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Anne-Sophie Lambert

Rachilde, « Queen Bee » : entretien avec Anne-Sophie Lambert, conservatrice des bibliothèques

Rachilde, “Queen Bee”: Interview with Anne-Sophie Lambert, Library Curator

Morgane Leray [ML]/ Anita Staroń [AS] : Anne-Sophie, nous vous laissons vous présenter à nos collègues chercheurs.

ASL : Mon métier de conservateur des bibliothèques consiste à signaler, à conserver et à valoriser des collections patrimoniales en bibliothèque. Au gré des postes que nous occupons, nos regards se posent sur différentes thématiques, sur diverses personnalités. Notre profession est faite de rencontres, avec des documents, avec des textes. Mais parfois, un lien affectif se crée avec certains de nos fonds, nous incitant à pousser nos recherches, à partir en « mission » pour les faire connaître au plus grand nombre. Ce fut mon cas en découvrant Rachilde au travers des collections de la bibliothèque municipale de Périgueux.

J’aurais pu rencontrer Rachilde avant, j’aurais aimé rencontrer Rachilde avant... en particulier lors de mes recherches en histoire. J’ai en effet travaillé sur la prostitution de rue à Paris dans l’entre-deux-guerres et je n’ai que trop peu lu de discours bienveillant/empathique sur les prostituées. Découvrir les mots de Rachilde1 m’aurait aidée à développer d’autres réflexions et d’autres pistes de recherche sur le regard féminin porté sur la prostitution.

Mais il a donc fallu que je quitte Paris pour la Dordogne pour faire la connaissance de Rachilde, que je fasse le trajet inverse qu’avait réalisé Rachilde à la fin du xixe siècle. On peut d’ailleurs regretter qu’aucune plaque, qu’aucune rue ne célèbre l’importance de Rachilde à Paris : c’est pourtant à Paris qu’elle a vécu le plus longtemps, qu’elle a connu le succès et la gloire. Je ne sais pas si Rachilde aurait aimé savoir qu’aujourd’hui son souvenir se transmet davantage en Périgord qu’à Paris.

En arrivant à la bibliothèque de Périgueux, on m’a confié la rédaction d’un article pour les 150 ans de la société d’histoire et d’archéologie du Périgord. C’est cet article qui va provoquer ma rencontre avec Rachilde. La commande portait sur l’analyse des livres du fonds patrimonial conservé depuis 150 ans à la bibliothèque de Périgueux. Je constate alors que le quatrième auteur le mieux représenté dans le fonds est Rachilde, après Léon Bloy, Montaigne et Eugène Le Roy avec quatre-vingt-une éditions enregistrées dans le magasin patrimonial en 150 ans.

Or personne ne parlait de Rachilde en Dordogne, personne ne semblait la connaître. S’est imposée alors à moi l’idée de valoriser ce fonds, afin de raviver le souvenir de Rachilde, de faire justice à son importance dans la vie littéraire pendant plus de 60 ans.

ML/AS : Vous travaillez avec la Médiathèque Pierre Fanlac de Périgueux à la mise en valeur du fonds Rachilde : pourriez-vous nous parler des imprimés, manuscrits et autres trésors que vous avez découverts ?

ASL : Le fonds Rachilde de la Bibliothèque municipale de Périgueux est aujourd’hui riche de plus de 170 imprimés2, dont un grand nombre d’éditions originales en tirage de tête de ses romans : À mort (1886, avec une lettre à Georges Lecomte), La Tour d’amour (1916), La Découverte de l’Amérique (1919), Les Rageac (1921), La Souris japonaise (1921), Le Parc du mystère (1923), Le Château des deux amants (1923), Le Prisonnier (1928), Alfred Jarry ou le Surmâle de lettres (1928), L’Aérophage (1935), L’Autre crime (1937), Quand j’étais jeune (1947)… Se trouve aussi dans la réserve un très bel exemplaire de Monsieur Vénus, de l’édition limitée à 275 exemplaires, sur Rives, comprenant 35 gravures de Léonor Fini, édité en 1972.

