Colloques en ligne

Melanie Hawthorne

Le Cros de Rachilde au tournant du xxie siècle : une visite virtuelle

Rachilde’s Cros at the Turn of the 21st Century: A Virtual Visit

1La naissance de Marguerite Eymery Vallette, dite Rachilde, est digne d’un conte de fée, ou mieux, d’une de ses propres œuvres, car, comme tout le monde le sait, elle est née dans un « trou ». C’est-à-dire qu’elle vit le jour en 1860 sur la propriété familiale au nord-ouest de Périgueux qui portait le nom de « Le Cros, » un mot « patois » qui signifie (c’est l’autrice elle-même qui l’affirme dans la préface du roman À Mort), le trou. Cet article propose donc au lecteur un spectacle unique : le trou de Rachilde.

2Rachilde ne fut pas la première Marguerite Eymery à habiter Le Cros, mais elle fut la première à le rendre célèbre1. J’eus la bonne fortune de visiter ce site en compagnie d’un groupe d’étudiants en 1999. Nous passions tout près de Périgueux dans notre car, je demandai donc qu’on fasse un petit détour. Le conducteur du car donna gentiment son accord. Il fallut s’arrêter dans le village de Château-L’Évêque pour demander notre direction – nous étions encore à l’époque où les informations « en ligne » n’existaient pas. Château-L’Évêque, c’est déjà rural, mais Le Cros, comme le nom le suggère, était encore plus éloigné et isolé. Sur la carte telle qu’elle existait à l’époque, cela n’était pas évident. On me renseigna, mais on me prévint aussi que la famille qui habitait le lieu était « nouvelle ». Elle n’était là que « depuis la guerre ». Je racontai l’anecdote à mes étudiants américains pour illustrer la différence entre le temps américain qui passe rapidement, et le temps en France où le passé ne passe pas.

3Bien sûr, Rachilde elle-même ne mourut qu’en 1953, bien après la fin de la guerre, mais le Cros n’appartenait déjà plus à la famille Eymery depuis longtemps. Le père de Rachilde, Joseph Eymery, l’avait vendu en 1883 après la séparation avec sa femme Gabrielle (séparation de corps même si ce n’était pas une séparation légale). Rachilde ne fut pas informée de la vente, du moins c’est ce qu’elle prétend dans Le Roman d’un homme sérieux (p. 102-105). Pour sa part, Joseph, lui, mourut en 1892, ce qui fait que Rachilde n’avait rien en commun avec cette propriété depuis soixante-dix ans au moment de sa mort. Toujours est-il que j’étais curieuse de voir où cette écrivaine avait passé sa jeunesse.

On accédait au Cros par un petit chemin étroit qui partait de la route D939, la route principale nord-sud en sortant de Château-L’Évêque.img-1-small450.jpg

4Le conducteur de car était patient, mais la route était tellement serrée que, quand le moment vint de repartir, il n’y avait pas de place pour faire demi-tour. Il fallait regagner la route principale en faisant marche arrière. Heureusement, nous n’avons pas rencontré d’autre véhicule, et nous avons réussi à rejoindre la D939 sans incident. Mais je cite ce détail pour donner une idée de l’éloignement des lieux.

5Aujourd’hui, bien sûr, on profite de tant de ressources numériques, de l’internet, des cartes digitalisées, des satellites, de photographie aérienne, et de toutes sortes de formes d’assistance qui rendent les recherches plus faciles. Jusqu’à un certain point. Car je signale que si on demande à Google Earth de montrer « le cros » on sera entraîné complètement ailleurs, et si on demande l’aide de l’Intelligence tout à fait Artificielle (AI) pour l’étymologie du mot « cros », elle va mécomprendre la question avec bonne volonté et raconter l’origine du mot « clos ». Tout de même, il existe plusieurs moyens de se retrouver informatiquement avec un meilleur géo-entraînement, et donc les services Google peuvent montrer la situation du Cros vis-à-vis de la route D939 pour ceux qui veulent voir le gros plan. Entre parenthèses, il suffit de consulter la carte Google pour voir que si on poursuit le chemin qui passe devant le Cros un peu plus loin, on arrive à une bifurcation : à gauche, le Chemin de Chantelaube, et maintenant, à droite, la rue Rachilde !

