Colloques en ligne

Yosuké Goda

De la Décadence au Boys’ Love : la réception de Rachilde au Japon

From Decadence to Boys’ Love: The Reception of Rachilde in Japan

1La récente réévaluation mondiale de l’œuvre de Rachilde a principalement été influencée par la suprématie des études de genre aux États-Unis. Mais la réception de Rachilde au Japon est légèrement différente. Elle commence avec la traduction de Monsieur Vénus, publiée en 1980, au cœur de l’engouement pour la littérature décadente au Japon1. Cependant, ces dernières années, une série d’événements a profondément bouleversé la place qu’occupe l’écrivaine. Il s’agit de la parution de deux anthologies « BL » contenant des extraits de deux de ses romans. Ces deux traductions, celles des Hors nature (1897) et de Monsieur Vénus (1884), ont respectivement été publiées dans deux livres de poche intitulés Anthologie de romans BL classiques (2015) et Une Amitié spéciale : sélection de romans BL français (2019)2.

2Le BL en question est une abréviation de « Boys’ Love » ; il s’agit d’un anglicisme japonais qui désigne un genre populaire traitant de l’amour homosexuel masculin. Le BL est aujourd’hui présent dans divers médias tels que les mangas, les romans, les séries télévisées et les films. On attribue souvent l’origine des romans BL au Bois des amoureux (1961) de Mari Mori, et celle des mangas BL au Poème du vent et des arbres (1976-1984), un manga pour filles de Kéiko Takémiya. Ce qui est important, c’est que ces deux œuvres ont été écrites par des femmes. Après la fin du boom décadent des années 1980, Rachilde, longtemps oubliée au Japon, a été réintroduite par les éditeurs de deux anthologies comme « pionnière méconnue du BL ». Très rapidement, elle est devenue célèbre dans le domaine de la sous-culture japonaise, bien que, à l’université nippone, aucune thèse de doctorat ne lui ait encore été consacrée.

3Or, la forte présence du BL sur le marché de la littérature populaire ne peut être ignorée. Le marché japonais du BL représente 26,5 milliards de yens, soit l’équivalent de cent quarante millions d’euros, et les amatrices du BL, appelées « Fujoshi », dépenseraient en moyenne 150 000 yens par an en livres et en DVD liés au BL. Son influence internationale s’étend également aux pays asiatiques, notamment à la Chine et à la Thaïlande.

4En s’appuyant sur ce vif intérêt suscité par la fiction BL, il serait possible d’utiliser Rachilde comme support pédagogique dans les cours d’introduction à l’étude littéraire, de lecture d’ouvrages originaux ou plus généralement de culture française. C’est depuis environ vingt ans que le BL fait l’objet de recherches universitaires. Un nombre non négligeable de thèses de doctorat a été rédigé et publié. Plusieurs revues commerciales, dont les auteurs principaux sont des professeurs d’université, ont également été éditées. Dans certains cours universitaires, le BL est utilisé comme support pédagogique pour aborder par exemple les questions de genre. On peut citer, entre autres, le numéro spécial « Boys’ Love » (2012) de la célèbre revue de sous-culture, Eureka, publiée par Seidosha, la publication du Manuel BL (2020) d’Akiko Hori et Naoko Mori, souvent utilisé comme support pédagogique à l’université ainsi que la recherche sur le BL par les humanités numériques menée par Mari Nishihara, Histoire de l’expression dans les mangas BL (2025).

5Dans la présente étude, nous nous concentrerons principalement sur les deux romans mentionnés ci-dessus, Monsieur Vénus (1884) et Les Hors nature (1897) afin d’analyser l’œuvre de Rachilde à la lumière du concept contemporain du BL. En quoi les spécialistes du BL et de la littérature française ont-ils vu en Rachilde une figure de précurseur ? Peut-on vraiment la considérer comme une pionnière du BL ? Telles sont les questions que nous aborderons dans les pages suivantes.

Qu’est-ce que le BL ?

Histoire du BL

6Avant d’entrer dans l’analyse du texte, expliquons ce qu’est le BL. Le Boys’ Love est un genre de fiction né au Japon au début des années 1990, genre qui met en scène des relations amoureuses entre deux personnages masculins, souvent jeunes ou adolescents. Leur identité sexuelle est masculine, les femmes ne sont pas des objets amoureux. Les consommateurs du BL se limitent principalement aux lectrices appelées « Fujoshi ». Les œuvres BL sont publiées dans des revues destinées à un public féminin3.