La majorité des livres de Rachilde présents dans le fonds Périgord a été éditée de son vivant. Seuls seize ouvrages de Rachilde sont entrés dans le magasin de la médiathèque depuis sa mort. On constate en effet une période de « purgatoire » éditorial de Rachilde entre 1947 et 1977. Ici se lit toute la modernité de Rachilde dont l’œuvre a été réhabilitée par les féministes des années 1970 et qui suscite plus encore aujourd’hui l’intérêt de nos contemporains. On trouve, par ailleurs, dans le fonds Périgord, une édition anglaise de 1990 de La Jongleuse, ce qui témoigne du renouveau de la réception de l’œuvre de Rachilde sur un plan international.

S’y ajoutent de la correspondance et un certain nombre de manuscrits3 :

- fonds Georges de Peyrebrune4, autre femme de lettres périgourdine, auteur de romans à succès et membre du premier jury Fémina ;
- le manuscrit incomplet d’une pièce de théâtre inédite, Les Guignols mondains ;
- le manuscrit d’une pièce de théâtre : Lui. Drame en un acte, en prose « Se passe à Philadelphie en 1815 » ;
- le manuscrit d’un texte portant le titre Enquête : « Non, je ne crois pas à la survie, parce que mon seul espoir est le repos complet. N’ayant aucune religion, sinon l’amour de la terre, de l’eau, de la clarté du soleil ou des étoiles et des animaux, de tous les animaux, mes frères peut-être supérieurs, je n’aspire qu’au sommeil libérateur sans aucun rêve. […] Je vis bêtement comme j’espère mourir. […] Je me permets d’ajouter qu’ayant beaucoup travaillé mais avec joie, je ne prétends à aucune récompense, pas plus en ce monde que dans un autre » ;
- les manuscrits des deux textes sur les abeilles que l’on peut découvrir dans l’ouvrage La Reine des abeilles édité aux éditions Pierre Fanlac ;
- les réponses manuscrites de Rachilde pour Maximes de vie des figures littéraires du monde entier de 1922 et de 1936 ;
- des originaux manuscrits de six études ayant servi à Portraits d’hommes : ceux d’Alfred Valette, Maurice Barrès, Jules Renard, Albert Samain, Laurent Tailhade et Rémy de Gourmont ;
- un ensemble de trois manuscrits autographes signés : « Qu’est-ce que nous allons faire ce soir ? » : mœurs du jour (1921), série de nouvelles publiées dans la revue Comoedia, en juin, juillet et août 1921 ; Ce qui expliquerait tout (1920), nouvelle publiée dans la revue Comoedia, le 22 avril 1920 ; sept comptes rendus de lecture donnés par Rachilde pour sa chronique mensuelle « Les Romans » au Mercure de France.

ML/AS : Vous avez fait paraître, aux éditions Pierre Fanlac, toujours à Périgueux, La Reine des abeilles. Nous vous laissons nous parler de la genèse du projet et de l’ouvrage en question.

ASL : D’abord, il y a eu une belle rencontre, en 2023, avec les éditions Fanlac, lors de la préparation d’une exposition, célébrant les 80 ans de la maison d’édition. Alice Tardien, la petite fille de Pierre Fanlac, venait alors de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. De mon côté, je dirigeais la médiathèque qui porte le nom de Pierre Fanlac depuis 2013. Travailler plus étroitement avec cette maison d’édition périgourdine était une évidence.

Parallèlement, constatant que Rachilde allait tomber dans le domaine public en janvier 2024, j’ai commencé un travail plus approfondi sur le fonds Rachilde. Mais, plus j’avançais dans la lecture des documents conservés à la bibliothèque et plus j’avais l’impression que Rachilde m’échappait... et plus elle m’étonnait. Elle m’était insaisissable.

