Colloques en ligne

Salomé Pastor

L’animal contre la fleur : Rachilde et le « dessous » du progrès

The animal versus the flower: Rachilde and the “underside” of progress

1En 2025, Franck Javourez et Julien Schuh ont fait paraître dans la collection « Bouquins » une anthologie de textes de Rachilde. Parmi les dix-sept récits figure Le Dessous. En 2026, c’est au tour des éditions des Âmes d’Atala de rééditer ce roman1. Ouvrage méconnu du grand public mais faisant néanmoins l’objet de quelques travaux universitaires (Thorel, 1994 ; Laporte, 2009 ; Staron, 2015 et 2028 ; Gauthier, 2022 ; Verdelhan, 2025), Le Dessous est publié pour la première fois en 1904 par la Société du Mercure de France, qu’Alfred Vallette dirige alors avec Rachilde, son épouse depuis 1889. La même année, elle publie dans la revue du Mercure un compte rendu de son propre roman. On peut alors lire les mots suivants : « [j’]’ai voulu prouver qu’en nettoyant une ville on peut salir une campagne, ce qui n’est pas bien malin, et, de plus, insinuer que les véritables monstres ne sont pas toujours ceux qui en portent le masque » (Rachilde, 1er mars 1904, p. 740). Pour parvenir à ses fins, Rachilde relate les aventures de Marguerite Davenel et de Fulbert. Fille du directeur de la ferme-école de Flachère, Marguerite est une jeune bourgeoise et elle baigne dans un idéal romanesque aussi malsain que la boue qui parsème sa commune, immergée dans des épandages. Fulbert, quant à lui, est un étrange vagabond qui se présente sous l’identité d’un voleur mais que la société de Flachère ne tarde pas à taxer d’anarchiste. Si Rachilde ne tremblait pas à l’idée de revendiquer son patriotisme et publia fièrement en 1928 un pamphlet dans lequel elle explique « pourquoi elle n’est pas féministe », jamais elle ne s’est proclamée anarchiste. Pourquoi s’intéresse-t-elle alors à cette figure ? Les propos de Rachilde sont-ils conformes au « discours social » (Angenot, 1984) de l’époque ? Séverine, une journaliste engagée pour les droits des femmes, qui frayait avec les anarchistes et connaissait Rachilde (David, 1971, p. 293 et suivantes), résume ce discours par les mots suivants : « [l]es anarchistes sont des monstres ; c’est convenu, entendu » (Séverine, 1896, p. 81). Comment et dans quel but l’autrice parle-t-elle d’anarchisme ? Morgane Leray rappelle qu’« influencée par l’esthétique naturaliste, Rachilde tisse une relation logique entre l’être humain et son milieu » (2025, § 7). Pour autant, l’autrice n’est pas zolienne et s’attaque à plusieurs reprises à l’auteur de Vérité (Rachilde, 1er avril-juin 1903, p. 185). Qu’en est-il dans Le Dessous ? L’anarchiste, que l’opinion publique imagine volontiers tout droit sorti des bas-fonds de la société, a-t-il quelque chose à voir avec ces bruits de « dégorgements souterrains » (Rachilde, 1904, p. 55) qui résonnent à Flachère ? Cet homme « [s]ale comme un ramoneur » (p. 35) est-il intérieurement plus souillé que Marguerite, cette jeune bourgeoise à la « jupe blanche, de coupe très nouvelle, s’ovalisant sur l’herbe en corolle de lis » (p. 76) ? Pour répondre à ces questions, nous nous aventurerons dans les « plants-fleurs » (p. 23) de Flachère et analyserons des sols expectorant une boue qui « ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements comme une glu » (p. 53). Nous verrons alors que cette boue abrite une société bourgeoise à l’air répugnant et à laquelle Fulbert, ce « fauve aux pattes entravées exhibant encore les plaies de son corps mordu par tous les chiens » (p. 232), n’a rien à envier.