7Lorsqu’on parle de BL, on entend les œuvres commerciales originales et non les fanfictions. Avant l’apparition de ce terme en 1991, le genre traitant de l’homosexualité masculine dans la fiction était appelée d’abord « Shonén-ai » (l’amour pour les garçons), puis « Tanbi4 » ou « JUNE », ensuite « Yaoi ».

8Voici la chronologie qui résume l’histoire du genre avant le BL :

Chronologie par genre

Années 1970 : Période « Shonén-ai », traitant de l’amour et de la sexualité entre beaux garçons ou encore des garçons aimés par des adultes. On voit souvent des scènes de violence sexuelle et des représentations sensuelles. Média : les mangas pour filles.

Première moitié des années 1980 : Période « JUNE » ou « Tanbi ». Média : magazines de mangas pour filles, centré sur l’amour entre jeunes beaux hommes.

Deuxième moitié des années 1980 : Période « Yaoi » : Fanfictions. Œuvre dérivée inspirée de certains mangas pour garçons. Les histoires sont construites en réinterprétant de propos délibéré, et presque automatiquement, l’« amitié » entre hommes comme de l’« amour sexuel » ou de l’« amour romantique ».

Années 1990 : Période « BL » (le terme est né en 1991). Professionnalisation de Yaoi. Publication du numéro « Spécial Boys’ Love » (1994). Vulgarisation dans la société dans la seconde moitié des années 1990.

Années 2000-2010 : Période de diversification et d’évolution du BL. Augmentation du nombre des œuvres qui ne correspondent pas à un certain modèle ou à des « conventions ».

9Les Hors nature de Rachilde est présenté par l’éditrice de l’anthologie comme un « BL classique » appartenant au genre « Tanbi » parmi les genres présentés ci-dessus. Dans le contexte du BL, le terme « Tanbi » désigne une sensibilité et une esthétique qui mettent l’accent sur la beauté, la sensualité et l’élégance des relations amoureuses entre hommes. Mais dans Le Poème du vent et des arbres de Takémiya, un manga pour filles qui présente à la fois des caractéristiques d’amour entre garçons et d’esthétisme, on peut voir la fusion entre l’esthétisme et la violence. Tout au long du récit, qui se déroule dans un internat français à la fin du xixe siècle, le contraste entre la beauté du protagoniste, Gilbert, et la violence physique et mentale qu’il subit est mis en évidence. On sait bien que, dans le cas de Rachilde, l’esthétisme ne se limite pas à la beauté, mais fusionne des éléments incompatibles tels que la douleur et la domination du pouvoir pour créer une vision du monde décadente et sensuelle. Ce qui pose problème ici, ce n’est pas simplement la violence cruelle, mais l’expression qui trouve une tension et une beauté sensuelle dans l’acte de causer de la douleur (sadisme) et dans la douleur elle-même (masochisme).

Différence entre le « Tanbi » et le BL

10Pour tirer au clair la différence entre le Tanbi et le BL, nous nous concentrons sur les concepts de « beauté » et de « souffrance » :

L’évolution vers le BL, autour de la notion de beauté :
Shonén-ai : traite de la beauté spéciale des garçons

↓

JUNE ou Tanbi : traite de la beauté des jeunes hommes

↓

BL : ne se focalise pas sur la beauté masculine (BL raconte en général l’homosexualité masculine entre « personnes ordinaires »)

11Selon les recherches menées par une spécialiste japonaise, ce mot-clé « beauté », qui était très présent à l’époque de Shonén-ai, « amour pour les garçons », et de Tanbi, « esthétisme », apparaît moins souvent dans les BL japonais (environ 20 %). La plupart des BL ne font aucune référence à l’apparence physique (plus de 60 % ne font aucune mention). En revanche, les scènes de sexe représentent plus de 60 % du total, soit une augmentation par rapport à l’esthétisme japonais (Mari Nishihara, 2020, p. 49). Dans Les Hors nature et Monsieur Vénus, comme on le sait, on trouve de nombreuses descriptions physiques très détaillées de beaux personnages masculins et des décors somptueux qui leur correspondent :

Termes utilisés pour l’apparence physique des personnages des Hors nature :
« beau » : 33 fois, « belle » : 39 fois, « beauté » : 20 fois