Mais retournons au Cros, et arrêtons-nous un instant devant la grille de l’entrée principale.

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6À ce propos, un moyen de nous situer très précisément est d’employer le site « what 3 words ». Ce système fournit une chaîne unique, composée de trois mots, qui correspond à tous les 3m2 de la terre. Pour identifier un endroit sans adresse conventionnelle, au fin fond des coins les plus sauvages, les trois mots permettent de trouver avec précision leur localisation. Ainsi pour le « Wydział Filologiczny Uniwersytetu Łódzkiego » (l’endroit où le colloque Rachilde se déroula), il suffit de chercher « enable.exposes.sweeter » sur le site et c’est fait. Il existe plus de cinquante-sept trillions de chaînes, et celle qui correspond à la grille du Cros est « summers.pixels.cascading ». Au moment de ma visite en 1999, on pouvait se fier au panneau fixé au mur de l’entrée pour s’assurer qu’on était au bon endroit (panneau qui a disparu par la suite).

Faisons ici une petite pause pour nous rendre compte de tout ce qu’on peut déjà voir d’ici à l’entrée. D’abord, on aperçoit clairement le sentier qui passe entre deux murs de végétation.

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Dans une minute on va suivre cette piste, et on va regarder de plus près la maison. D’ici, on ne discerne que le toit au fond. À gauche du sentier, on remarque de derrière quelques granges.

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7Si on partait un peu plus loin sur le chemin qui passe devant le Cros, on les verrait mieux, mais il n’y a pas grand-chose à voir de ce côté, du moins pour l’instant. Revenons donc à l’entrée principale : du moment qu’on commence à suivre le sentier, on voit de dos ces bâtiments, qui font face à une espèce de basse-cour mais, à part cette observation, ces granges ne vont plus retenir notre attention.

8On passe par la grille, donc, et on suit le sentier, avant d’arriver devant la maison même. Curieusement, la piste nous mène non pas à une façade, mais à l’angle d’un mur, angle qui marque le sud de l’axe nord-sud.

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Ici, on s’arrête un moment, parce qu’il se trouve qu’il existe une vieille photo prise du même endroit, ce qui permet de faire une petite comparaison.

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9La photo en noir et blanc a été publiée en 1983 (Organographes p. 5) et la source, telle qu’elle est donnée, est la « Bibliothèque de Périgueux, » sans autre renseignement sur qui a pris la photo, quand, ni dans quelles circonstances. Malgré la qualité regrettable de cette image, on voit clairement le rapport entre les deux photos, prises de la même position, dirait-on. Il paraît que peu de choses ont changé si ce n’est que, sur la photo plus ancienne, une végétation plus abondante bloque la vue de la maison des deux côtés2.

10Tournons à gauche ici et nous verrons encore une fois ces granges mentionnées tout à l’heure, toujours de dos, mais, pour le moment, ne nous occupons pas de cela, laissons-les derrière nous. Prenons à droite pour regarder de plus près la façade principale de la maison.

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Encore une fois, on peut comparer la façade actuelle, telle qu’elle se présentait en 1999,

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avec un « essai de reconstitution » antérieur,

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un bois qui parut dans un numéro spécial de la revue Corymbe consacré à Rachilde en 1934.

Malgré le temps passé (bientôt un siècle), l’édifice semble ne pas avoir beaucoup changé.