Une bourgeoisie contre-nature

2En 1889, dans Le Dimanche illustré, une plume signe, sous le nom d’O. Carina, un article intitulé « Tribune libre : le rôle de la femme dans la famille ». À la fin du propos, on peut lire : « À l’égout la Périgourdine Rachilde ! Tu dégoutes nos sens avec tes obscénités, dont devrait rougir ta pudeur féminine » (Carina, 3 février 1889, p. 6). Clouée au pilori, la Périgourdine ne s’arrête pourtant pas d’écrire, et quinze ans plus tard, elle fait paraître Le Dessous, un roman dans lequel l’autrice semble suivre à la lettre les mots du/de la journaliste. En effet, Rachilde, qui fait preuve de savoirs botanico-zoologiques et intègre dans son roman des expressions telles que « pépinière branchée en berceaux, en volants, en raquettes, en ifs » (Rachilde, 1904, p. 26), plonge son lectorat dans la boue des égouts et lui fait découvrir une nature monstrueuse, contaminée par les « dedans » humains :

On trouvait de singuliers moustiques, en nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient en pluie sur les fruits ou les viandes, y devenaient subitement de petits vers grouillants et corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres, produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons à trompes éléphantines dévoraient les légumes en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les salades, d’un vert métallique, monumentales, des chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus, se donnaient rendez-vous, bavant du venin. (p. 88)

3En écrivant Le Dessous, l’autrice a sans doute pensé à « L’intestin du Léviathan » de Victor Hugo et à l’article « Le dessus et le dessous de Paris » de Félix Nadar. Cependant, le fait qu’elle situe son décor dans des champs d’épandage n’est pas uniquement le résultat d’influences littéraires : c’est aussi un écho aux polémiques qui avaient alors lieu concernant le tout-à-l’égout. Au cours du xixe siècle, on assiste à l’organisation des réseaux égoutiers, et progressivement, les égouts haussmanniens apparaissent comme un « sanctuaire de l’ordre » (Laroulandie, 1993, p. 130). Fabrice Laroulandie ajoute :

Le renversement des valeurs attachées à l’égout repose sur la permutation des termes de la métaphore humaine de la ville : il paraît clair que ce n’est plus le corps humain qui donne à voir la ville, mais « les dessous de la ville » qui offrent désormais des leçons d’hygiène et de discipline aux corps. (p. 131)

4A priori parfaitement pensé, ce système met cependant du temps à traiter les ordures fécales et « [l]a propreté de la Seine est illusoire : moins polluée dans son cours parisien, elle charrie des bancs de matière du débouché du grand collecteur d’Asnières jusqu’à Mantes. Pour tenter d’assainir le fleuve, la municipalité crée des champs d’épandage dans la presqu’île maraîchère de Gennevilliers » (p. 135). Rachilde, qui nomme explicitement les « usines d’Asnières » (Rachilde, 1904, p. 82), est au fait de ce qui a alors lieu. Elle sait que même si des élus et des « journalistes spéciaux » (p. 115) proclament « la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement » (p. 115), de nombreuses preuves tendent à montrer que la Seine est en réalité « infectée » (p. 81). Aussi présente-t-elle une campagne dénaturée, un espace modifié par le progrès et où seuls de « funèbres corbeaux, luisants de prospérité comme le bon terreau noir, se promenaient en bandes et trituraient du bec, faisant peu à peu la conquête de leur véritable domaine seigneurial, une contrée que dominaient la pourriture et le silence » (p. 87-88). Arielle Verdelhan n’a donc pas tort lorsqu’elle explique, à la suite d’Anita Staron, que l’autrice fait « des enjeux écologiques un thème central de son roman » (Verdelhan, 2025, § 32) : Rachilde, qui se disait sœur des loups du Périgord et était antivivisectionniste, se sert de la fiction comme d’un moyen de « se prononcer pour la protection de l’environnement » (Staron, 2015, p. 252).