Dans Monsieur Vénus :
« beau » : 10 fois, « belle » : 8 fois, « beauté » : 17 fois

12Ces caractéristiques permettent de classer les romans traitant de l’homosexualité de Rachilde dans le genre Tanbi. S’il n’y a pas de descriptions explicites, il y a tout de même des scènes de sexe dans Monsieur Vénus, par exemple une fameuse scène de viol sous haschich. Cependant, en raison d’une certaine forme d’autocensure, les descriptions sexuelles directes ont tendance à être évitées. Bien sûr, ces précautions ne se limitent pas à Rachilde. En apparence, les expressions sexuelles des symbolistes et des décadents du xixe siècle sont, en raison de certaines contraintes morales conservatrices historiques, beaucoup plus discrètes et réservées que celles des auteurs d’avant-garde de la deuxième moitié du xxe siècle tels que Georges Bataille et Jean Genet. Mais en réalité, les descriptions suggérées (chez Catulle Mendès et Alfred Jarry, par exemple) sont souvent plus violentes que les descriptions explicites. Aucun écrivain de la seconde moitié du xxe siècle n’écrit une histoire pédophile comme La Souris japonaise (1921) de Rachilde. Passons ensuite en revue la notion de souffrance :

Autour de la « souffrance » :

Shonén-ai et Tanbi : la relation homosexuelle est secrète. Les personnages masculins souffrent de leur amour interdit dans la société aux valeurs conservatrices.

↓

BL : la relation n’est pas particulièrement secrète. Elle inclut en partie le coming out. L’amour entre hommes est plutôt joyeux et agréable.

13Examinons la fréquence d’apparition de certains mots dans Les Hors nature. « Souffrir » (« souffrant », « souffrance ») apparaît trente-trois fois, « douleur » huit fois. Il ne s’agit là bien sûr que d’une analyse quantitative du niveau de vocabulaire. Mais le simple fait de prendre en considération les deux concepts de « beauté » et de « souffrance » montre clairement que l’œuvre de Rachilde est très proche du genre Tanbi.

Happy end et fin tragique

14Au début des années 1990, les histoires du BL se terminent généralement par un happy end, ce qui contraste avec la fin tragique des récits de Rachilde. 60 % des récits esthétiques japonais connaissent une fin tragique, tandis que, dans le BL, l’amour entre les personnages masculins finit par être réciproque. Comme le souligne une spécialiste du BL : « À la fin des années 1990, le “plaisir de l’amour” est devenu plus important que la résistance aux normes sociales, les conflits ou le salut de l’âme solitaire : tel sera le pilier du genre BL. » (Mari Nishihara, 2020, p. 52)

Les Fujoshi ou les règles du BL : convention et notion

BL comme communauté des Fujoshi

15Il importe à présent d’expliquer la notion de « Fujoshi », les consommatrices de BL. Ce qui est déterminant, c’est que le BL est un genre créé par des femmes pour des femmes. 99,9 % des auteurs du BL sont des femmes. Et on appelle les consommatrices féminines passionnées de la fiction BL les « Fujoshi ». Ce terme se traduit littéralement par « fille pourrie » ou « fille corrompue », reflétant de manière humoristique leur passion intense pour ce genre.

16La principale caractéristique des Fujoshi réside dans leur esprit collectif. Elles aiment lire des romans ou des mangas tout en participant à des communautés en ligne où elles échangent des œuvres, des fan-arts, et des fanfictions centrées sur des couples masculins. Ce phénomène est particulièrement présent au Japon, mais il a également une large audience à l’international. La communauté des Fujoshi joue un rôle important dans la promotion et la diffusion du genre BL, qui est considéré comme une sous-culture dans le monde des romans et des mangas.

17Mais ce qui est évident, c’est que le livre de Rachilde n’est pas réservé qu’aux lectrices féminines. Tout comme Le Poème du vent et des arbres, archétype du genre Tanbi, qui avait conquis de nombreux lecteurs masculins, l’œuvre de Rachilde peut être interprétée de multiples façons qui ne se limitent pas aux éléments « Moé » mentionnés plus loin. En tout cas, ce que nous voulons montrer ici, c’est que les œuvres de Rachilde possèdent la structure recherchée par les Fujoshi.