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11Rachilde donna une description de sa maison natale dans la préface d’À Mort, roman publié en 1886. Rachilde parle d’une « propriété humide », sauvage et couverte de végétation. Elle écrit en particulier : « Devant la maison, des grenouilles dans un étang ; derrière, des fermes remplies de petits enfants peu légitimes, malpropres » (p. V). Nous reviendrons sur le sujet des fermes, mais pour le moment reprenons la question de ce qui se trouve devant la maison, ou plutôt de ce qui était devant la maison en 1999. Rachilde rapporte que sa chambre donnait sur le devant et recevait la lumière matinale, donc une de ces fenêtres doit être la sienne3. De sa fenêtre Rachilde voyait ce qu’elle appelait soit un « étang » soit une « mare, » entouré de saules pleureurs. Cet étang joua un rôle important dans la vie de Rachilde, car elle prétend et qu’elle était hantée par le spectre d’un noyé qui surgissait de l’étang pour venir lui interdire d’écrire, et qu’elle fit au moins une tentative de suicide en s’y jetant. Quand son père voulut la fiancer à un de ses officiers, elle se révolta ; elle sortit de la maison en courant et elle alla se précipiter dans l’étang avec l’intention d’en finir avec la vie, anecdote qu’elle raconte dans la préface d’À Mort. Vous imaginez alors ma surprise, quand je constatai qu’il n’existait aucune trace d’une pièce d’eau devant la maison lors de ma visite.

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12On peut envisager plusieurs explications possibles de ce phénomène inattendu. À savoir, ma visite eut lieu en été, il faisait beau, il faisait sec. Peut-être que cet étang n’existe qu’au printemps quand les rivières, comme La Beauronne, débordent. Cette rivière ne passe pas loin de la maison, certes, mais à quelque distance tout de même. Les flots arriveraient-ils jusqu’au Cros ? Autre explication possible : entre les années de la jeunesse de Rachilde et l’an 2000, on effectua des travaux, soit de grands travaux d’ingénierie, soit de petits travaux d’aménagement au Cros, mais des travaux qui transformèrent le terrain. Toujours est-il que je ne vis aucune trace d’un étang en 1999 ; cela reste un mystère.

13Pourtant nous possédons un témoin oculaire qui confirme l’existence d’une pièce d’eau il y a un siècle. En 1934, Jean Chèvre publia un petit article sur « Rachilde et le Cros » dans le numéro spécial de la revue Corymbe déjà évoqué4. Il trouvait remarquable à quel point le bâtiment central avait changé : « il n’y a plus qu’un gros cube percé de hautes fenêtres. Il paraît certain que l’on a conservé le corps principal de la maison, mais qu’est devenue la galerie aux arceaux de bois qui se trouvaient en arrière et devait être le restant d’une ancienne construction religieuse ? On a réparé… pas toujours à bon escient. On a conservé deux fenêtres du xviiie, du côté ouest » (p. 5).5

14Comme par ironie, Chèvre estimait que l’étang, justement, était la seule partie authentique de la propriété : « Seule, la pièce d’eau subsiste, profonde et calme, et, s’il n’y a plus le puits et ses ferronneries, il reste une source qui alimente l’étang ». Vraiment, le temps joue des tours quelquefois6.

15Retournons à la maison, à notre point de départ. À la bifurcation, prenons cette fois à gauche. Nous allons passer devant le mur du sud où se trouve l’entrée principale,

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où l’on verra mieux la petite tour qui occupe l’angle sud-ouest du bâtiment.

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16Il faut gravir quelques marches en pierre pour gagner le terrain derrière la résidence, et c’est l’occasion de signaler que le bâtiment est situé sur une légère déclinaison, ce qui n’est pas visible dans les vues aériennes de Google. En passant, nous verrons mieux la tour, avec ses cheminées, signe que les pièces chauffées (comme la cuisine) doivent être de ce côté.

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Est-ce que ce sont les fenêtres de cette tour qui datent du xviiie ? De derrière, nous voyons clairement le toit en pente. On constate aussi l’existence d’un sous-sol, avec ses portes et fenêtres.img-15-small450.jpg

17Avec la maison à notre droite, nous nous trouvons ici devant une autre structure en pierre, indépendante de la résidence principale,

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une espèce d’écurie, dirait-on. Si nous nous avançons, nous pouvons tourner à droite pour contempler le quatrième mur de la maison, celui orienté au nord, à droite.

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18En allant jusqu’au bout puis en se retournant, avec le mur sur le gauche, nous voyons des poutres de bois

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– la galerie aux arceaux de bois de Monsieur Chèvre ? Mais aucun signe d’une « ancienne construction religieuse ».