5Cette lecture écocritique ne peut être complète que si l’on ajoute que dans son engagement écologique, Rachilde dénonce la société bourgeoise, animée par un rêve de progrès jugé contre-nature. Le domaine des Davenel le prouve, bien qu’a priori cette « demeure caressée par le soleil » (Rachilde, 1904, p. 8) ne laisse rien transparaître des sols sur lesquels elle repose :

De larges allées rayonnaient, de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient loin, torrent charriant des parfums à perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum, des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs de plus en plus vives. La maison, une construction élégante de genre hollandais, en bois gris fer, ornée de découpures blanches, espèces de dentelles de sapin, formait le moyeu de cette roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des violiers. (p. 8)

6La nature luxuriante que montre ici Rachilde a quelque chose d’oppressant. L’abondance de fleurs et de parfums trouble les sens et donne à la nature un caractère artificiel que la symétrie de l’espace ne fait que renforcer. L’ensemble apparaît en outre comme une mise en scène, un décor façonné de manière à mettre en évidence la maison de Marguerite ainsi que la jeune fille elle-même. Sous son apparent éclat, la nature se dévoile donc contrainte, soumise aux volontés humaines. Aussi ne reflète-t-elle dorénavant qu’« une inexplicable beauté administrative » (p. 10). L’intérieur de la maison de la famille Davenel est tout aussi ordonné et asphyxiant. Construite avec « du plomb, au lieu de mastic, autour des vitrages des croisées » (p. 17), cette demeure est pensée pour étouffer le bruit, et la lumière y est par ailleurs toujours faible : « Une lampe à bec, imitant l’antique lampe à l’huile des tombeaux, Pax ! fournissait une lueur judicieusement sépulcrale parce que son pétrole – Luciline, Saxoléine à moins qu’Olympienne, sans fumée ni odeur – baissait » (p. 17). L’agencement des pièces accentue ce caractère sombre et pesant : la bibliothèque est « solennelle comme une salle de cloître » (p. 16), et dans la salle à manger, éclectiquement décorée, se trouve une « table, carrée, [qui] supportait un luxe d’argenterie lourde imitant l’étain » (p. 17). On peut également mentionner la chambre de Marguerite, que celle-ci tient « dans un ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, terminant, chaque soir, un rond au crochet fabriqué machinalement ainsi que tisserait en un chœur de chapelle une araignée à pattes blanches probablement incapable de dévorer son mâle » (p. 6-7). Paralysante, la demeure de Marguerite s’oppose à la cabane de Fulbert, trouée de part et d’autre :

Le toit s’effondrait en avant, et, en arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, laissant filtrer les averses. […] Devant son ouverture – car il n’y avait plus guère de porte – s’étalait ce grand pays, somptueusement désolé, jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers masquant le fleuve remontaient les collines jusqu’au ciel. […] On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle giclait du sol comme si la pluie sortait de terre au lieu de choir. (p. 52-53)

7Contrairement à la société bourgeoise qui l’entoure, Fulbert ne cherche pas à dominer la nature. Aussi veut-il garder cette cabane, l’unique lieu « à peu près naturel ici » (p. 64) et grâce auquel il échappe, un tant soit peu, à l’environnement nauséabond de Flachère : « cela empeste d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré pareille odeur. C’est à croire que les fleurs de ce jardin sont la puanteur de tous les parfums réunis de la femme, vivante ou morte. Il y a de quoi en crever, je pense » (p. 33). D’aucuns pourraient sans doute être tentés d’interpréter la comparaison avec les parfums féminins comme un énième signe de la misogynie de Rachilde. Cependant, il convient de noter que dans Le Dessous, l’autrice ironise sur un type de femme particulier : la bourgeoise, dont Marguerite est la quintessence.