Couplage (pairing) : uké et sémé, deux rôles qui s’opposent

18Les Fujoshi ont différents niveaux de compétence, et pour devenir une lectrice de premier ordre, il faut bien connaître les règles et les conventions du BL, avant de faire appel à sa propre imagination.

19Dans chaque couple du BL, les deux partenaires ont des rôles opposés bien définis. Les termes « Uké » (le partenaire passif) et « Sémé » (le partenaire actif) désignent respectivement le rôle du personnage qui « reçoit » ou « subit » la relation, et celui qui « initie » ou « domine » la relation : le rôle de « Sémé » ou « celui qui attaque » ; le sémé est généralement le personnage qui prend l’initiative dans la relation. Il est souvent perçu comme étant plus dominant, protecteur ou confiant. Le sémé a tendance à être plus assertif, voire parfois un peu plus mature ou expérimenté dans la dynamique de la relation. Le rôle de « Uké » ou « celui qui est attaqué » : le uké est le personnage qui reçoit ou subit la relation. Il est souvent perçu comme plus passif, vulnérable ou doux. Le uké peut aussi être plus jeune ou plus innocent, mais cela dépend du contexte de l’histoire. La dynamique qui articule les deux réside dans le fait que ces deux rôles ne sont pas fixes et peuvent varier selon les œuvres ou les préférences des auteurs. Cependant, cette dichotomie permet souvent de structurer la narration et d’établir une tension ou une harmonie dans la relation. Ainsi, le sémé signifie le personnage qui initie, domine ou attaque dans la relation, et le uké, le personnage qui reçoit, subit ou est passif dans la relation.

20Dans le cas des Hors nature, le rôle actif de sémé, celui de l’homme, est joué par Reutler, tandis que le rôle passif de uké, celui de la femme dans la relation traditionnelle et conservatrice, est joué par Paul-Éric. À notre connaissance, dans les récits du BL japonais, ces rôles peuvent s’inverser au cours de l’histoire (ce que l’on appelle « réversible »), mais dans le genre Tanbi, les rôles actifs et passifs restent fixes. Ce qui nous semble particulièrement intéressant, c’est la codification dont ces rôles ont fait l’objet dans la culture BL, codification qui doit être présente aussi dans la France fin de siècle mais de manière bien moins visible ; d’une certaine manière, la réappropriation et la relecture de l’œuvre à la lumière du genre Tanbi suggèrent l’existence de cadres socio-culturels de réception de ces textes qui sont méconnus en France. Mais bien sûr, la complexité narrative des romans de Rachilde ne peut être réduite à un schéma aussi simple. Il ne faut pas oublier que Reutler se fait souvent manipuler par son frère, qui est le plus pervers des deux. Entre eux, la relation entre dominateur et dominé s’inverse au fur et à mesure que l’histoire progresse.

« Moé », amour du personnage

21Notons que la plupart des Fujoshi s’attachent davantage aux personnages et à la complexité des relations entre eux qu’à l’histoire elle-même. Ce sentiment s’appelle « Moé » en japonais. Elles tombent d’abord amoureuses des personnages puis, peu à peu, elles s’attachent également à l’histoire.

22Le moé est un terme qui désigne une émotion ou un sentiment d’attirance intense envers un personnage de manga ou de roman, souvent en raison de sa douceur, de son innocence ou de son charme particulier. C’est une forme d’affection ou d’attachement qui peut susciter un sentiment de tendresse ou de protection. Jacques Silvert, le personnage principal de Monsieur Vénus, est un faible, un objet de risée, un pantin qui n’éveille pas la sympathie. Et dans Les Hors nature, Paul-Éric est un pervers corrupteur. Et en général, les Fujoshi tombent profondément amoureuses de ce type d’hommes faibles et pervers. Elles apprécient leur manque de virilité. Ils seront véritablement l’objet de leurs désirs (moé), car les Fujoshi, ces « filles pourries », sont aussi perverses et déviantes, au sens humoristique et auto-ironique du terme.

23Cependant, les Fujoshi ne se limitent pas uniquement à ressentir du moé dans la beauté et la subtilité des personnages ; elles peuvent aussi apprécier la complexité des relations, l’aspect artistique ou émotionnel des histoires. On peut imaginer que les Fujoshi peuvent s’intéresser aux relations subtiles et aux interactions entre deux frères dans le cas des Hors nature.

