmes et privilégient une autre façon de vivre. Nous l’avons vu plus tôt, chacune d’entre elles, jeune ou moins jeune, nourrit en elle une haine des hommes, rejette le mariage et craint, voire abhorre, la maternité. Émulant toutes à leur façon la déesse Diane5, qui adhère aussi à cette même triade idéologique féministe – entre autres, elle renonce violemment à la maternité après avoir assisté aux douleurs d’enfantement de sa mère et choisit de demeurer éternellement célibataire (vierge) –, les héroïnes rachildiennes promeuvent, explicitement ou implicitement, un autre type d’amour que celui socialement accepté, soit un amour plus cérébral, platonicien vouant un culte à la Volupté et à la Beauté. Si cet autre amour varie selon les différentes inclinaisons ou perversions sexuelles de chacune, le fondement de ce dernier demeure le même : l’atteinte de leur propre plaisir. De fait, en transmutant le désir de la femme avec le narcissisme célibataire de l’époque décadente, Rachilde fait montre que l’extase, le spasme féminin, peut, lui aussi, exister sans le but premier de la reproduction de l’espèce, sujet extrêmement rare dans la littérature décadente de la fin du xixe siècle : Éliante, par exemple, pratiquera l’onanisme avec une amphore antique – n’ayant besoin d’aucun homme pour atteindre l’orgasme – ; Raoule jouira en dominant physiquement et violemment son partenaire ; Mary Barbe connaîtra l’extase à la vue du sang versé ; Laure s’adonnera aux plaisirs de la chair avec son chat Lion ; Madeleine préfèrera une hallucination érotique onirique à l’homme qui souhaite l’épouser, etc.

8En ce qui concerne le discours idéologique sur l’amour promulgué dans la prose rachildienne, Éliante constitue un personnage de choix dans sa verbalisation et la prédication de cette conception de l’amour6 que Rachilde insuffle systématiquement à toutes ses héroïnes archétypales. Éliante choisit délibérément de ne pas se remarier et embrasse son état de femme célibataire et libre :

[J]e ne veux point me remarier, mon cher enfant, j’ai passé l’âge…il faut que je demeure libre. Je tiens à courir aux heures que je choisis, sortir seule, fuir souvent l’endroit que j’habite, parce que je suis un peu sauvage, il faut que j’aille à l’aventure selon mon caprice d’ancienne bête élevée à quatre pattes. […] [J]e ne veux plus d’un mari, parce que c’est trop lourd, et je ne veux pas d’un amant parce que… J’ai charge d’âme ici. (Rachilde, 1900, p. 79)

Plus encore, Éliante se fait prêtresse d’un culte, d’un amour, foncièrement narcissique, dédié à la recherche d’idéal7 :

Je suis réellement amoureuse de tout ce qui est beau, bon, me paraît un absolu, la définition même de la volupté. Mais ce n’est pas un but, le plaisir ; c’est une manière d’être. Moi, je suis toujours… heureuse. […] [J]e n’ai pas besoin de la caresse humaine pour arriver au spasme… Il me suffit d’être... […] [C]ar je porte en moi le secret de toutes les sciences en ne sachant qu’aimer. J’ai le dégoût de l’union, qui détruit ma force, je n’y découvre aucune plénitude voluptueuse. Pour que ma chair s’émeuve et conçoive l’infini du plaisir, je n’ai pas besoin de chercher un sexe à l’objet de mon amour ! (Rachilde, 1900, p. 49-50)