Fleur fine et fleur fanée

8Dans Le Dessous, la classe sociale à laquelle appartient Marguerite est décrite comme malsaine : elle « sent le cadavre » (Rachilde, 1904, p. 201). Putréfiée, la bourgeoisie se meurt de ses mœurs. Fulbert, que son entourage qualifie d’anarchiste, apparaît en effet sous la plume de Rachilde comme « une simple bête de luxe, très ruineuse, que la meilleure société entretenait pour égarer l’attention, se fournir des alibis » (p. 40). Dès lors, on comprend que si le monde bourgeois souffre de la présence d’anarchistes, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, car c’est lui qui conduit les révoltés à devenir ce qu’ils sont. Avant Rachilde, Mirbeau nourrissait déjà ces mêmes idées lorsqu’il écrivait : « Le vieux monde croule sous le poids de ses propres crimes. C’est lui-même qui allumera la bombe qui doit l’emporter » (Mirbeau, 1er mai 1892). Marguerite, nec plus ultra de la bourgeoisie, le confirme. Fille d’un industriel qui perçoit les « anarchos » comme des hommes qui « vous flanquent toujours la bombe dans les water-closets » (Rachilde, 1904, p. 207), elle est persuadée que Fulbert n’est « pas capable de [la] mériter », car il « ne fer[ait] aucun tour de force pour [s]’élever jusqu’à [elle] » (p. 199). Par cette explication, culpabilisante, la jeune femme espère pousser l’homme à agir selon ses rêves les plus fous :

L’anarchiste réapparut sur une autre mise en scène de son imagination, qui fermentait intérieurement comme les dessous du pays merveilleux qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre garçon, un garçon aussi comme le ministre, posant une bombe derrière le fauteuil officiel, faisant sauter la table somptueusement servie, le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor intact, pour la garder comme otage au fond d’un bouge parisien. (p. 108)

9Mademoiselle Davenel souhaite conditionner les autres pour mieux les enfermer dans des cases. Selon elle, il ne fait aucun doute : « Le monde était nettement séparé en deux : les gens propres qui font des choses propres, et les gens sales qui font des choses sales. On ne se mélange pas, mais on peut se parler… de cage à cage » (p. 196). Embastillée dans sa tour d’ivoire, Marguerite Davenel est l’antipode des aspirations que nourrit Rachilde, cet « homme de lettres » créé par Marguerite Eymery, qui connaît et entretient son aspect de « personne libérée de toute contrainte protocolaire » (Rachilde, 1923, p. 6). L’héroïne du Dessous est d’autant plus différente de l’autrice que contrairement à elle, elle ne sait pas se défaire de son genre et ne cesse de vouloir le performer. Jouant de son sourire digne de celui « de la Joconde » (Rachilde, 1904, p. 148), Marguerite n’est pas seulement investie, ainsi que c’est le cas avec le « vincisme décadent » (Guillerm, 1981), « du pouvoir de représenter tout ce qui existe, épars, dans la littérature de la fin du xixe siècle et qui charge le discours sur la féminité de ce qui se méconnait sous le nom de “crise” » (p. 75) : elle est le féminin dans ce qu’il a de plus caricatural. Au chapitre VIII, Albain Gaufroi, un employé de la ferme-école de Flachère, récite une pièce intitulée Le Réveil de Marguerite. S’il est certain que Rachilde invente le titre de cette œuvre, qui n’a a priori jamais existé, en fonction du prénom de son personnage, qui partage d’ailleurs – et la similitude est ironique – cet élément identitaire avec l’autrice, une autre référence est possible. Il semble en effet que Rachilde fait ici un clin d’œil à l’histoire de Marguerite Boyenval, qui a rempli les rubriques de nombreux journaux. Aussi appelée « la dormeuse de Thenelles », Madame Boyenval aurait dormi d’un sommeil léthargique de plusieurs années. En 1903, soit quelques mois avant la parution du Dessous, la malade s’éveille et meurt. Véritable « Belle au bois dormant », Marguerite Boyenval serait victime d’hystérie, une bien étrange maladie névrotique qu’on disait typiquement féminine, comme le laisse supposer son étymologie grecque : « ὐστέρα », soit « utérus ». En somme, l’hystérique serait la représentation du féminin par excellence, la quintessence de la fémininité. La mention de cette pièce fictive inspirée d’un événement d’apparence invraisemblable et pourtant bien réel permet à Rachilde d’annoncer la fin de son roman ainsi que la structure dramatique de la chute. En effet, dans le dernier chapitre du Dessous, on assiste à un redoublement de la fiction, car Mademoiselle Davenel, cette autre Marguerite qui se rêve personnage romanesque, mime l’hystérie pour mieux incarner l’archétype de la femme : « [c]hienne de chasse bien dressée, Marguerite hurlait toujours, simulant l’inévitable attaque de nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de sa vengeance » (Rachilde, 1904, p. 277). Tout au long du roman, ce caractère trompeur et mensonger qui définit Marguerite est signalé par Rachilde, qui laisse sa voix narrative expliquer que la jeune femme « n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, celui de l’élégance ou de l’horreur » (p. 236). Flirtant avec le vice sans jamais se donner, elle est décrite par son platonique amant comme une « putain », car elle « se refuse pour le calcul honteux de se réserver à son mari futur » (p. 203) ; car elle est, en somme, la « fine fleur de la bourgeoise culture intensive » (p. 92). Marguerite n’est donc pas seulement à l’image de son milieu, mais elle en fait intégralement partie : « [f]leur croissant sur des fleurs » (p. 10), elle ne peut, malgré sa beauté, cacher la saleté de ses dessous. Et Fulbert de déclarer : « tous tes dessous sont noirs… quoi que tu fasses jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta conscience sera toujours aussi malpropre que la mienne » (p. 202).