Un petit exercice de la lecture BL de Rachilde

Couplage dans Monsieur Vénus

24Dans l’analyse qui suit, nous utilisons le terme générique plus largement employé de « roman BL ». Examinons maintenant Monsieur Vénus. Ce récit, plein d’ironie et d’humour noir, est souvent considéré comme une histoire d’inversion des rôles traditionnels entre femme et homme. Raoule, qui se travestit en homme, aspire à devenir un homme : c’est ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même. Elle dit ainsi à Raittolbe : « Je suis amoureux d’un homme, et non d’une femme ! » (Rachilde, 1889, p. 83) Quant à Jacques, travesti, il devient progressivement plus féminin et sa nature profonde change également : c’est « une âme qui s’est trompée d’enveloppe » (ibid.). Cependant, même s’il ne s’agit que d’un simple jeu de mots, il convient de noter que, dans la scène où les deux personnages s’amusent de part et d’autre du rideau de la salle de bain, Jacques dit « d’un ton boudeur » à Raoule, qui tente d’apercevoir son corps nu : « même entre hommes ce n’est pas convenable... » (Rachilde, 1889, p. 41). On peut au moins dire que cette scène dégage une atmosphère propre au roman BL⁷, même si, compte tenu de l’orientation sexuelle réelle de ces deux personnages, cette relation pourrait être qualifiée de « pseudo-homosexualité masculine ».

25Dans ce roman, Raoule, une femme puissante, joue le rôle de sémé, tandis que Jacques, un jeune homme beau et fragile, celui de uké. Raoule, une aristocrate fortunée, prend sous son aile Jacques, un artiste pauvre. Mais cette relation entre une mécène et son protégé évolue progressivement vers une domination de Jacques par sa maîtresse Raoule. Le couple lié par une relation de domination et de soumission n’est pas rare dans l’histoire du genre Tanbi. La domination par l’actif s’accompagne souvent d’une féminisation de son partenaire passif. Raoule oblige en effet Jacques à se comporter de manière féminine. Finalement, comme le montre l’épisode final très célèbre de ce roman, la domination de Raoule va jusqu’à réduire Jacques à l’état d’objet et à le posséder. Cependant, comme nous le verrons dans l’analyse des Hors nature, les choses ne sont pas si simples. Les ambivalences avec Raittolbe viennent perturber le schéma de sémé et uké entre Raoule et Jacques. Dans les œuvres de Rachilde, l’homosexualité (y compris la pseudo-homosexualité masculine, déjà mentionnée) est souvent représentée dans le cadre d’une relation triangulaire. Celle-ci n’est d’ailleurs pas figée, le troisième personnage pouvant parfois être remplacé.

Jeu de contrastes

26Passons en revue Les Hors nature. Ce roman préfigure le genre BL dit « aristocratique » qui consiste à décrire la vie d’aristocrates vivant dans un château occidental. Autour du décor romanesque, ce qui attire l’intérêt des Fujoshi, c’est sans aucun doute l’amour fraternel tabou. Les frères ont treize ans d’écart et leur relation prend des allures d’amour entre un adulte et un garçon. Les frères ont déjà perdu leurs parents. Pour le cadet, l’aîné est comme un père, mais pour l’aîné, son beau cadet est à la fois un fils et une fille aussi belle que sa mère.

27Dans ce roman, un double stéréotype national est utilisé pour mettre en évidence le contraste entre les deux frères. Leur père est un baron prussien et officier militaire, tandis que leur mère est issue de la noblesse française. L’histoire commence en 1889, année de l’Exposition universelle, dans le Paris de la fin du siècle. À cette époque, le souvenir de la guerre franco-allemande était encore présent dans les mémoires du peuple. L’aîné, Reutler, qui joue le rôle de sémé, est né en Prusse, a un caractère sévère et est chimiste, à l’image de son père prussien. Le cadet, Paul-Éric, qui joue le rôle de uké, est né en France, a un caractère capricieux et une beauté comparable à celle d’Adonis, à l’image de sa mère française. De plus, Paul-Éric est associé à l’image de la « Princesse de Byzance5 ». On sait, dans l’imaginaire décadent fin-de-siècle, que la France vaincue par la Prusse est souvent comparée à l’Empire byzantin tardif vaincu par l’Empire ottoman. Ces doubles stéréotypes nationaux sont utilisés de manière très efficace pour structurer la relation entre le sémé et le uké, entre les rôles masculin et féminin.