9De l’autre côté du spectre se trouvent celles plus instinctives et qui le portent en elles de façon inhérente et agissent en conséquence. Par exemple, Laure, de L’Animale, sait d’instinct qu’elle n’est pas faite pour vivre selon la norme8, faisant fi de ce qui est socialement admis pour une femme : « Se marier ? Elle n’y tenait pas beaucoup, ayant bien deviné que le mariage n’assouvissait pas les créatures de sa trempe. Elle rêvait d’une autre vie, d’un cloître, si on voulait, mais d’un cloître où l’on se trouverait deux de sexe différent, perpétuellement en tête-à-tête sur des coussins de velours » (Rachilde, [1893] 1993, p. 62). Plus encore, l’écrivaine étend sa critique sociale à l’éducation donnée aux jeunes filles, qui leur apprend avant tout à être socialement convenables et dociles, notamment dans ses romans d’initiation, tels que Son printemps, Minette, Le Dessous, Les Rageac ou encore La Marquise de Sade. Toutes aussi assoiffées de liberté, celles-ci refusent, dès leur très jeune âge, ce destin préfabriqué et certaines préfèreront même mourir, plutôt que de s’y plier, à l’instar d’Hermine, dite Minette (qui préfère se mortifier et se laisser mourir de froid plutôt que de succomber à ses pulsions de luxure9). Ainsi, qu’il soit revendiqué de manière consciente ou non, ce discours transgressif sur l’amour se fait systématiquement présent dans chaque roman mettant en scène son héroïne archétypale, et ce, de la prime jeunesse en passant par l’adolescence jusqu’à l’âge adulte.

10Les preuves de la récurrence de cette idéologie abondent dans l’œuvre romanesque de Rachilde (la liste serait longue à faire), ce qui montre à quel point il y a cohésion entre elles, en étant toutes porteuses de sa façon de voir la vie, l’amour et la femme, qui n’a pas à répondre aveuglément aux attentes de la société – en plus de se ressembler physiquement, psychologiquement et de vivre dans des lieux similaires. Si Rachilde n’offre pas de réelle ou viable solution à cette impasse, puisque la mort attend la plupart d’entre elles – faute de mieux –, elle la dénonce tout de même et crie son besoin de liberté, et ce, à travers toute sa prose romanesque. L’archétype rachildien prônant cette conception idéologique, faite d’amour autre et de liberté, est bien transfictionnel dans l’œuvre de l’écrivaine, telle « une série, où il y a déclinaison quasi infinie de son prototype de départ » (Saint-Gelais, 2011, p. 27), pour reprendre la formulation de Saint-Gelais, ce qui, par conséquent, relie les héroïnes de Rachilde dans une parenté transfictionnelle.

11Poussons un peu plus loin cette transfictionnalité chez Rachilde, cette fois du côté de l’étirement de l’intrigue et de son approfondissement. La mort est fréquente pour les héroïnes rachildiennes, et le fait que certaines d’entre elles survivent au terme de leurs histoires respectives non seulement surprend, mais mérite surtout une attention particulière : soit Raoule de Vénérande, Mary Barbe, Féa (La Virginité de Diane), Marie (Le Grand Saigneur), Chrodielde et Basine (Le Meneur de louves). Par exemple, des lecteurs de Monsieur Vénus ne peuvent s’empêcher de se questionner au terme du roman : qu’adviendra-t-il de Raoule ? Trouvera-t-elle un jour la complétude ? Aura-t-elle pris goût au meurtre après Jacques ? Rachilde semble explorer elle-même ces leerstelles dans ses romans plus tardifs, notamment dans La Jongleuse (1900) et Madame de Lydone, assassin (1928). Ceux-ci mettent en scène une protagoniste plus âgée, partageant, comme nous l’avons vu, plusieurs traits distinctifs, valeurs, idéologies et opinions avec les héroïnes archétypales rachildiennes plus jeunes. Ces similitudes permettent d’étayer l’idée d’une transfictionnalité fondée sur un étirement, un approfondissement de l’intrigue : Éliante et Marie-Louise pourraient ainsi apparaître comme des versions matures des héroïnes précédentes, répondant aux leerstelles laissés à la fin de Monsieur Vénus, de La Marquise de Sade, de La Virginité de Diane ou encore du Grand Saigneur, en leur offrant une évolution et une finalité – puisque Marie-Louise et Éliante meurent toutes deux à la fin de leur roman. Quant aux princesses mérovingiennes Basine et Chrodielde, elles pourraient être envisagées comme des aïeules transfictionnelles, déjà porteuses de l’idéologie de l’écrivaine – des proto-archétypes rachildiens –, dont toutes les autres héroïnes constitueraient des réincarnations transfictionnelles. D’un roman à l’autre, celles-ci partagent notamment des conceptions similaires de l’amour, du mariage, des hommes, de la sexualité, de la grossesse ou de la maternité, tout en connaissant des destinées divergentes qui explorent différentes réponses au problème posé par la société en ce qui a trait au rôle que doit y endosser la femme.