10En contrepoint de Marguerite se trouve Flora, qui n’a de commun avec l’autre femme du roman qu’un prénom au parfum floral. « [P]rostituée au cœur d’or » (Staron, 2015, p. 263), elle aime Fulbert d’un amour sincère et le prouve par des dons qui lui sont mortels, continuant par cela d’illustrer le caractère sombre et menaçant que Rachilde donne à l’amour dans la plupart de ses œuvres :

— Aime-moi ! murmura-t-il, la saisissant à pleins bras. Dis-le-moi, prouve-le-moi toujours ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai peur ! N’est-ce pas que le bonheur guérit ? […] Elle eut un sourire triste, le sourire de son secret, car, maintenant, elle sentait bien que le médecin ne l’avait pas trompée ; si elle reprenait sa vie de fille, elle en mourrait. …. Mais elle se donna, plus tendrement, les yeux fermés, répétant : — Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué personne. (Rachilde, 1904, p. 227-228)

11Selon la morale propre à l’époque, Flora, en tant que fille de joie, est davantage condamnable que Marguerite. Pourtant, Rachilde n’émet aucune critique à son égard. Cette femme qui « av[ait] dû être bien belle, autrefois » (p. 252), est un exemple de bonté, la charité incarnée. Fleur fanée – « sans corset, mal coiffée, ses cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés de suie, lui embrouillaient les traits » (p. 243) –, elle est un être déchu mais ne saurait pour autant s’épanouir auprès des habitants de Flachère, bourgeois qui imposent à Flora le vulgaire rôle de « sœur2 » et costument Fulbert en anarchiste. Le personnage du dessous, cependant, nie cette identité, préférant de loin vivre en dehors des étiquettes établies.

Animal : humain lâché en liberté

12« Je suis pour toutes les libertés… excepté pour celle qui vous mène en plein bois au mois de décembre » (Rachilde, 1904, p. 160). Ainsi parle Marcus, un ancien camarade de Fulbert. Pourvu d’une maigre conscience morale, Marcus est journaliste, et il se vante d’« en vend[re], de la littérature, [lui] » (p. 171). Ces mots et la fonction du personnage incitent à penser que Rachilde n’a pas seulement imaginé Marcus pour en faire un instrument utile à la trame romanesque du Dessous, mais également pour ébaucher une critique qu’elle étayera les années suivantes. Dans la préface du Val sans retour, elle écrit :