28Ces rôles de sémé et de uké ne s’inversent pas entre les deux frères. Mais leurs rôles sexuels, en particulier celui du frère cadet, sont parfois fluides et complexes. Reutler est un misogyne qui refuse obstinément l’amour des femmes. Son seul objet d’amour est son frère cadet, qui ressemble à leur mère. Mais Paul-Éric ne peut être réduit à un simple rôle de uké pour deux raisons. D’une part, il est hétérosexuel lorsqu’il entretient une relation avec une fille. Le rôle du cadet n’est donc pas celui d’un uké faible et vulnérable. D’autre part, dès le début de l’histoire, Paul-Éric sait que son frère éprouve un amour particulier pour lui, mais il se comporte comme un petit diable séducteur avec lui. Il joue donc le rôle d’un bisexuel qui aime les deux sexes. Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’il acquiert une féminité totale et endosse le rôle de uké.

Rachilde vue par la question du genre

29Mais Les Hors nature est une œuvre assez spéculative qui ne peut être réduite à une simple histoire d’amour entre deux hommes. Reutler tente à plusieurs reprises de tuer son cadet bien-aimé dans un accès de folie pour mettre fin à ses passions amoureuses. De plus, on ne peut oublier que cette œuvre est née dans le contexte du décadentisme et du symbolisme de la fin du siècle. Les éléments du roman décadent se retrouvent dans la représentation de la maladie, notamment dans la « névralgie » (Rachilde, 1897, p. 17) de Reutler. L’opposition entre nature et artificiel, qui apparaît plusieurs fois dans le roman, est également un cliché de la décadence postérieure au roman À rebours de Huysmans⁹. Or, Anita Staroń avait déjà souligné la possibilité de lire ce roman comme une œuvre symboliste (Staroń, 2015, p. 215). En effet, Les Hors nature peut être conçu, dans une certaine mesure, comme une réécriture de Sixtine (1890) de Remy de Gourmont, principal rédacteur du Mercure de France. Ce que Rachilde doit à Gourmont, c’est le schopenhauérisme. Reutler, qui souhaite devenir un petit dieu de son monde, tente de recréer à partir des éléments naturels un objet artificiel qui corresponde à sa volonté : 

Certes, je ne suis pas infaillible, mais j’ai si belle volonté de l’être que je le suis déjà. J’ai fait de la nature le décor de ma volonté et je suis hors d’elle, au-dessus, désormais, comme celui qui la peut changer selon ses visions, la rendre l’artifice. (Rachilde, 1897, p. 228)

La nature désigne ici l’hétérosexualité, tandis que l’artificiel signifie l’homosexualité. Le protagoniste de Sixtine, Hubert d’Entragues, recréait le monde en se basant sur sa propre pensée :

Le monde matériel et inconscient ne vit et ne se meut que dans l’intelligence qui le perçoit et le recrée à nouveau selon des formes personnelles ; il en est de même du monde pensant qu’une intelligence supérieure englobe et façonne à sa guise. (Remy de Gourmont, 1890, p. 136)

30Le titre du roman, « Hors nature », signifiait « perversion » dans le jargon des décadents de l’époque6. Quant au titre de la première version publiée dans le Mercure de France, Les Factices, il peut être interprété comme une déviation par rapport aux normes sexuelles traditionnelles et à l’hétérosexualité. Ce titre original fait référence, dans le récit, à une métaphore dérivée d’une fleur artificielle qui n’existe pas dans la réalité. Cependant, les critiques contemporains donneraient une interprétation différente. Ils y verraient une déviation par rapport aux normes de genre imposées par la société, comme les rôles attribués aux hommes et aux femmes. En effet, l’amour entre deux hommes peut être considéré comme une relation improductive, s’écartant du principe de reproduction qui est à la base du patriarcat traditionnel. Ce type d’interprétation anachronique, pour le meilleur ou pour le pire, fait partie de l’actualité de Rachilde en dehors de l’Europe.