19Notre situation nous ramène à la question des « petits enfants peu légitimes, malpropres » qui habitaient « derrière » la maison. Rachilde raconte qu’« il y avait des fermes, des métairies où, bon an mal an, poussaient des poupons, car, en ces temps de sauvageries paysannes, on ne raréfiait point sa progéniture » (Le Parc du mystère, p. 181). Poursuivons un peu plus loin notre visite en explorant ces dépendances. Si on rebrousse chemin jusqu’à la grille principale d’entrée et que l’on continue sur la rue du Cros qui contourne la propriété, on aura une meilleure idée de l’ensemble des bâtiments qui forment le domaine. De l’extérieur, on reverra les granges déjà signalées, qu’on apercevra clairement à travers un champ ouvert, par exemple. Un peu plus loin sur la droite, on rencontrera le derrière d’un bâtiment qui semble marquer la limite du territoire. On dirait les restes de quelque grange un peu plus éloignée de la maison même, entourée d’arbres. On apprécie mieux l’ensemble quand on regarde les vues aériennes, qui permettent aussi de comparer des images du même endroit prises à des intervalles différentes. Ainsi, une image qui date du 31 décembre 2005 montre des toits en assez bon état alors que, sur celle du 9 avril 2017, on constate une dégradation rapide. Sur les vues satellites, on ne voit plus de toits du tout sur ces bâtiments, rien que des carcasses (Rachilde aurait apprécié le mot). C’est tout ce qui reste des « dépendances » qui auraient été occupées pendant la jeunesse de Marguerite et où la vie pullulait.

20Le fait que Rachilde attire notre attention sur le statut « peu légitime » de ces enfants nous rappelle la rumeur que certains de ces petits auraient été des (demi-) frères ou sœurs de l’écrivaine. Phénomène qui expliquerait, peut-être, la présence de petits frères sauvages et autres « doubles » qui fréquentent les pages de ses romans.

21Mais retournons rapidement à la maison principale pour une dernière observation. Devant la maison, tout paraît ouvert, ensoleillé, en pleine lumière. Mais revoyons le derrière, où nous sommes passé un peu en vitesse tout à l’heure, et notons la forte présence d’arbres et d’ombre. Malgré le grand soleil, il suffit de s’éloigner un peu pour se retrouver dans une tout autre atmosphère, ténébreuse.

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Même devant la maison, où c’est assez découvert, quand on lève les yeux, on constate que le bâtiment est entouré de feuillages que le soleil ne pénètre pas.

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Je vous rappelle que ma visite eut lieu en été ; qu’en est-il en hiver, quand le soleil manque et que les jours sont courts ?

22Il y a encore plein d’arbres au Cros, mais on peut imaginer que la présence de la forêt était encore plus marquée quand Rachilde était jeune. La maison est située sur une légère pente, nous l’avons dit, et le terrain monte vers l’ouest, vers l’occident, là où le soleil se couche. Je vous invite à imaginer une journée typique en hiver, quand le soleil commence à disparaître derrière ces grands arbres très tôt l’après-midi. Les ombres s’allongent et atteignent vite la maison qui devient froide et sombre. À la fin de la journée, c’est une jeune fille qui doit sortir pour s’assurer que toutes les portes sont fermées, que tout est en ordre. Suivons les pas de Magui, l’héroïne des Rageac, qui a « la garde et la responsabilité de la maison, le contrôle des soins donnés aux animaux de l’écurie et la fermeture de toutes les portes » (p. 156). Elle ouvre la porte de la maison et reçoit « la gifle de cette nuit d’hiver » (p. 157) et elle sort en sabots de bois et en ancien « caban » de son père (p. 155), un manteau de soldat (p. 156), dans un paysage « tout blanc par terre et tout noir au ciel » (p. 157). Est-ce qu’il faut vraiment beaucoup d’imagination ou est-ce qu’il faut simplement être une jeune fille solitaire à qui on donne des responsabilités qui dépassent son âge pour s’imaginer des loups qui rôdent dans ces bois, de fantômes, de noyés, des présences hostiles et menaçantes ? Je ne veux rien enlever du talent de la romancière que fut Rachilde, mais j’espère que cette visite virtuelle au Cros aide un peu à apprécier ce que ses fictions doivent à sa maison natale.