Le métier de critique se borne à dire toujours les mêmes choses sur les mêmes gens, à citer toujours les mêmes noms, et, en vertu de cet axiome que lorsqu’on n’entend qu’une cloche on ne perçoit qu’un son, les prétendus critiques de métier finissent par faire vibrer machinalement la bande… commerciale, ils ne font tinter que l’argent. (Rachilde, [1929] 1930a, p. V)

Comme un écho inversé aux paroles de Marcus, dans une chronique d’Aux écoutes on apprend que Rachilde aurait avoué « être pour toutes les libertés, même les plus mauvaises » (Anonyme, 7 mai 1922, p. 17). On ne s’étonne pas, alors, de découvrir qu’en 1930 l’autrice a affirmé – ou confirmé – sa sympathie pour Ravachol, cet anarchiste terroriste pour qui la liberté ne se discute pas :

Ma sympathie de personne raisonnable […] allait à Ravachol […]. Il donnait le montant de ses vols audacieux à ses frères, ne gardait rien pour lui et accomplissait le seul crime qui, j’ignore pourquoi, n’est jamais pardonné sous le prétexte de sacrilège : il allait déterrer les mortes pour leur enlever leurs bijoux et les vendre au profit des pauvres. Je trouve cela d’un courage étonnant et d’une logique encore plus parfaite, car on ne me persuadera jamais de la nécessité qu’il y a de porter ses bijoux jusque sous la terre alors qu’il existe toujours des femmes et des enfants qui crèvent la faim dessus ; et, enthousiasmée j’ai signé, ma foi, un article dont je ne me rappelle plus le titre : Ravachilde. (Rachilde, 1930b, p. 144-145)

13Rachilde n’est pas la première artiste décadente à faire part d’une admiration pour Ravachol. En 1892, année au cours de laquelle est guillotiné cet adepte de la « propagande par le fait », il est l’objet de plusieurs éloges, dont un signé par Octave Mirbeau et un autre par Paul Adam. Auteurs phares de la fin-de-siècle, Mirbeau et Adam appartiennent à un courant de pensée particulièrement propice à une inclination pour l’anarchisme. Dans Les Écrivains décadents et l’anarchisme, Alexandre Lécroart explique en effet que si la plume fin-de-siècle « est fondamentalement sceptique vis-à-vis de l’idéal proposé par la théorie anarchiste » (2023, p. 178), elle demeure néanmoins sensible à l’imaginaire de destruction qui entoure les figures anarchistes. Tout fonctionne comme si, par leur dynamite, les révoltés actualisaient dans la réalité les fantasmes mortifères de l’époque. Par ailleurs, dans la mesure où l’esprit fin-de-siècle, aristocrate perdu dans la masse moderne, aspire à une liberté individuelle sans limite et se plaît à s’inscrire à rebours de la norme, il entre en résonance avec certains pans de la théorie anarchiste qui, lorsqu’elle est privée de sa dimension collective, est surtout perçue comme un ensemble d’idées orientées « contre… » : contre le gouvernement, les lois, les normes… contre la bourgeoisie. On voit là apparaître les propriétés majeures de ce que l’on peut nommer la pensée libertaire. Expression moins doctrinale que le mot « anarchiste », le terme « libertaire » désigne ici celle ou celui dont le discours implique « une critique du pouvoir d’État et sa limitation à défaut de son abolition » (Pereira, 2024, p. 118), un refus de la domination, des attitudes anticonformistes et une posture individualiste3.