31Mais Les Hors nature n’est pas un roman de critique sociale qui se rapporterait aux minorités sexuelles. Ce roman aborde le thème tabou de l’homosexualité entre frères de manière frontale, tout en présentant une structure plus sobre que les autres romans d’avant-garde édités par le Mercure de France. Rachilde a tout simplement tenté de proposer un nouveau format par rapport aux récits hétérosexuels traditionnels du roman d’amour. Notre autrice ne dénonce pas les inégalités sociales du point de vue des minorités sexuelles en se servant de ses personnages. Certes, on rencontre souvent des scènes où Reutler souffre de son amour homosexuel, qui s’écarte des normes sociales de l’époque. Mais cette souffrance est principalement due au fait qu’il ne peut pas posséder l’autre comme dans une relation hétérosexuelle. Elle est donc fondamentalement différente de la souffrance liée au fait d’être homosexuel. Reutler, homosexuel, ne se sent pas toutefois exclu de la société. Les Hors nature peut être lu comme un mélodrame ou une histoire d’amour pur, si l’on fait abstraction du fait que le couple est homosexuel.

32Les Hors nature est une histoire qui traite d’un tabou social. Comme le protagoniste le répète à plusieurs reprises, il est « impossible » pour deux frères du même sexe de s’aimer. Si le frère aîné cherche constamment à éliminer son cadet, c’est parce qu’il pense que seule la mort, qui rendra son amour interdit éternel, pourra résoudre le problème. On peut y voir une parodie symbolique de l’amour platonique.

Le rôle des femmes

33Lorsque les deux frères s’aiment, et qu’ils peuvent aussi se jalouser et se détester, les personnages féminins jouent un rôle important. D’abord, il y a la présence de leur mère. On dit que si Reutler s’est senti fortement attiré par Paul-Éric, c’est parce qu’il voyait en lui le reflet de leur mère. Ce qui frappe sans aucun doute le plus le lecteur de ce récit, c’est que l’image de la mère des deux frères se superpose constamment à celle de Paul-Éric. On dirait presque que Reutler utilise l’image de la femme comme prétexte pour justifier son homosexualité7.

34Les personnages qui jouent un rôle important dans l’histoire sont Jane Monvel et Marie, les deux maîtresses du cadet Paul-Éric. Celui-ci voit en Marie le reflet de Jane, son ex-maîtresse qui est décédée. Élevé comme un garçon, Paul-Éric hérite de la beauté féminine de sa mère. De nombreux passages disent explicitement qu’il se féminise progressivement, alors qu’il acquiert un physique masculin. Ce n’est que vers la fin du récit qu’il découvre clairement une facette féminine en lui. C’est la jalousie qui déclenche cette féminisation. Marie, une jeune pyromane étrangère à la famille, s’immisce entre les deux frères comme un corps étranger, suscitant la jalousie du cadet et bouleversant l’équilibre de leur relation8. Reutler prend conscience de l’attachement sentimental de Marie à son égard et, dans le but de l’éviter, il enjoint à Marie de prendre soin de Paul-Éric. Mais celui-ci, éprouvant de l’envie à l’égard de l’affection que Marie porte à son frère Reutler, adopte un comportement attribué traditionnellement aux femmes dans une tentative de rivaliser avec Marie. Cette jalousie accélère une relation homosexuelle et incestueuse qui serait normalement impossible.

35Dans les romans BL, il est courant de décrire une relation amoureuse entre deux hommes. Mais dans Les Hors nature, Paul-Éric est présenté comme un personnage bisexuel ayant deux orientations sexuelles, capable d’aimer en même temps les femmes et les hommes. Cependant, avec le temps, il lui est de plus en plus difficile de s’investir dans une relation hétérosexuelle. Les relations amoureuses empreintes d’amour et de haine, ou les difficultés de l’hétérosexualité, sont au cœur de ce triangle amoureux formé par Paul-Éric, Marie et Reutler. Ces thèmes, caractéristiques du récit rachildien, ne se retrouvent pas dans les récits BL classiques.

Double point de vue

36En apparence, le dialogue entre Reutler et Paul-Éric constitue l’axe principal du récit. Cependant, l’intrigue centrale est consacrée au monologue intérieur de Reutler, où se mêlent rêves et réalité. Il tente de s’approprier véritablement son frère, mais l’innocence de ce dernier et l’intervention d’autres personnages dans leur relation l’empêchent d’atteindre son but. La manière dont le cadet manipule habilement son aîné et la jalousie de Paul-Éric envers la jeune fille qui aime son frère toucheront sans doute de nombreuses Fujoshi. Ce roman se caractérise par une intrigue ambivalente mêlant amour et haine, et par les jeux psychologiques entre deux frères instables mentalement, mais rusés et nerveux.