Finalement, la seule constante que j’observais était son obsession pour les fleurs5 : dans de nombreuses lettres ou billets, on trouvait les remerciements de Rachilde « pour les fleurs » ; un petit ouvrage, conservé dans notre magasin de conservation6, donnait à lire la recette de beignets d’acacia de Rachilde, parue dans la presse, qui commence par ces mots : « quelle femme n’a jamais voulu manger une fleur ? ». Dans une autre recette de cuisine, qui a permis à Rachilde de gagner la seconde place d’un concours de cuisine7, organisé par le journal Le Gaulois en 1927, « un bouton de rose décortiqué de sa gaine verte » vient sublimer une omelette de printemps.

Son amour pour les fleurs permet aussi de comprendre sa passion pour la couleur mauve (qu’elle arbore et qui donne la couleur du papier du Mercure de France) et enfin pour les abeilles. Ce lien était très clairement devant mes yeux sur l’une des lettres conservées à Périgueux : « merci pour les fleurs que les abeilles vont transformer en confiture ». J’ai enfin lu un article dans lequel Rachilde parle de mode et indique vouloir être habillée comme un sac mais toujours accompagnée d’une escorte de jeunes femmes habillées avec de belles étoffes vives9 ; et là m’est apparue une idée : Rachilde est une reine des abeilles !

Cette idée faisait sens : Rachilde n’a-t-elle pas appelé de ses vœux une société de fourmis et d’abeilles laborieuses10 ? Et puis il y a ce syndrome de la reine des abeilles11 qui pourrait être une clé de compréhension des réactions de Rachilde vis à vis des femmes ; et enfin il y a ce Périgord, sa terre natale rurale qui a façonné son premier univers mental dans lequel figurent les loups mais aussi les abeilles12...

Et puis il y avait dans nos collections deux nouvelles manuscrites, toutes deux construites autour de l’abeille. J’ai eu alors l’idée de proposer à Alice Tardien d’éditer ces textes, avec ce titre « la reine des abeilles13 ». Alice et ses parents ont tout de suite été emballés par cette idée qui renforçait le lien entre la bibliothèque et la maison d’édition ; ils m’ont alors proposé d’écrire la préface de cette édition, exercice difficile pour moi mais qui m’a permis de fixer l’idée de cette Rachilde en « queen bee » que j’avais imaginée pour la comprendre et surtout pour rendre hommage à sa modernité.

ML/AS : D’autres publications d’inédits sont-elles prévues ?

ASL : Je ne suis pas sûre que ces deux nouvelles sur les abeilles soient des inédits ; j’ai l’intuition qu’elles ont pu être publiées dans la presse. Une recherche académique sur les nouvelles de Rachilde publiées dans la presse pourrait permettre de lever ce doute.

A priori, la médiathèque de Périgueux ne conserve qu’un seul texte inédit de Rachilde : une pièce de théâtre, incomplète, Les Guignols mondains. Mais peut-être faudrait-il aussi vérifier si Lui, drame en un acte, a bien été publié quelque part.

Cela dit, nous conservons à Périgueux de nombreuses éditions qui ne connaissent pas encore de ré-éditions, par exemple, les nouvelles écrites par Rachilde pour les enfants14. Les lettres de Rachilde pourraient donner lieu à une édition : je pense, en particulier, à sa correspondance avec Georges de Peyrebrune qui m’a parfois beaucoup émue, comme cette lettre dans laquelle Rachilde indique qu’elle accepte son mariage comme on accepte un suicide…

Pour finir, j’aimerais pouvoir lire une recherche sur les liens de Rachilde avec ses contemporains périgourdins, évidemment avec Léon Bloy et Georges de Peyrebrune mais aussi avec l’artiste caricaturiste Sem, qu’elle soutient, au moins à ses débuts, en lui envoyant des nouvelles à publier pour le journal satirique L’Entr’acte périgourdin 15 qu’il vient de lancer. On pourrait aussi s’interroger sur les liens de Rachilde avec Émile Goudeau ou Jenny Sacerdote...

ML/AS : Vous faites également un travail de valorisation du patrimoine auprès du grand public ; vous avez ainsi organisé une exposition à la Médiathèque Pierre-Fanlac au printemps 2025. Pouvez-vous nous en parler ? Y a-t-il d’autres projets de ce type, quoique vous soyez dorénavant à l’Alcazar de Marseille ?