12Ce parcours à relais à travers les héroïnes archétypales de Rachilde met au jour un véritable fil d’Ariane reliant ses réflexions sur les relations hommes-femmes, la famille et la place de la femme dans la société. Loin d’être une simple répétition, cette reprise constante témoigne de la transmutation de deux figures majeures de la Décadence en un archétype singulier, que Rachilde décline, telles « des gammes », et qu’elle approfondit tout au long de son œuvre, au point « [d’]épuiser les potentialités du procédé inauguré avec Monsieur Vénus » (Collège de Pataphysique, avril 1983, p. 72). Unies par des traits physiques, topographiques, mythologiques, mais surtout psychologiques et idéologiques, ces héroïnes forment un réseau transfictionnel riche dont l’étude se révèle particulièrement féconde dans une perspective d’enseignement. Dans le cadre d’un cours, un itinéraire littéraire et pédagogique pourrait ainsi s’articuler autour de cette parentalité transfictionnelle rachildienne, déployée en trois étapes : d’abord, le roman, Le Meneur de louves, qui expose les proto-archétypes et les balbutiements de cet « autre » discours ; ensuite, les romans de formation où se construit et s’expérimente cette éducation idéologique « autre » – notamment à travers Raoule, Mary, Marie et Féa – ; enfin, les romans subséquents – La Jongleuse et Madame de Lydone, assassin – qui en donnent l’aboutissement à travers des figures plus matures. Ce cheminement permettrait de mettre en lumière la cohérence interne et idéologique de la prose rachildienne, tout en observant la manière dont l’écrivaine façonne, module et transmet un imaginaire des femmes dissidentes. À cet égard, le numéro du Collège de Pataphysique consacré à Rachilde offre déjà des pistes pédagogiques stimulantes, notamment des exercices visant « à créer sinon un roman, du moins une trame d’un roman de Rachilde en se limitant à deux des paramètres dégagés ci-dessus : a) homosexuel – a’) vierge ; b) Périgord – b’) Paris ; c) parisien – c’) ruralité ; d) chat – d’) loup ; e) noblesse de province – e’) fonctionnaire de province. (Collège de Pataphysique, avril 1983, p. 89). Un tel dispositif, fondé sur les combinaisons des motifs rachildiens, serait encore aujourd’hui aisément transposable dans le cadre d’un cours et offrirait une manière à la fois ludique et analytique d’entrer dans l’univers de l’autrice.

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13En conclusion, envisager les œuvres romanesques de Rachilde sous l’angle de la transfictionnalité permet de mettre en évidence la richesse archétypale de ses personnages, les multiples liens qui les unissent, et l’évolution de la pensée de l’écrivaine au fil de ses romans. Si Rachilde réitère inlassablement sa conception de l’amour, faite de plaisir et de liberté – explicitement formulée par certaines héroïnes, plus discrètement par d’autres –, c’est que sa rengaine, véritable ver d’oreille dont la fonction est d’habiter durablement la mémoire, ne relève ni d’une mode passagère ni d’une simple idée fixe. Elle affirme au contraire la nécessité d’une liberté individuelle sans compromis, dont la transmission apparait indispensable et, dès lors, transgénérationnelle.