14Les idées de Rachilde suivent cette forme de pensée. En effet, bien qu’il lui arrive de montrer que l’absolue liberté peut conduire au plus grand des désastres4, l’autrice n’en exprime pas moins dans son œuvre un puissant désir de liberté individuelle. Fulbert lui permet de figurer cette aspiration, et s’il est perçu par Marguerite, « non comme un homme, bon ou mauvais, mais comme un animal » (Rachilde, 1904, p. 232), c’est notamment parce qu’il lutte contre l’aliénation sociale. La tâche n’est pas simple pour Fulbert. Sa mort, aussi tragique que sordide, pousse en outre à penser que Marguerite a raison lorsqu’elle estime qu’« un animal comme celui-ci lâché en liberté sur les terres de son père serait toujours le prisonnier de son bon vouloir et ne resterait pas longtemps dangereux » (p. 78). Malgré tout, Fulbert tente de protester. À la suite de Cyrano5, ce vagabond rachildien à l’apparence rustre et laide – « Tout jeune il avait déjà des rides et, masque de comédie antique, il ouvrait formidablement les mâchoires » (p. 41) –, et qui se décrit comme un « ignorant tombé de la lune » (p. 82), répète fièrement « Non. Merci » à la société : « Est-ce que vous en usez [du feu] ? […] – Non. Merci » (p. 65) ; « Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser en honnête ouvrier ? – Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci » (p. 94) ; « Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais vous aider à vous sauver, car il me semble que vous le méritez. – Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère Mademoiselle » (p. 97). Fulbert, qui a « la société en horreur » (p. 157), ne demande rien au monde et ne cherche pas réellement à s’y conformer. Tout à la fois « roi sans autre royaume que celui de la terreur, misérable dont la misère était le luxe momentané » (p. 73), hors-la-loi décrit comme un « criminel intelligent, capable de raisonner son cas6 » (p. 42), et voleur qui ne dérobe rien de plus que des cerises, Fulbert, s’il ignore peut-être que ces fruits sont ceux de Jean-Baptiste Clément7 – puisque l’anarchiste du Dessous n’est pas un militant –, détient la liberté suffisante pour anarchiser les identités, pour s’extraire des catégories strictes que la société bourgeoise s’attache à entretenir. Ainsi n’est-il jamais autre que « ce que [il] doi[t] être, logiquement, selon [s]a conscience, mais en dehors de toutes les lois sociales, sinon humaines » (p. 170). Mais pouvait-on vraiment en attendre moins d’un personnage façonné par une femme qui a eu l’ingéniosité de s’inventer multiple – car Rachilde est tout autant Marguerite Eymery et Madame Vallette que Jean de Childra, « homme de lettres », « androgyne de lettres » (Rachilde, 1888, p. 11) et « reporter » (Rachilde, 1928, p. 84) – afin que l’on « n’invente pas trop » (Rachilde, [1952] 2009) nous-mêmes ? Par une femme qui disait elle-même être « une animale, une bête qui a surtout soif d’air libre » (Rachilde, 1923, p. 31) ?

*

15Sept ans après la mort de Ravachol, Rachilde s’exclame : « De l’histoire contemporaine, je ne vois que Ravachol qui puisse servir d’exemple à nos fils ! » (Rachilde, 17-18 juillet 1899). Quelques années plus tard, dans Le Dessous, elle révéla les raisons qui la poussèrent à admirer une figure aussi controversée. Loin d’être une anarchiste militante, Rachilde apprécie néanmoins la figure de l’anarchiste pour la liberté qu’elle incarne et qui répond aux penchants libertaires de l’autrice. Trait d’époque, cette tendance mérite d’être sensiblement prise en compte pour analyser les écrits rachildiens, dans la mesure où elle permet en partie d’expliquer la tension entre féminisme et antiféminisme qui ressort de ses œuvres. Rachilde n’est pas féministe. Elle l’explique d’ailleurs parfaitement dans Pourquoi je ne suis pas féministe (1928). En revanche, son orientation libertaire la conduit à critiquer des mœurs et des normes qu’elle trouve liberticides. C’est dans ce cadre que Rachilde met en scène des femmes libérées et dominantes. Ces dernières, à l’image de leur créatrice, ne sont pas féministes : qu’elles s’appellent Raoule, Mary ou Éliante, elles ne cherchent jamais à émanciper leurs consœurs. Agissant par et pour elles-mêmes, elles sont l’une des expressions de la pensée libertaire de Rachilde.