ASL : Comme j’ai pu le dire dans une autre question, je souhaitais, depuis 2023, parler de Rachilde à Périgueux, de l’importance de son œuvre dans les collections de la médiathèque ; je souhaitais qu’elle reprenne sa place légitime dans l’histoire littéraire française, qu’elle soit connue du grand public, en particulier périgourdin ; car personne ne connaît Rachilde en Périgord et même à Château-l’Évêque qui possède pourtant une rue Rachilde et une médiathèque portant son nom.

Il m’a tout de même fallu convaincre, car Rachilde n’est pas consensuelle et ses articles antisémites ou ses prises de position antiféministes ne sont pas faciles à aborder. Le fait que son œuvre soit tombée dans le domaine public en janvier 2024 a créé les conditions qui m’ont permis de programmer enfin une grande exposition à la Médiathèque Pierre-Fanlac. Parallèlement, la BnF avait fait un effort important de numérisation et donné à voir une partie de son œuvre sur Gallica. Il m’a alors été plus simple de faire valider ce programme de valorisation car la bibliothèque de Périgueux pouvait faire valoir sa richesse, complémentaire de celle de la BnF.

Ainsi est née, en mars 2025, l’exposition Rachilde, un monstre de littérature16. Afin de proposer des prolongements à l’exposition, ont été proposés, aux visiteurs de l’exposition (et aujourd’hui aux visiteurs du portail de la médiathèque Pierre-Fanlac), une sélection d’articles dans la presse ou une sélection de portraits de Rachilde. Nous avons numérisé et mis en ligne un certain nombre d’œuvres de Rachilde en complémentarité de ceux présentés sur Gallica17. Grâce à L’ALCA, l’agence régionale du livre de Nouvelle Aquitaine, j’ai travaillé avec l’écrivain Sébastien Laurier pour mettre au point une série de podcasts, en français et en anglais : Looking for Rachilde . J’ai par ailleurs proposé à l’office du tourisme de Périgueux d’imprimer deux cartes postales faisant figurer les recettes des beignets d’acacia et de l’omelette de printemps de Rachilde. Enfin, pour les Journées Européennes du Patrimoine, a été installé un distributeur de tickets présentant un extrait de texte de Rachilde et un QR code renvoyant sur la bibliothèque numérique patrimoniale de la ville de Périgueux, afin de plonger dans l’ensemble de l’œuvre de Rachilde numérisée.

J’ai eu de nombreux retours positifs sur l’exposition et l’ensemble du dispositif de valorisation : une des fidèles de la bibliothèque m’a même écrit pour m’indiquer qu’elle avait passé huit heures à tout lire et tout écouter et qu’elle avait été passionnée par cette découverte. Dans leur ensemble, les visiteurs m’ont indiqué avoir été très surpris par l’importance de Rachilde à son époque et son oubli actuel. Pour eux, il était temps qu’on la redécouvre.

J’aimerais encore parler d’un élément qui me tient à cœur : la maison natale de Rachilde à Château-l‘Évêque est en vente19 ; elle n’est plus habitée et se dégrade rapidement. J’ai pu en parler avec le maire de Château-l’Évêque qui aimerait aussi faire quelque chose de ce lieu. Je lui ai fait part d’une idée : s’inscrire dans le réseau des maisons d’écrivains (il n’y a aucune maison d’écrivains en Dordogne) et en faire le lieu, à la fois, de valorisation de la vie et de l’œuvre de Rachilde mais aussi de résidences d’écrivains, d’universitaires. Il était très intéressé par cette idée mais il est un peu perdu quant au financement nécessaire pour faire revivre ce lieu... Malheureusement, mon nouveau poste à la bibliothèque de l’Alcazar à Marseille ne me permet pas d’accompagner ce projet. La nouvelle société des ami(e)s de Rachilde pourrait peut-être trouver là un lieu où faire vivre cette amitié que nous sommes nombreux à partager pour Rachilde. En tout cas, ils pourront compter sur moi !