37Ceci est d’autant plus frappant lorsqu’on compare Les Hors nature avec le premier roman d’Alfred Jarry Les Jours et les Nuits, publié chez le Mercure de France la même année, en 1897, juste après la parution en volume du roman-feuilleton de Rachilde, initialement publié dans la même revue. Ce roman de Jarry traite également des sentiments homosexuels entre deux frères, Sengle et Valens. L’intrigue des Jours et les Nuits semble suivre de près celle de Rachilde : le frère aîné convoite son cadet. Cependant, le point de vue reste toujours celui de Sengle, car le frère cadet Valens n’existe probablement que dans le cerveau de Sengle, où Valens est le reflet de ses idéaux et de son amour-propre : « Sengle n’était pas bien sûr que son frère Valens eût jamais existé » (Alfred Jarry, 1897, p. 67). De plus, ce roman met davantage l’accent sur les liens entre hommes que sur l’homosexualité. Contrairement à Rachilde, Jarry a choisi de créer un personnage uké qui n’existe pas réellement, ce qui peut être interprété comme une manière d’éviter d’aborder de front la question de l’homosexualité masculine. Le roman de Jarry ne peut pas être lu comme un BL. Ce n’est pas seulement parce que l’auteur n’est pas une femme, mais aussi parce que les BL ne peuvent exister sans interaction entre hommes. L’objet du moé pour les Fujoshi réside dans la manière dont Paul-Éric répondra à l’amour fou de Reutler, et non dans les désirs à sens unique.

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38Eve K. Sedgwick, dans son ouvrage célèbre Between Men, explique que les relations homosociales entre hommes reposent sur une hiérarchie masculine et l’échange de femmes. En introduisant des femmes, qui sont de sexe opposé, dans les relations entre hommes, on met en place un mécanisme qui permet d’éviter que les liens intimes entre hommes ne soient considérés comme sexuels. De plus, les hommes ont conscience de la peur de se féminiser, ce qui conduit à la misogynie9. La relation homosociale décrite par Sedgwick correspond-elle à la relation intime entre les frères Fertzen dans Les Hors nature ? Dès le début de l’histoire, Reutler n’a pas caché sa misogynie. De plus, l’intervention d’une femme en tant que tierce partie n’était finalement pas indésirable pour les deux frères. Certes, sa présence rendait l’intrigue plus complexe et plus captivante, mais loin de freiner leur amour fraternel, elle ne faisait que l’accélérer.

39Or, ce qui est important dans le BL, c’est un sentiment de malaise face à une société qui ne traite que de l’hétérosexualité entre hommes et femmes. Les revues destinées aux filles, par exemple, ne traitent que de l’hétérosexualité. Il est presque tacitement admis que les filles aiment les garçons. Mais bien sûr, il existe des homosexuels dans la société, qui sont toutefois complètement exclus des œuvres. Cependant, quant à Rachilde, elle s’amuse avec ses personnages et elle se moque complètement de ces « conventions tacites » de la société.

40Comme Renée Vivien et Colette, Rachilde est l’une des rares femmes écrivains à avoir abordé ouvertement le thème de l’homosexualité dans ses œuvres. Elle a ouvert la voie à ce qui allait devenir un nouveau genre littéraire, la littérature homosexuelle. Contrairement au BL, Rachilde ne raconte pas des relations perverses ou amoureuses entre personnes de même sexe pour faire de l’argent.

41Le Mercure de France, qui a publié Les Hors nature, est une maison d’édition avant-gardiste, mais Rachilde n’a sans doute pas cherché à écrire des romans avant-gardistes pour faire preuve d’originalité. Son œuvre est peut-être née d’une réécriture parodique des tragédies raciniennes : il lui suffisait de changer les protagonistes en homosexuels pour créer une tragédie moderne. Mais ce roman traitant de l’homosexualité masculine a été bien accueilli par le cercle avant-gardiste du Mercure. Jarry a écrit une œuvre que l’on pourrait qualifier de parodie dans Les Jours et les Nuits. Les structures de l’œuvre rachildienne sont souvent trop complexes pour que celle-ci puisse être qualifiée de BL, et l’attitude détachée de l’auteur face à la transgression des codes sociaux et moraux est très manifeste. Cependant, rien n’empêche les lecteurs contemporains d’apprécier ses œuvres, qui sont très différentes des BL traditionnels, comme un prolongement ou une subversion de ce genre.